Écho de presse

Les monts de Kong : la chaîne de montagnes qui n'existait pas

le 23/01/2022 par Pierre Ancery
le 26/06/2018 par Pierre Ancery - modifié le 23/01/2022
Carte de John Cary faisant apparaître les « monts de Kong » par 10° Nord, 1805 - source : WikiCommons

En 1798, un cartographe britannique invente l'existence d'une improbable chaîne de montagnes africaines, les « monts de Kong ». Pendant quasiment tout le siècle suivant, géographes et explorateurs vont pourtant y croire.

Certains en parlent comme de la première fake news de l'histoire. C'est le cartographe anglais James Rennell (1742-1830) qui, dans une carte de 1798, fait mention pour la première fois des mystérieux monts de Kong, une immense chaîne de montagnes supposée se trouver au cœur de l'Afrique.

 

Le continent africain est alors encore largement inexploré par les Occidentaux, et la rumeur d'une fabuleuse chaîne inconnue court depuis longtemps. Au IIe siècle après Jésus-Christ, Ptolémée évoquait déjà les fameuses « montagnes de lune », où se trouvaient d'après lui les sources du Nil.

 

Pour faire sa carte, James Rennell se fonde sur des données géographiques de l'explorateur Mungo Park, dont il corédige les récits de voyage. Mais Park ne mentionne pas les monts de Kong. C'est Rennell qui les ajoute délibérément dans les alentours du 10e degré de latitude nord et leur donne arbitrairement une longueur de 1 000 km.

 

Ces montagnes sont censées constituer la ligne de partage des eaux entre le bassin du Niger au nord et le Golfe de Guinée au sud. Le nom de « Kong », quant à lui, vient de celui d'une ville bien réelle de la région, dans l'actuelle Côte d'Ivoire.

 

Mensonge ? Méprise ? Manipulation ? En tout cas, tous les successeurs de Rennell, au XIXe siècle, vont prendre son assertion pour argent comptant. Les monts de Kong vont apparaître dans les ouvrages de géographie et sur les cartes anglaises et françaises de l'époque.

 

Certains les relient aux Montagnes de lune, plus à l'est (que personne non plus n'a jamais vues) : l'ensemble formerait donc une longue chaîne continue traversant l'Afrique d'est en ouest. Selon certains témoignages, les monts de Kong seraient couverts de gisements d'or.

Les références à cette chaîne fictive sont également nombreuses dans les articles de l'époque traitant de l'Afrique : c'est la presse qui va répandre cette fausse information auprès du grand public. 

 

La Quotidienne, en 1841, signale le départ d'une expédition anglaise à l'intérieur du continent pour « y former des établissements et y introduire le commerce », expédition supposée « poursuivre sa route jusqu’au pied des monts de Kong ». En 1852, Le Journal des villes et des campagnes mentionne la région « s'étendant entre le Grand-Désert et les monts de Kong jusqu'au lac Tchad ».

 

En 1859 pourtant, lors de l'expédition historique de Burton et Speke à la recherche des sources du Nil, un article du Siècle remet en cause l'existence des montagnes de la Lune, en se basant sur les dires des deux Britanniques... mais pas celle des monts de Kong.

« On avait aussi parlé de la jonction avec les monts de Kong [...]Des missionnaires avaient vu distinctement les montagnes de la Lune couvertes de neiges : et comme ces neiges étaient réputées perpétuelles, on avait induit de là que les sommets atteignaient au moins 4 500 mètres au-dessus du niveau de la mer [...].

 

Eh bien ! selon MM. Burton et Speke, les montagnes de la Lune seraient une pure illusion, ils ont pénétré non loin au sud de la latitude réputée de ces montagnes, et ils n'en ont aperçu nulle trace.

 

En conséquence, et par un jeu de mots emprunté au sujet, les deux capitaines traitent l'existence de ces montagnes de plaisanterie, moonshine ! »

La légende est décidément trop belle : vingt ans plus tard, en 1879, La République française parle encore des « monts de Kong, chaîne parallèle au golfe de Guinée et qui est comme un des remparts de l'Afrique centrale ».

 

Le Rappel ajoute la même année, dans un article sur une conférence de Ferdinand de Lesseps :

« Rappelons que le Niger, qui a sa source dans les montagnes de Kong, lesquelles séparent la Guinée du Soudan, prend d'abord sa course vers le Nord, comme s'il allait arroser le grand désert, mais qu'arrivé aux limites de celui-ci, il se replie sur lui-même et redescend vers le Sud jusqu'au golfe de Guinée, dans lequel il se perd après un parcours de près de quatre mille kilomètres. »

Le Siècle évoque encore en 1884 « l'épaisse muraille des monts de Kong », et parlera en 1890 des « diverses chaînes de collines connues sous le nom de monts de Kong ».

 

C'est l'explorateur Louis-Gustave Binger qui démontrera leur inauthenticité lors d'une mission de reconnaissance du cours du fleuve Niger en 1889. En 1892, il écrira :

« À l'horizon, on n'aperçoit même pas une ride de collines : la chaîne de montagnes de Kong n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques voyageurs mal renseignés. »

La presse en prend acte aussitôt : c'en est fini de ces mystérieuses montagnes qui firent rêver les Occidentaux pendant presque un siècle.

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