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Quand les vrais vampires rôdaient dans la presse française

le par - modifié le 05/08/2020
le par - modifié le 05/08/2020

Les vampires ont été un sujet sérieux. En partant de leur apparition, dans la presse française, on peut embrasser le débarquement et l’évolution de ces créatures dans l'imaginaire français que nous laissent apercevoir les journaux des quatre siècles passés.

Les vrais vampires ont eu une durée de vie très courte, du moins en France : à peine un demi-siècle. Ils existaient certes depuis longtemps, ailleurs à l'Est, mais on ne les connaissait pas. On les découvrit à la fin du XVIIe siècle. Puis on s'y intéressa de près dans le premier tiers du XVIIIe siècle.

Ceux-ci disparurent toutefois rapidement pour laisser la place aux faux vampires : personnages ayant la forme de métaphores politiques, puis de catégorisations criminologiques ou de fictions littéraires. Ce sont ces derniers que nous connaissons aujourd'hui. Certes, nos Nosferatu et Dracula doivent beaucoup de leurs caractéristiques aux factoïdes d'Ancien Régime – aux « vrais » vampires, c’est-à-dire aux créatures auxquelles on a cru, au moins en partie, jusque dans l’élite lettrée.

Mais en même temps, beaucoup s’est transformé ou a été perdu dans cette évolution : vous vous tromperiez par exemple en pensant être à l’abri des vampires quand le soleil est au zénith. C’est au contraire l’un des moments les plus dangereux. Commençons donc par le plus important : la découverte des vampires en France, et surtout les moyens de s’en prémunir.

Quand la presse expliquait comment se protéger des vampires

Les vampires apparurent par le biais de la presse française. Il existait bien quelques récits, surtout allemands, de revenants du même type, mais c’est bien sous une plume française qu’on les désigna, sans doute pour la première fois en Occident, en employant la racine -pir des pays slaves (U-pires /Vam-pires pour résumer les innombrables appellations). Leur description nous parvient de Pierre Des Noyers, secrétaire de la reine de Pologne née en France, Marie-Louise de Gonzague. Voici, dans une lettre publiée par le Mercure galant de 1693, ce que le royal secrétaire nous apprend :

« Vous avez peut estre entendu déja parler d'une chose fort extraordinaire qui se trouve en Pologne, et principalement en Russie.

Ce sont des Corps morts que l'on appelle en latin Striges, et en langue du Pays Upierz, et qui ont une certaine humeur que le commun peuple et plusieurs personnes sçavantes asseurent estre du sang.

On dit que le Demon tire ce sang du corps d'une personne vivante […] et qu'il le porte dans un corps mort, […] le Demon sort de ce Cadavre en de certains temps, depuis midy jusques à minuit… »

Exposition à la BnF

L'Invention du surréalisme : des Champs Magnétiques à Nadja.

2020 marque le centenaire de la publication du recueill Les Champs magnétiques – « première œuvre purement surréaliste », dira plus tard André Breton. La BnF et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet associent la richesse de leurs collections pour présenter la première grande exposition consacrée au surréalisme littéraire.

 

Découvrir l'exposition

Des Noyers rend assez bien l’ambiguïté de l’essence du vampire : un esprit démoniaque qui habite un défunt, qui en sort, s’abreuve de sang qu’il ramène dans le cadavre. Mais son exposé comporte quelques imprécisions. La géographie est plus que floue (la « Russie » pour désigner de fait toute l’Europe de l’Est), le polonais également – Upierz signifie en réalité « va faire la lessive », mais on peut pardonner l’imprécision de la transcription, le nom d’Upiór en polonais connaissant beaucoup de variantes.

Par ailleurs, l’emploi du temps vampirique relève très vraisemblablement d’une mécompréhension. L’ethnographie polonaise nous apprend que le vampire, un être entre deux mondes, ni vivant ni mort, sort de la tombe à deux moments de la journée, eux-mêmes entre deux temps : midi et minuit,  c’est-à-dire les heures qui aujourd’hui encore divisent la journée en nous ramenant à un zéro. Les vampires œuvrent donc de jour comme de nuit, mais on ne leur connaît pas l’habitude de vagabonder toute l’après-midi.

