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Gheel, la ville libre des « fous »

le par - modifié le 31/12/2021
le par - modifié le 31/12/2021

Dans la campagne flamande, une petite commune fait office, depuis le Moyen Âge, de refuge aux personnes atteintes de maladies mentales. Ce « paradis des fous », havre de paix et relique du passé, fascine la presse française.

Gheel (aujourd’hui Geel, province d’Anvers) est une modeste bourgade rurale de la Campine, province septentrionale de la Belgique flamande. Cette région sablonneuse, semblable aux landes humides de Sologne, est longtemps demeurée isolée des routes.

C’est aussi le lieu qu’aurait choisi au VIIe siècle, Dymphne, une princesse irlandaise secrètement baptisée, pour fuir le désir de son roi de père, croyant retrouver en sa fille son épouse défunte. La folie paternelle la retrouve dans son refuge flamand. Et puisqu’elle refuse de l’épouser, il lui trancha la tête. Vierge et martyre, Sainte Dymphne est née, selon son mémorialiste du XIIIe siècle et Le Figaro.

Elle porte donc l’épée de son martyre, mais tient de l’autre un démon enchaîné à ses pieds, domestiqué.

Car le lieu de son martyre a donné naissance à un pèlerinage attesté depuis le Moyen Âge, c’est « la Sainte qui guérit les fous ». Sainte patronne des « possédés », des aliénés et des fugueurs, mais aussi des soignants, elle a la réputation de tranquilliser les déments et de ramener à la raison des déraisonnés.

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Depuis le XVe siècle, l’église de Gheel comprenait une « chambre des malades » recueillant ceux que l’on confiait aux bons soins de la sainte. Trop nombreux, l’habitude fit qu’on les repartît bientôt dans les chaumières voisines.

Les habitants de Gheel conservèrent la tradition d’accueillir sur leurs terres et sous leurs toits ces pensionnaires extraordinaires, qu’ils intégraient, contre pension, dans leurs activités domestiques et agricoles. Perpétuée au travers des générations, la tradition d’accueil des déments à Gheel se fit bientôt connaître bien au-delà des Flandres.

Depuis 1852, le gouvernement belge avait remplacé les autorités ecclésiastiques dans la supervision de la colonie de Gheel et y ajoute, en 1921, une institution infantile. Le Petit Provençal résumait pour ses lecteurs toute l’originalité du dispositif :

« C’est l’État belge qui a institué ce régime thérapeutique et social d’un nouveau genre, et qui au lieu d’enfermer ses fous dans des asiles spéciaux comme font les autres pays, les laisse libres d’aller et de venir dans les limites d'une ville relativement importante, puisque Gheel ne comporte pas moins de 13 400 habitants.

Ceux-ci sont tenus de loger, de nourrir et au besoin de soigner, aux frais du gouvernement, bien entendu, tous les aliénés non dangereux de la Belgique. »

Le séjour est temporaire, mais nombre de pensionnés s’installent à demeure. Car à Gheel, pas de murs ni de gardiens mais beaucoup de bénvolence, comme le rappelait Aux Écoutes, le journal de Maurice Blanchot :

« Ce régime de liberté fait que les déments de la colonie ne cherchent que bien rarement à s’évader.

D’aucuns, les tout à fait inoffensifs, possèdent auto, motocyclette ou bécane. Ils excursionnent au long des routes. Mais, au soir, rentrent fidèlement au bercail.

Où peuvent-ils être mieux que dans cette atmosphère apaisante et compréhensive ? »

Méfiant, le journal La France nuance quelque peu ce tableau idyllique, « C’est une industrie fort lucrative. Le traitement libre des fous rapporte aux habitants, annuellement, plus de 500,000 francs, ce qui ne les empêche pas, en outre, de se livrer à la culture de leurs champs ou à d’autres industries ».  En 1891, dixit La Souveraineté nationale, on comptait 1 800 « fous » pour une population de 10 000 âmes. En 1937, 3 700 patients étaient accueillis.

Depuis Paris, à l’orée du XXe siècle, l’on regarde l’expérience de Gheel avec attention. Il s’agissait alors de réviser la loi de 1838 sur les aliénés, un serpent de mer législatif.

Que faut-il faire des « fous » ? En 1879, à l’occasion d’une discussion à la Chambre, La Petite République rappelait les enjeux du vieux débat :

Mais, comme le rappelait, Le XIXe Siècle, les asiles publics accueillent également les indigents et toute une population hétéroclite :

« C'est qu'aussi la population des asiles publics d'aliénés comprend des malades qui devraient être hospitalisés d'une autre manière, notamment des alcooliques, des idiots, des épileptiques et surtout ceux que les médecins appellent les déments séniles, c'est-à-dire des gâteux inoffensifs. »

Plus encore que les expériences de colonies agricoles, soit des asiles en plein air, expérimentés ailleurs par des communautés religieuses ou philanthropiques, l’alternative de Gheel est montrée en exemple.

