Interview

Carnaval, sacrifices et exorcismes : une histoire des rites religieux en Guadeloupe

le 26/10/2020 par Dimitri Lasserre, Mazarine Vertanessian - modifié le 27/10/2020
Carte postale montrant le carnaval de Fort-de-France (Martinique), circa 1900 - source : Delcampe-WikiCommons
Carte postale montrant le carnaval de Fort-de-France (Martinique), circa 1900 - source : Delcampe-WikiCommons

Département des Antilles françaises abritant nombre de communautés et autant de  religions, la Guadeloupe est le lieu d’un métissage autant ethnique que spirituel. Le philosophe Dimitri Lasserre revient sur le particularisme de ces croyances à l’échelle du monde créole.

Dans son article « Mysticisme et mondialisation aux Antilles : le cas de la Guadeloupe », le professeur de philosophie et universitaire Dimitri Lasserre démontre comment la cohabitation de diverses religions – catholicisme, hindousme, vaudou et bien d’autres – dans cette île des Antilles françaises a conduit à l’avènement de pratiques spirituelles très particulières, uniques à l’échelle du « monde créole » comme du monde tout court.

Deux grandes vagues de migrations y ont formé une société pluri-ethnique et pluri-culturelle. Dimitri Lasserre a étudié les rites – sacrifices d’animaux, carnaval, exorcismes… – de chaque communauté ainsi que ses acteurs – voyants, prêtres exorcistes, commerces ésotériques… – en vue de démontrer comment ces pratiques religieuses et culturelles, en se juxtaposant, ont donné naissance à un syncrétisme spirituel typiquement guadeloupéen.

Propos recueillis par Mazarine Vertanessian

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Retronews : Dans vos textes au sujet de la Guadeloupe, vous expliquez que la diversité de ses populations s’est constituée bien en amont du phénomène de mondialisation…

Dimitri Lasserre : Il faut préciser qu’il est anachronique de parler de mondialisation pour désigner les premiers flux de migration en Guadeloupe. Au XVIIe siècle sont arrivées des populations étrangères à ces territoires, –Européens et Africains – avec la traite négrière et l’esclavage. Il y a ensuite eu l’arrivée d’une diaspora indienne au XIXe siècle.

Chacun s’est installé aux Antilles avec sa culture. Les Européens étaient chrétiens ; les Africains possédaient leurs propres pratiques occultes qui, par ailleurs, n’étaient pas uniformes ; enfin, la plupart des populations indiennes venaient du sud de l’Inde avec des pratiques mystiques spécifiques à cette région. 

Une deuxième vague migratoire, encore en cours, se compose de Français, d’Italiens, mais aussi de Libanais, de Syriens, d’Haïtiens, de Dominicains ou de Chinois. Finalement une culture mystique guadeloupéenne, très différente de ce que l’on peut trouver ailleurs dans le monde, a émergé grâce à ces arrivages de populations venant de diverses régions. 

Extrait du conte fantastique « Noël à Masselas » de la romancière guadeloupéenne Michèle Lacrosil, La Revue guadeloupéenne, 1947

Pouvez-vous nous expliquer ce que vous appelez « culture mystique » ? 

C’est une question a laquelle il est impossible de répondre de manière définitive. L’anthropologue Christiane Bougerol parle plutôt de magico-religieux, c’est à dire un mélange de pratiques magiques et religieuses. Le problème étant de définir ce qui procède du magique ou du religieux car la frontière est mince entre les deux. Ainsi est apparu plus pertinent de parler de mysticisme pour englober l’ensemble de ces pratiques. 

Vous dites que chaque communauté guadeloupéenne possède ses croyances et ses pratiques mystiques. Pouvez-vous de fait nous dresser un panorama de ces différentes communautés et leurs pratiques ?

Durant mon étude, j’ai remarqué que les békés – descendants de colons, aux pouvoirs politiques et économiques encore puissants – sont de tradition catholique. Certains se retrouvent dans des communautés catholiques extrémistes, pour ne pas dire sectes, comme l’Église Lefevriste. 