La suite de la description de Des Noyers est plus précise. L’appétit démoniaque fait que les cadavres mâchent et mangent leur suaire. Les vampires s’attaquent par ailleurs à ceux dont ils étaient proches, dans leur sommeil :

« Il les embrasse, les serre, en leur representant la figure de leur Parent, ou de leur Amy, et les affoiblit de telle sorte en sucçant leur sang pour le porter au Cadavre. »

Les victimes s’amaigrissent, et le vampire « ne les quitte point [avant] que tous ceux de la Famille ne meurent l'un aprés l'autre. » Par conséquent, « le ravage seroit grand sans le remede que l'on y apporte ».

Nous en arrivons à l’essentiel, et ce remède n’est pas celui qu’on connaît, ou plutôt pas seulement : on ouvre les tombeaux où reposent les vampires, bouffis et gonflés d’hémoglobine, « on leur coupe la teste, et on leur ouvre le cœur, et il en sort quantité de sang. On le ramasse, et on le mêle avec de la farine pour la pêtrir, et en faire ce pain, qui est un remede seur [pour guérir du vampirisme] ».

Des Noyers est sérieux : la chose est fréquente à l’Est, et attestée par des prêtres parfaitement dignes de foi.

« Les désastres de la guerre - Les résultats », réappropriation métaphorique du vampire, estampe de Goya, 1862 - source : Gallica-BnF
« Les désastres de la guerre - Les résultats », réappropriation métaphorique du vampire, estampe de Goya, 1862 - source : Gallica-BnF

Le sujet intéressa, mais sans effrayer plus que de raison, et sans entraîner une multiplication des écrits non plus. Ce fut quatre décennies plus tard que l’intérêt pour le vampirisme se renouvela, à partir de terres hongroises récemment reprises à l’Empire ottoman. Sur ces zones frontalières, le pouvoir autrichien se faisait particulièrement vigilant, et lorsqu’on eut vent de ces dangereux revenants épidémiques, dans les années 1730, l’armée elle-même intervint pour « exécuter » ces morts.

Les cas ne furent pas nombreux, mais entraînèrent une production de textes germanophones relativement profuse. En France, un religieux érudit, dom Calmet, se chargea de les traduire et d’en faire l’examen critique dans un long ouvrage, la Dissertation sur les apparitions [...] et sur les revenans et vampires.

Cette tentative d’examen du vampirisme à la fois philosophique, rationnel et théologique sonna le glas du personnage du vampire en tant que créature réelle. La raison n’en fut pas tant que Calmet, en fin d’ouvrage, finissait par révoquer la réalité du vampirisme – d’ailleurs non sans ambiguïté et après bien des circonlocutions et hésitations.

Non : la cause première fut que Voltaire ne pardonna pas à Calmet d’avoir examiné sérieusement la chose.

Voltaire fut le véritable tueur de vampires du XVIIIsiècle. L’occasion de railler le catholicisme était trop belle. Dans ses Questions sur l’Encyclopédie, après s’être moqué de la crédulité de Calmet, Voltaire s’empara de la figure du vampire, et lui fit subir une transformation en métaphore sociale. Plutôt que de croire aux spectres vampiriques orientaux, il eût mieux valu regarder à Paris même les agioteurs « qui sucèrent en plein jour le sang du peuple ». Ce sont eux, les « suceurs véritables ». Ils ne résident pas dans les cimetières, « mais dans des palais fort agréables ». Calmet d’ailleurs, chef « d'une abbaye de cent mille livres de rentes », est aussi de leur espèce.

C’en était pour l’essentiel fini des vrais vampires dans la France des Lumières.

Après Voltaire : la triple transformation des vampires

Cette fin marque également le début d’un succès remarquable du « vampire » en tant que trope, reprenant l’image frappante proposée par Voltaire – ceux qui sucent le sang du peuple. Il s’agit de la première transformation des vampires. L’image appartient dès lors aux références culturelles usuelles. La crise économique et la Révolution française lui offrirent un terrain inédit d’épanouissement, quand il s’agit de décrire un Tiers État grevé d’impôts et à la merci des agioteurs.

