Écho de presse

Krakens, serpents de mer et poulpes géants : les monstres marins dans la presse

le 21/08/2022 par Pierre Ancery
le 04/12/2018 par Pierre Ancery - modifié le 21/08/2022
Un poulpe, illustration pour « L'Histoire naturelle générale et particulière des céphalopodes acétabulifères », 1848 - source : Gallica-BnF
Un poulpe, illustration pour « L'Histoire naturelle générale et particulière des céphalopodes acétabulifères », 1848 - source : Gallica-BnF

Jusqu'au XXe siècle, les témoignages de marins ayant aperçu des « serpents de mer » aux proportions gigantesques sont nombreux. Mythe ou réalité ? Les scientifiques, le public et la presse vont longtemps s'interroger.

Krakens abyssaux, poulpes cyclopéens et autres Léviathans titanesques... À toutes les époques, les mystères des profondeurs marines ont excité l'imagination des hommes, qui les peuplèrent de toutes sortes de créatures fantastiques et terrifiantes.

 

Jusqu'au début du XXe siècle, alors qu'aucun moyen n'existait d'explorer les fonds de l'océan, l'existence de monstres marins était sérieusement envisagée par la science. Et ce d'autant plus que les témoignages de marins affirmant en avoir aperçu étaient légion.

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En 1814, le journaliste et géographe Conrad Malte-Brun examine ainsi dans Le Journal de l'Empire la question des « polypes monstrueux qui habitent le fond des mers » (le mot »polype » désignant à l'époque les poulpes).

 

Malte-Brun fait référence aux études du naturaliste français Pierre Denys de Montfort, qui a reconnu en 1802 l'existence de poulpes géants, ou « poulpes-krakens », en se basant sur plusieurs anecdotes de marins.

« M. de Montfort, naturaliste français, a recueilli beaucoup de témoignages en faveur de l'existence de polypes gigantesques. Il assure qu'à Saint-Malo, dans la chapelle de Saint-Thomas, on voit un tableau offert par la dévotion de quelques marins qui y avaient consacré la mémoire d'un extrême danger qu'un polype leur avait fait courir.

 

Étant sur la côte d'Angola ils virent, par un temps calme, un monstre s'élever de la mer, élancer ses bras jusqu'au sommet du mât, saisir les cordages et renverser le vaisseau sur le côté ; il l'eût entraîné dans l'abîme, si les matelots n'avaient réussi, après de grands efforts, à lui couper les bras. »

En 1835, un rédacteur du Moniteur universel, dans sa recension d'un ouvrage consacré aux céphalopodes, l'affirme également : malgré les exagérations de nombreux auteurs, « […] il paraît, d'après les récits de Pérou et de plusieurs navigateurs dignes de foi, qu'il existe, en effet, dans le sein de l'Océan, des céphalopodes encore inconnus, d'une très grande taille ».

 

Mythe ou réalité ? La question fait débat pendant tout le XIXe siècle. Dans un article de 1844 paru dans L’Écho rochelais, un officier baleinier racontant ses voyages estime que les serpents de mer et autres krakens ne sont que des légendes de marins :

« Les marins, et principalement les marins américains, sont amis du merveilleux et de l'exagération. C’est pendant les quarts de nuit, et pour tromper les ennuis d’une longue traversée, qu'ils racontent des histoires assez originales parfois, mais dénuées de toute vraisemblance.

 

Plus d'un honnête enfant des États-Unis a voulu me faire accroire qu’il avait vu le serpent de mer ; que ce monstrueux reptile avait plus de cent mètres de longueur, et qu’il n’était pas rare d’entendre dire qu’il avait avalé la moitié d'un équipage.

 

Le kraken, d’une création plus récente, exerce beaucoup maintenant l’imagination des conteurs de bord. Ce singulier animal est plat connue une raie, mais n’a guère moins d’un mille de long et trois de large.

 

Le Voltigeur Hollandais [...] était un peu vieux, tout le monde le savait par cœur, et il a fallu le remplacer par d’autres féeries qui eussent au moins le mérite de la nouveauté. »

En 1848, un nouveau témoignage va relancer le débat.

 

L'incident a lieu dans l'Atlantique sud, où un navire anglais, le Daedalus, fait tranquillement route par temps brumeux, entre le Cap de Bonne-Espérance et Sainte-Hélène. Son capitaine, Peter M'Qahe, raconte la suite dans une lettre publiée par la Gazette du Languedoc :

« Le 6 octobre dernier, à cinq heures du soir, par 54 degrés 44 minutes de l’altitude S., et 9 degrés 23 minutes de longitude E., temps sombre et nébuleux [...], M. Sartoris, midshipman , aperçut quelque chose de très extraordinaire s’approchant rapidement du navire [...].

 

L’objet sur lequel on appelait notre attention fut reconnu pour être un énorme serpent dont la tête et le cou s’élevaient de quatre pieds environ au-dessus de l’eau. Sa longueur [...] était d’environ 60 pieds à fleur d’eau ; la portion de son corps que nous n’apercevions pas parce qu’elle restait cachée sous l’eau, lui servait à se diriger par des oscillations verticales et horizontales [...].