Les Indiens eux pratiquent le culte de la déesse Maliémin. Cela donne lieu à des cérémonies et des sacrifices d’animaux. 

Chez les Guadeloupéens, c’est-à-dire les descendants d’esclaves, la voyance est aussi une pratique qui s’est développée. 

Enfin, la population haïtienne, marginale, pratique le vaudou, une religion polythéiste venant d’Afrique dans laquelle le zombi, sorte d’entité spirituelle ni morte ni vivante, joue un grand rôle. 

Vous parlez d’un « catholicisme ésotérique » typiquement guadeloupéen. En quoi consiste-t-il ?

En Guadeloupe existent en effet des catholiques regroupés en communautés qui ne dépendent pas de l’Église catholique romaine. Il y a notamment L’Église du Vieux catholique ou l’Église des Apôtres de l’amour infini. C’est à elles que s’adressent les populations antillaises catholiques quand elles ont un problème d’ordre mystique : souvent un conflit avec un démon ou un défunt. 

Ces communautés pratiquent des exorcismes. Durant mon étude, j’ai demandé aux prêtres de l’Église des apôtres de l’amour infini si je pouvais assister à l’un d’eux. Ils n’étaient pas d’accord car cela se fait au bord d’une falaise, les possédés sont extrêmement violents et ils avaient peur que le démon ne me saute dessus.

En revanche, j’ai assisté à des entretiens permettant de définir si le croyant était possédé ou non. La plupart des sujets étaient perturbés ou amoindris mais l’un des entretiens s’est avéré vraiment inquiétant. La personne a eu des spasmes lorsque le prêtre s’est mis a réciter le « Notre père ». Elle s’est mise à baver, à cracher et à vouloir nous agresser physiquement. Il existe, bien sûr, plusieurs explications scientifiques à ce phénomène mais, en l’occurrence, le prêtre en a déduit qu’il fallait exorciser. Il est probable que si cette personne était allée voir un prêtre de l’Église catholique romaine, elle aurait été envoyée à l’hôpital psychiatrique.

En Guadeloupe, ces factions catholiques ne se tournent pas vers la raison en premier lieu mais vers l’ésotérisme pour résoudre le problème des croyants. Ces communautés captent beaucoup de croyants, elles peuvent ainsi aider les étudiants à préparer leurs examens. Il est courant de se rendre à l’Eglise des Apôtres de l’amour infini pour obtenir un grigri qui aidera à avoir une bonne note. 

Vous indiquez qu’il existe tout un commerce autour de l’ésotérisme sur l’île. Comment celui-ci se met-il en place ? 

Il existe en effet de nombreuses boutiques qui se présentent comme de grands dépôts où l’on peut trouver de tout. Quand un croyant va voir un  gadèdzafé – à la fois voyant, sorcier et guérisseur – ce dernier oriente vers ce type de commerces pour acheter le matériel nécessaire au rituel.

Il peut y avoir des prières, des bougies blanches ou noires en forme de diable. Il y a également des étalages complets de fioles remplies d’eau de Cologne et d’autres composants ayant des vertus spécifiques. On peut les utiliser en cas de possession ou en cas de libération d’un esprit tourmenté. Il y a aussi des poupées de toutes les tailles et de toutes les couleurs, dans lesquelles on peut planter des clous. 

Une autre particularisme local est le Carnaval, qui est encore fidèlement célébré en Guadeloupe.

Le Carnaval existe dans de nombreuses cultures mais il se pratique différemment en Guadeloupe. Il obéit à un calendrier religieux précis. Il dure 40 jours, soit le temps du Carême. Pendant Carême, les Antillais sensibles aux pratiques mystiques, ont peur d’être plus vulnérables aux attaques de mauvais esprits car c’est une période durant laquelle le Diable est très puissant. Pour le vaincre, il faut donc faire attention à ne pas succomber à la tentation. Il est conseillé de pratiquer l’abstinence sexuelle et d’éviter de manger de la viande car, en se nourrissant de sang on donne plus de puissance aux créatures diaboliques.

