Écho de presse

1881 : les Français découvrent la magie du téléphone

le 14/01/2020 par Pierre Ancery
le 09/02/2018 par Pierre Ancery - modifié le 14/01/2020
Le Salon des auditions téléphoniques à l'Exposition d'électricité, L'Univers illustré, 8 octobre 1881 - source : RetroNews-BnF

Présenté à l'Exposition internationale d'électricité de 1881, le téléphone permet alors au public français d'écouter l'Opéra à distance. La presse est émerveillée.

Entre le 15 août et le 15 novembre 1881 se tient à Paris une manifestation inédite : l'Exposition internationale d'électricité. Prenant place au Palais de l'Industrie, sur les Champs-Élysées, elle permet à la foule des curieux (750 000 visiteurs) de découvrir les toutes dernières innovations technologiques issues de la maîtrise de la « fée électricité ».

 

Parmi elles, l'ampoule électrique de Thomas Edison, la dynamo de Zénobe Gramme, la voiture électrique de Gustave Trouvé... mais aussi un instrument qui devient rapidement la vedette de l'Exposition : le téléphone.

 

Cette invention (officiellement attribuée à Alexander Graham Bell) existe déjà depuis plusieurs années. En 1880, alors que les premiers téléphones étaient installés à Paris, Le Petit Journal écrivait par exemple qu'il voyait en eux « un progrès réalisé, un progrès des plus sérieux, pour une ville comme Paris, où l'existence est surmenée, où il est d'absolue nécessité de ne point perdre de temps ».

 

Mais en 1881, c'est la première fois que le grand public voit le téléphone fonctionner dans un cadre aussi spectaculaire : l'instrument est en effet présenté dans une pièce où les gens peuvent écouter les airs joués au même moment à l’Opéra, grâce à une ligne traversant les égouts.

 

Le public et les journalistes sont ébahis. Le Ménestrel, journal musical, décrit la scène :

 

« Ces appareils, au nombre de quarante pour deux salles ne suffisent pas à la curiosité du public. Il faut limiter à deux minutes le temps de chaque audition ; encore beaucoup d'amateurs s'en retournent-ils désappointés ; quant à ceux qui parviennent jusqu'aux appareils, il est curieux d'observer leur surprise.

 

Ils arrivent toujours avec un sourire aux lèvres et un vague scepticisme ; mais la netteté des perceptions, l'effet de “relief” que donnent les vibrations téléphoniques semblant avancer et reculer comme recule et avance le chanteur en scène, ne tardent pas à les convaincre. Ils s'arrachent à regret et partent enthousiasmés, bien prêts à crier au miracle. »

 

Les autres applications du téléphone sont à peine évoquées : il est avant tout l'appareil miraculeux grâce auquel on peut se rendre au théâtre ou à l'opéra sans bouger de son fauteuil. L'Univers illustré écrit :

 

« Soutenu du microphone, [le téléphone] commence à donner des résultats merveilleux. Un des savants les plus distingués de ce temps me disait ces jours derniers que, très probablement, dans une dizaine d'années, on pourrait avoir le soir, après dîner, l'Opéra, la Comédie-Française... bref, tous les théâtres chez soi. On aura un téléphone près de la cheminée, dans le salon. En sortant de table, on prendra le programme des théâtres :

– Voyons, que joue-t-on ce soir ?

– La Juive à l'Opéra, le Gendre de monsieur Poirier au Théâtre-Français, le Roman d'un jeune homme pauvre au Gymnase, la Princesse Georges au Vaudeville.

– Eh bien ! pour quel théâtre nous décidons-nous ?

– Un peu de musique.

–  La Juive alors ?

– Oui, la Juive.

On dira tout simplement dans le téléphone :

– Mettez-moi en communication avec l'Opéra.

Deux minutes après, les dix ou quinze personnes réunies dans le salon entendront sortir du téléphone l'admirable finale du premier acte de la Juive. »

 

La Croix, qui livre de longues explications avec schémas techniques, est enthousiaste, même si...

 

« L’appareil n’a qu’un défaut : il parle du nez. »

 

La puissance du téléphone inquiète toutefois certains commentateurs. Ainsi La République française qui, tout en saluant l'ingéniosité du dispositif, y voit une menace pour la vie privée :

 

« C’est un instrument qui menace d’être singulièrement indiscret. Déjà le téléphone manque souvent au serment de discrétion professionnelle que doivent prêter tous les serviteurs du télégraphe, et un fil parallèle au vôtre peut saisir vos secrets au passage.

 

Mais que dire du microphone, qui vient peut-être vous surveiller au moment où on s’y attend le moins jusque dans votre sommeil et qui saisit en vous ce que vous ignorez vous-même ?

 

Il faudra supplier au plus vite les inventeurs de s’arrêter dans leurs progrès, si on veut qu’il reste quelque chose encore d’inviolé derrière le fameux mur de la vie privée. »

 

Des années plus tard, en 1907, Marcel Proust racontera dans une chronique du Figaro son émerveillement devant la dimension magique du téléphone – mais aussi son effroi face à une invention qui évoquait pour lui les puissances de l'au-delà :

 

« Et nous sommes comme le personnage du conte de fées à qui un magicien, sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître dans une clarté magique sa fiancée en train de feuilleter un livre, de verser des larmes ou de cueillir des fleurs, tout près de lui, et pourtant à l'endroit où elle se trouve alors, très loin.

 

Nous n'avons, pour que ce miracle se renouvelle pour nous, qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique […]. C'est elle, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a de décevant dans l'apparence du rapprochement le plus doux et à quelle distance nous pouvons être des choses aimées au moment où il semble que nous n'aurions qu'à étendre la main pour les retenir.

 

Présence réelle — que cette voix si proche — dans la séparation effective. Mais anticipation aussi d'une séparation éternelle. »

 

Le téléphone mettra encore près d'un siècle à s'inviter chez tous les Français : il faut attendre la fin des années 1970 pour que cet appareil devienne incontournable dans tous les foyers.

 

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