Dans son premier numéro, le Journal politique-national, une revue créée pour suivre et commenter le bouleversement politique de 1789, écrit ainsi à l’avant-veille de la prise de la Bastille :

« Le Gouvernement, qui est esclave comme tout débiteur, s'agite dans ses fers, distribue à ses vampires impôts sur impôts, emprunts sur emprunts, et ne s'arrête qu'à toute extrémité entre la banqueroute et les États-Généraux.

C'est où nous en sommes. »

Trois jours plus tard, c’est Mirabeau lui-même qui reprend le trope dans une adresse au roi, retranscrite dans le Moniteur universel :

« [Nos ennemis] ont trompé votre majesté ; [...] ils se proposaient de disperser l'Assemblée nationale et même de porter des mains sacriléges sur les représentans de la nation […]

Ils auraient voulu remettre en vos mains la puissance des impôts que vous avez déclaré appartenir au Peuple ; [...]

Ils se seraient associés dans votre capitale avec des avanturiers agioteurs, avec ces vampires dont tout l'art est de pressurer vos Peuples, pour verser dans votre trésor ce métal, à la possession duquel aboutissait cette atroce politique. »

La figure du vampire semble alors rapidement devenir un lieu commun du discours révolutionnaire.  Ces déclinaisons ont sans doute contribué à forger la figure du vampire aristocrate, comme cette évocation des intendants dans le Journal des États généraux, en décembre 1789 :

« L'article 6  [du projet de décret sur les administrations locales, supprimant les intermédiaires entre pouvoir exécutif et départements, cf. ibid., p. 378] prononce [...] la suppression de ces vampires qui, s'abreuvant du sang des peuples, accumuloient dans deux ou trois ans des richesses si immenses, que leur libertinage et leur prodigalité ne pouvoient épuiser. »

L’incapacité de la couronne à recueillir elle-même directement les impôts avait effectivement conduit à la création d’intermédiaires, s’enrichissant sur leur droit de jouer ce rôle fiscal. Le vampirisme peut alors devenir le symbole de l’Ancien Régime lui-même, toujours à l’Assemblée, dans le Journal des États généraux, dénonçant ce passé :

« Les intérêts de la patrie, confiés depuis des siècles à des vampires inexorables, avoient étouffé dans tous les cœurs le doux nom de patrie.

En proie à des mains avides, insatiables et barbares, la patrie ne sembloit plus qu'une marâtre infâme, et prostituée aux menées de la cour et au brigandage des ministres. »

De là à dire qu’il fallait systématiquement couper la tête à ces vampires ennemis du peuple, il n’y avait que quelques années, et la guillotine, à attendre.

Cette transformation politisée de la figure du vampire ne fut toutefois pas réservée à la gauche de l’échiquier, comme la dénonciation des « vampires et broucolaques anarcho-dreyfusards » du début du XXsiècle l’illustre (Le Petit Courier, 1901). Parallèlement à cet usage, le vampire était également récupéré par la littérature – sa seconde transformation post-voltairienne. Enfin, il fut utilisé pour caractériser l’indicible horreur dans la criminalité : l’anthropophagie surtout, comme celle du « vampire de Hanovre », tueurs de garçons, d’Antoine Léger, cannibale français, du tueur en série américain Albert Fisch, ou la soif sanguinaire d’un meurtrier violeur comme le « vampire de Düsseldorf ».

De façon plus paradoxale, « vampire » fut également employé pour désigner  précisément l’inverse du vampire traditionnel – à savoir : des vivants s’attaquant aux morts. On l’observe à travers la romanesque traque nocturne du « vampire de Montparnasse », soldat nécrophile qui fascina et horrifia l’opinion à la mi-XIXe siècle, triste prédécesseur du « vampire de Saint-Ouen », atteint de la même manie, ou encore du « vampire de Muy », échappé de l’asile à la Belle Époque.

« Mme de Balbi, 1ère Aristocrate courant par Monts et par vous pour rassembler les Vampires de sa race 1791 », estampe - source : Gallica-BnF
« Mme de Balbi, 1ère Aristocrate courant par Monts et par vous pour rassembler les Vampires de sa race 1791 », estampe - source : Gallica-BnF

Le vrai vampire rôde encore : Paris, 1874

Est-ce à dire que le « vrai » vampire avait complètement disparu, au moins en France ? Pas tout à fait. En mars 1874, Le Figaro titra « Un Vampire à Paris », reprenant l'histoire d'une jeune Moldo-Valaque attaquée par un vampire (ou « Broucolaque »).