 « Certes, il y a eu des erreurs et des abus » reconnaissait Le Figaro en 1907. Avant de préciser la nature de ses abus : « Des malheureux sains d'esprit ont été murés vivants dans des asiles ». Le journal reconnaît des vertus aux principes de Gheel, mais avec prudence et non sans conclure par une surprenante chaîne causale :

« Mais il y a le revers de la médaille : si l'internement devient plus difficile, il y aura plus de fous en liberté, plus de faits divers sensationnels, plus de victimes ; moins d'internements, plus d'enterrements. »

Le Petit Bleu de Paris prenait quant à lui le parti d’en rire :

Le Figaro se désole du dilemme démocratique que pose le débat sur les aliénés : on ne peut rien faire !

« ‘On’ ne peut rien faire. Si on les enfermait, un autre ‘on’ crierait à l'arbitraire. Et lorsqu'on agit, il est trop tard. Que d'irresponsables même, acquittés par un jury sur un rapport médical, sont remis en liberté ! Liberté de persécuter. Liberté de se venger. C'est l'invite à la récidive.

Aussi – à bien prendre et à bien examiner –, nous sommes tous plus ou moins menacés dans notre pauvre existence. Nous risquons le coup de couteau de l'aliéné libre, nous risquons aussi une application arbitraire de cette loi de 1838 qu'on veut modifier – l'internement d'un homme sain parmi les fous. »

Pensions, guérisons, répartitions des malades suivant leurs pathologies et conditions : Le Journal officiel de la République française publiait en 1876, à titre informatif, une étude minutieuse de la colonie de Gheel.

Mais comme le rappelle Le XIXe Siècle, il existe un certain nombre d’objections :

« Les nourriciers se servent de l'aliéné, cela va sans dire ; ils le font travailler aux champs, ils en tirent profit, afin de parfaire et de compléter la pension qui leur est allouée. »

Un demi-siècle plus tard, les questions demeurent. Le magazine de gauche Regards consacrait en 1937 un reportage sur la « ville libre » de Gheel signé de l’écrivain antifasciste tchèque Egon Erwin Kisch. Naturellement, le grand illustré du Front populaire s’est inquiété de la reproduction des inégalités de classe parmi les pensionnés.

Car en un siècle, peu de choses ont changé dans la petite ville flamande. Paris-Soir publiait en juin 1931 un grand reportage en feuilletons, signé de la belle plume d’Alexis Danan.

 Si le système des pensionnés continue de surprendre, qui, après tout, semble s’en plaindre ?

« Toutes les fermes, comme toutes les maisons du bourg, les récentes comme les décrépites, comprennent deux chambres de malade. Ce sont en général les mieux conçues et les plus claires, et les plus confortablement meublées.

On a cent raisons pour une d'attirer, de retenir le client. Un fou, c'est une assurance contre la gêne. Deux fous, c'est l'aisance dans une maison.

Le loyer, à Gheel, se paie le jour que la Colonie règle les pensions. Le plus clair des transactions se conclut au moyen de cet argent-là.

Des gens ont pignon sur rue, qui jamais n'ont fait qu'héberger des fous. On m'a cité un châtelain de la commune, que la dernière crise a ruiné. Il a fait agir des influences. On lui a bâillé un fou, avec promesse d'un second. »

Gheel reste ce lieu étrange, sorti d‘un autre âge. La bienveillante bourgade aux drôles d’habitants forme le cadre parfait pour des histoires, des « folles légendes » que les journalistes français se font sans cesse raconter, des contes variant au gré des qualités, de l’imagination ou des fantaisies des conteurs rencontrés au hasard à Gheel, comme L’Excelsior en fit l’expérience amusée.

Ces histoires de fous deviennent bientôt le principal prétexte aux reportages parmi les placides flamands et leurs excentriques pensionnés. En 1935, la folie s’étant emparée de la course du monde, l’actualité internationale est bien chiche en sujets comiques. Alors, on se précipite vers le dernier refuge de la candeur :

« Où sont-ils ces fous ? J'essaye de discerner sur les passants qui me croisent dans l'ombre les stigmates de la folie. Quel est, parmi eux, l'homme qui a régné sur les îles Galapagos, quel est celui qui a découvert la machine à finir les guerres, qui est le Grand Turc et qui est la Reine de Saba ?

Des rires retentissent derrière moi, des rires de folles. Je me retourne : un groupe de jeunes filles s'esclaffe dans mon dos. Elles rient sans mesure, sans cause. Je les regarde, leur hilarité augmente.