Pendant l’événement, les gens qui défilent extériorisent les démons en portant des masques monstrueux. Des groupes musicaux défilent en chantent des chansons. Ces défilés constituent une sorte d’exorcisme du mal qui menace la population. Les musiciens pratiquent des rituels avant de défiler. Ils encensent les instruments, récitent des prières et allument des bougies de manière rituelle. À la fin du Carnaval, on brûle la figure du démon pour entrer dans la période de Pâques, qui symbolise le triomphe du Christ.

Vous dites également que le catholicisme guadeloupéen est polythéiste, ce qui va une nouvelle fois à l’encontre du dogme romain…

Oui car chaque saint a sa fonction et peut être invoqué. On trouve ainsi dans les commerces ésotériques de petits médaillons représentant chaque saint et accompagnés de prières selon sa fonction. Le saint le plus fréquemment invoqué est Saint Antoine de Padoue lorsqu’un objet est perdu. Saint Michel joue aussi un rôle important car sa fonction est de vaincre les démons. D’ailleurs, les Guadeloupéens les plus pratiquants récitent fréquemment la prière à Saint Michel, auquel ils accordent le statut de divinité puisqu’il a le pouvoir de chasser le démon.

Aujourd’hui, les Guadeloupéens sont impliqué dans diverses formes de mysticismes. Peut-on dès lors parler de syncrétisme mystique ?

Oui car la confrontation et la cohabitation de ces ethnies et de ces cultures ont conduit à l’avènement de pratiques mystiques nouvelles et authentiquement guadeloupéennes. Ainsi, si les populations africaines se sont christianisées elles n’ont pas pour autant renoncé à leurs pratiques ancestrales. Par exemple, à la Toussaint, les croyants déposent des bougies autour des tombes mais pratiquent aussi d’autres rituels comme les bains de mer avec une poignée de sel jetée par dessus l’épaule pour conjurer le sort et les mauvais esprits. 

Au final, chaque individu peut choisir, en fonction de ses nécessités, de se référer ou d’appliquer telle ou telle pratique mystique. Certains vont à la messe en latin le dimanche matin, puis l’après-midi se rendent chez un gadèdzafé qui pratique le vaudou. 

Si l’on devait choisir une figure témoignant de ce syncrétisme religieux local, ce serait donc sans doute celle du gadèdzafé…

Tout à fait. Le gadèdzafé – littéralement, « celui qui regarde les affaires » – est un voyant, sorcier et guérisseur. Polyvalent, il peut s’adresser à n’importe quel groupe ethnique, et régler les problèmes de n’importe quel individu. La plupart habitent une maison bleue, souvent située à une intersection car cela représente la croix du Christ. Ils parlent avec les saints à l’aide de la flamme d’une bougie ou alors se font, pour employer leur terme, « posséder ». Alors leur regard mais aussi l’intonation de leur voix changent, puis ils se mettent à parler. 

Pour chasser les mauvais esprits, la recette est toujours la même. Il faut prier chez soi en faisant brûler une bougie blanche selon un rituel très précis, faire des pèlerinages dans des chapelles, et aller à la messe. 

Le gadèdzafé communique donc avec des saints chrétiens, mais évoque dans le même temps des événements métaphysiques et spirituels que l’on pourrait retrouver en Guinée. Il emprunte aussi au rite indien du Maliémin en sacrifiant des cabris pour conjurer le mauvais sort. Le gadèdzafé n’est  ainsi pas enfermé dans une culture spécifique : il emprunte à toutes les religions.

Dimitri Lasserre est professeur de philosophie dans le secondaire, chercheur en philosophie. Il est notamment l’auteur de Néocolonialisme aux Antilles, paru en 2016 aux éditions L’Harmattan.

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