« Depuis trois ans habitait avec sa mère, 27, rue de Briare, une jeune fille du nom de Catherine Obresco. Elle avait quitté Jassy [Iași] à l'âge de dix-sept ans, à la suite de la rupture de son mariage avec un jeune homme du pays, nommé Alexandre Détenio.

Le motif de la rupture était qu'on avait accusé le fiancé d'avoir eu des vampires dans sa famille, et que cela faisait mauvais effet dans le pays. Exaspéré, le jeune homme s'était écrié, en quittant Mlle Obresco :

– Eh bien ! s'il est vrai que je sois d'une famille de Broucolaques, je viendrai vous rendre visite après ma mort. […]

Il y a deux mois, Mlle Obresco tomba malade et devint plus pâle tous les jours. Pressée de questions par sa mère et son médecin […] elle finit par déclarer que depuis quelque temps elle voyait presque chaque nuit Alexandre Détenio.

– Il est vêtu d'une espèce de drap, dit-elle, sa figure est plus bouffie qu'autrefois, et il a les pommettes sanguinolentes avec des lèvres rouges comme du carmin. Il ne parle pas, mais je le vois d'abord arranger ses cheveux devant la glace, comme s'il voulait faire sa toilette pour me plaire ; puis il se penche vers moi et se met à boire mon sang.... Ici, tenez !

Et elle fit voir au docteur, sur son épaule, une espèce de marque rouge comme une piqure de sangsue.

– Il faut que, dans une hallucination, elle se soit fait cette meurtrissure avec ses ongles, en voulant éloigner ce vampire qu'elle croit voir, dit le docteur.

Et il essaya, par tous les moyens possibles, de remonter le moral de la malade. Mais celle-ci était frappée, et chaque nuit, sa vision terrible lui revenait, et chaque matin le médecin la trouvait plus faible. Elle s'est éteinte avant-hier.

Coïncidence curieuse, Alexandre Détenio est justement mort à Vienne quelque temps avant la nuit où Mlle Obersco a eu sa première hallucination… »

Le rédacteur du Figaro finit certes sur une note sceptique, il n’en reste pas moins que la colonne a un ton parfaitement fantastique. Retenons que la description du vampire correspond plus à celle d’un Des Noyers (le cadavre écarlate et bouffi de sang), qu’à celui de nos Nosferatu et Dracula, pâles et émaciés, et que, contrairement à ces derniers, il peut avoir un reflet dans un miroir.

Près de deux siècles après son apparition dans le Mercure galant, il s’agit sans doute ici du dernier véritable vampire à rôder dans les pages de la presse française.

– 

Anton Serdeczny, est historien, docteur en histoire de l’EPHE. Il est l’auteur de Du tabac pour le mort, une histoire de la réanimation, paru aux éditions du Champ Vallon en 2018.

Pour en savoir plus :

Koen Vermeir, « Vampirisme, corps mastiquants et la force de l’imagination : Analyse des premiers traités sur les vampires (1659-1755) », Camenae, Centre Guillaume Budé, 2010, 12, pp. 1-16.

Claude Lecouteux, Histoire des vampires : Autopsie d'un mythe, Paris, Imago, 1999

Jean-Claude Aguerre, « La Naissance du vampire au XVIIIe siècle: en quoi l’évolution de la pensée au XVIIIe siècle a-t-elle permis l’apparition d’un mythe comme celui du vampire ? » (Thèse de Diplôme d’études supérieures spécialisées, Institut polytechnique de philosophie, Université Paris 8, 1981).

Philippe Martin et Fabienne Henryot  (dir.), Dom Augustin Calmet : un itinéraire intellectuel, actes du colloque, Nancy, 18-20 octobre 2007, organisé par le Centre de recherche universitaire lorrain d'histoire, Paris, Riveneuve éd., 2008.

Ludwik Stomma, Campagnes insolites, Paysannerie polonaise et mythes européens, Lagrasse, Verdier, 1986 [pour une vue générale anthropologique des structures des croyances rurales polonaises].

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