C'est alors que je m'aperçois que, de ma valise, que j'ai ouverte dans le train, passe une jambe de pyjama. Ces filles ne sont pas folles. »

Certes, l’intérêt pour Gheel, « la ville aux fous », flirte parfois avec le voyeurisme. Et le journaliste du Figaro, d’humeur moqueuse, en fit d’ailleurs les frais ; on ne lui permit point de s’inviter :

« J'aurais voulu m'asseoir à une table présidée par un fou.

Mais les gens du pays, de même que les médecins, observent à l'égard de l'étranger une louable discrétion. Ils protègent leurs pensionnaires contre la curiosité des gens normaux, cette curiosité qui les pousse à vouloir connaître ce qui se passe au-delà de leur horizon, dans un monde soumis à une autre raison que la leur, à d'autres mesures.

Il faut se contenter de ce qu'on voit dans la rue et de ce qu'on entend. »

Si le ton de la presse française est volontiers amusé, il est rarement goguenard et jamais méprisant. Jusqu’à la très prolétarienne rédaction de L’Humanité qui s’attendrit, en 1923, de la désarmante gentillesse des Gheelois :

« Un Anglais, qui était tailleur et a, gardé de son métier la manie de prendre les mesures à tout venant, passe sur la place et voici une troupe de gamins qui reviennent de l'école.

Vous croyez qu'ils vont s'arrêter, le saluer de quolibets, ou flatter sa manie en se moquant de lui ?

Vous n'y êtes pas : plusieurs vont au-devant de lui, le saluent comme un camarade, et, écartant les bras, se prêtent patiemment au jeu du grand enfant puis, le mesurage fini, lui font un petit signe amical et s'éloignent sans rire, le plus naturellement du monde. »

En 1939, le journaliste de La Croix rendait hommage à ces « bonnes gens » et à leur « patience angélique ».

« Pénétrons chez Mme Plascart. Je la trouve à table avec son mari et sa pensionnaire. La tête basse sur son potage, celle-ci, une vieille édentée, stimulée par ma présence, parle sans discontinuer, accusant l'hôtesse d’avoir enterré au jardin, la nuit précédente, les cadavres de ses amants assassinés. Finalement elle lui jette le contenu de son bol à la figure.

Mme Plascart en riant s'essuie la figure et monte à bras-le-corps l’irascible commensale au premier étage pour la déposer sur son lit.

Il m'a paru que Geel vit assez dangereusement. Ce n’est guère l’avis des habitants. Quand des femmes se lacérant les vêtements dans les rues ou que des hommes se mettent tout nus, emportant les leurs sous le bras, on n’y fait guère attention.

Et c'est parce que la folie a si peu de succès, me semble-t-il, qu’elle tombe aussi rapidement. Rien ne choque, rien n’étonne. Certes, des accidents arrivent. Des manches à balai retomberont parfois vigoureusement sur la tête d'inoffensifs passants. C’est le risque du métier. Des verres transformés en bolides fendent l’air. C'est normal. Le couteau à la main, des maniaques s'élancent dans une course effrénée, ce qui a le don de n’effrayer personne, pas même les enfants, et, ce voyant, les coureurs Amok redeviennent vite normalement anormaux.

Les longs hurlements, la nuit, feraient passer des frissons dans le dos des habitants. Les Geelois ne font que se retourner sur l’autre côté. »

L’échevin de la ville le confirmait au correspondant de L’Excelsior, « à Gheel, depuis plus de mille ans, les bonnes gens soignent les fous en les aimant ». Marianne s’enthousiasme aussi pour cette petite ville où l’asile « c'est la route, la place, les rêves lents au long des devantures » et ses habitants attachants.

Car, en ces temps troublés, les habitants extravagants de Gheel montrent parfois l’exemple, par une divine simplicité.

Si on comptait en 1931 pas moins de neuf églises et un temple protestant dans la petite ville, les fidèles ne sont pas si contrariants. Dans son reportage paru dans Paris Soir, Alexis Danan constatait « des Israélites à la grand'messe, des catholiques aux offices du temple », sans que l’on s’en étonne le moins du monde, avant de croquer un savoureux tableau de la messe dominicale à Gheel.

Laissons le dernier mot à Germaine Decaris, envoyée spéciale de L’Œuvre, qui signait en 1937 un reportage sur ces « campagnes hallucinées » : Gheel, c’est « le plus beau village du monde, celui où les hommes se comprennent le mieux ».

Pouvait-on imaginer qu’au même moment, de l’autre côté de la frontière, un régime fou se préparait à euthanasier les simples d’esprit ?

Geel accueille aujourd’hui encore des patients, non sans avoir essaimé ses préceptes en France, notamment à Dun-sur-Auron, le « village des aliénés tranquilles ».

Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.