 

Le diamètre du serpent était d’environ 15 à 16 pouces près de la tète qu’il ne cessa de tenir hors de l’eau pendant 20 minutes qu’il resta à portée de nos longues-vues. Celle tête avait tous les caractères d’un reptile. Sa couleur était brun foncé, avec des nuances jaunâtres vers le cou. Il n’avait pas de nageoires, mais quelque chose de semblable à la crinière d’un cheval, ou plutôt à un paquet d’herbes marines flottant sur son dos. »

L'apparition de la mystérieuse créature va faire couler beaucoup d'encre. Et exciter la verve des satiristes : en cette tumultueuse année 1848, le serpent de mer est associé sur ce dessin à la République, coiffée d'un bonnet phrygien et menaçant les têtes couronnées.

Apparition du serpent de mer de 1848, Aubert - source : Gallica-BnF
Apparition du serpent de mer de 1848, Aubert - source : Gallica-BnF

Un an plus tard, l'authenticité de la créature sera remise en cause par le témoignage du capitaine Herriman, commandant du Brazilian, qui croise la route du monstre... lequel se révèle n'être qu'un « immense amas d'herbes marines », comme il le raconte dans un récit publié par le journal légitimiste L'Hermine.

 

La fin du XIXe siècle voit se développer un certain scepticisme à l'encontre de ce type de manifestations prétendument surnaturelles. Le « serpent de mer », que beaucoup ont vu mais dont personne ne peut prouver l'existence, devient même une expression désignant un sujet fréquemment évoqué mais dont on ne voit jamais la réalité.

 

Pourtant, les secrets des profondeurs continuent de fasciner le public : en 1870, dans un épisode fameux de Vingt mille lieues sous la mer, Jules Verne introduit un spectaculaire combat avec un calmar de taille fabuleuse.

 

Et en 1897, une nouvelle apparition va réveiller les vieilles superstitions. Le XIXe siècle la relate en juillet sur un mode à demi-ironique :

« Il y a longtemps qu'on n'avait parlé du serpent de mer ; mais qu'on se rassure, il n'est pas perdu. Il prend en ce moment ses ébats dans le détroit du Long Island, où il a été vu par l'équipage Hattie B., un sloop qui fait le service du fleuve Connecticut.

 

Au dire des matelots, le monstre pouvait mesurer 45 pieds de long et son corps avait plus d'un pied de diamètre. Il nageait à quelques encablures seulement du sloop, ce qui a permis à l'équipage de bien l'examiner. Puis soudain il a plongé pour reparaître ensuite à l'arrière du navire et se diriger lentement vers Montaux-Point ; on pouvait suivre de l'œil, à la surface de l'eau, les ondulations de son corps. »

Une autre apparition, cette fois dans les eaux de Norvège, a lieu la même année. Le Petit Parisien prend l'affaire au sérieux :

« L'imagination a longtemps bâti les fables les plus extraordinaires sur cette faune que l'on connaît mal encore. Le “serpent de mer” a donné naissance à des légendes qui, après avoir impressionné le public, l'ont fait sourire. Il est pourtant vrai qu'il y a des serpents de mer. Ce n'est plus pour le savant un animal apocryphe.

 

Les constatations du capitaine Laurent de Ferry, écrites à Bergen, ne laissent aucun doute. Il en fut également rencontré dans les Hébrides. Celui qui vint s'échouer sur la plage de Stronsa, aux Orcades, mesurait 16 m 75 de longueur et 5 mètres de circonférence. Au lieu de nageoires, il avait de grandes oreilles pendantes comme des ailes.

 

L'exemplaire recueilli à trente milles de Boston nageait avec une rapidité vertigineuse. Il avait une tête plus grosse que celle d'un cheval. »

Mais d'autres journaux restent dubitatifs. Ainsi Le Petit Marseillais, qui oppose à la légende la pure logique :

« Pour couper court à la croyance au grand serpent de mer, il suffît de se rappeler qu’un animal organisé pour vivre au fond de la mer ne peut séjourner à sa surface.

 

Dans les grands fonds, l’énorme pression supportée par les poissons est équilibrée par une pression égale, à l’intérieur de leur corps. Si ces poissons viennent surnager, cette pression intérieure distend, détruit tous leurs organes. »

Grâce (ou à cause) de l'exploration scientifique des océans, le XXe siècle sera moins prodigue en apparitions monstrueuses. Certaines créatures deviendront toutefois de véritables stars : ainsi de la célèbre version lacustre du serpent de mer, le monstre du Loch Ness, photographié en 1934, ou sa variante normande, le monstre de Querqueville, échoué la même année sur les plages françaises.

 

On considère aujourd'hui que les monstres marins n'existent pas, exception faite du calmar géant, dont les représentants femelles peuvent atteindre 13 mètres de long.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Pierre-Yves Garcin, Tentacules : de la science à la fiction, Éditions Gaussen, 2011

 

Pierre Chavot, Monstres marins, Glénat, 2009

 

Bernard Heuvelmans, Dans le sillage des monstres marins, Éditions Famot, 1974

 

Dossier de la Cité de la Mer de Cherbourg sur les monstres marins

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