Interview

De l’autre côté de la réalité : les archives de la France hantée

le 27/06/2022 par Philippe Baudouin, Julien Morel
le 27/06/2022 par Philippe Baudouin, Julien Morel - modifié le 27/06/2022

Au XIXe siècle, dans une Europe en phase de déchristianisation, on assiste à un phénomène inexplicable : la multiplication d’« apparitions » qui médusent chroniqueurs et scientifiques. Philippe Baudouin revient avec nous sur cette histoire de l’invisible.

Si le XIXe est le siècle du positivisme et d’un premier recul chrétien, il est également celui du spiritisme et des sciences dites « occultes ». C’est dans ce cadre que s’additionnent alors un nombre impressionnant de témoignages faisant état d’apparitions fortuites de défunts, revenus l’espace d’un instant des noires contrées de l’inconnu. Ces « rencontres » furent immédiatement questionnées, mises en doute par diverses formes d’autorité : gendarmerie, presse et très souvent, scientifiques. 

Ce sont ces archives d’enquêtes dont s’est emparé le documentariste Philippe Baudouin pour écrire son ouvrage-somme sur le sujet : Apparitions, les archives de la France hantée, paru aux éditions Hoëbeke-Gallimard.

Propos recueillis par Julien Morel

RetroNews : L’âge d’or du spiritisme est-il concomitant de cette cette vague d’« apparitions » de revenants au XIXe siècle ?

Philippe Baudouin : Il y a en effet un âge d’or des phénomènes d’apparitions qui se produit à partir du moment où le spiritisme voit le jour, c’est-à-dire avec les sœurs Fox, puis Allan Kardec, au milieu du XIXe siècle. Ce qu’il faut d’emblée préciser, c’est que les apparitions, les phénomènes de défunts qui viennent se manifester auprès des vivants, c’est quelque chose que l’on rapporte depuis l’Antiquité. Ce qu’il y a d’assez intéressant, c’est qu’il y a presque une vulgarisation de ce type d’apparitions dans la seconde moitié du XIXe siècle qui fut peut-être, je pense, amplifiée ou favorisée par les apparitions mariales, celles de Lourdes, et toute la tradition de ce qu’on va appeler la mariophanie : les apparitions de la Vierge.

Comment l'Église réagit-elle lorsque se multiplient ces apparitions de la Vierge Marie ?

C’est alors considéré comme un « miracle ». Et c'est donc une contrainte pour l'Église : le miracle doit être authentifié par les autorités pontificales. Et avec les apparitions de la Vierge à Lourdes, les choses vont suivre un procédé d’authentification extrêmement réglementé. Avec Lourdes, les choses vont s’institutionnaliser et même quelque part, gagner en termes de scientificité : on veut que, s’il y a preuves d’apparitions mariales, celles-ci soit incontestables – auprès du public comme auprès des autorités ecclésiastiques. Par définition les miracles sont des phénomènes extraordinaires, qui sortent du quotidien, et que s’ils viennent apporter une preuve de l’existence de Dieu…

Il faut qu’elle soit indiscutable.

Il faut qu’elle soit indiscutable. Mais la grande différence entre le spiritisme et la théologie, c’est que dans le christianisme on ne prouve pas sa foi. La foi s’éprouve mais ne se prouve pas. Il n'y a pas de recherche de preuves matérielles et expérimentales, au contraire du spiritisme.

Le spiritisme, lui, est une religion expérimentale, voire une « religion scientifique », parce que l’on doit absolument fournir une preuve. Écriture automatique, photographie, etc., toutes sortes de techniques dites scientifiques vont devoir permettre de documenter ces communications avec l’outre-tombe.

A Lourdes, le commissaire Jacomet cherche, lui aussi, à fournir des preuves des apparitions qui se multiplient dans la ville…

Jean-Dominique Jacomet est le commissaire du canton de Lourdes en 1858, lorsque démarre l’affaire Bernadette Soubirous. C'est un homme de loi, pas un homme de foi. Il est le premier à interroger Bernadette au sujet des apparitions dont elle a été témoin, et il va consigner par écrit son témoignage. Lui, ça fait alors plusieurs semaines qu'il entend parler d'une fille qui serait « visionnaire », qui verrait une « dame blanche ». Il commence à la surveiller – et ne la lâchera plus. Il va la traquer jour et nuit, va noter tout ce qu'il peut noter, en l’épiant, en se cachant dans les arbres autour de la grotte de Massabielle… Jusqu’à être désavoué par les autorités du Second Empire, pour acharnement ! Jacomet restera toutefois persuadé qu’il s’agit d’une supercherie.

Il va être muté dans le sud de la France, à Avignon ; il emmènera avec lui tous ses dossiers, les fameux « dossiers » à la poursuite desquels vont se lancer certains missionnaires de l'Église, qui considèrent que le témoignage le plus objectif, le plus précis dans toute cette histoire, c'est le sien. Finalement, la preuve judiciaire va venir fournir un document d'une richesse incroyable pour l'histoire de Lourdes – et l'histoire de l'Église catholique tout court.

Vous consacrez un chapitre aux « enquêtes » du scientifique Camille Flammarion. Pouvez-vous revenir sur ses travaux et son incroyable popularité à la fin du XIXe siècle ?

En 1900, Camille Flammarion est le Français le plus connu au monde. C'est le frère d’Ernest, l'éditeur. Il est astronome de formation, directeur de l'observatoire de Juvisy-sur-Orge, grand vulgarisateur scientifique ; il est aussi écrivain, poète et grand expérimentateur – il ne s'interdit absolument rien en matière d'expérimentation. A la fin des années 1850, il tombe par hasard sur un des ouvrages d’Allan Kardec, le codificateur  du spiritisme. Kardec se rapproche de lui et Flammarion lui exprime son enthousiasme à l'égard des phénomènes de lévitation, d'apparitions, de communication avec l’au-delà, mais avec un œil septique, un œil de scientifique.

La science d'observation est une méthode qu'il connaît parfaitement, et donc il va assister à une, puis deux, puis à une dizaine de « séances », et prendre des notes. Il y a même une séance où il se retrouvera en lévitation au-dessus d’une table pendant plusieurs secondes – mais il se montrera quand même sceptique…

À quoi ressemblent ses enquêtes ?

Elles sont, pour l'époque, extrêmement rigoureuses ; il veut toujours avoir le contrôle sur les phénomènes. Ce sont des enquêtes de terrain, ou des enquêtes par voie de presse. Le chapitre que je consacre dans l’ouvrage est consacré à son unique enquête sur le sujet du spiritisme par voie de presse : elle date de 1899, et a été publiée dans les Annales politiques et littéraires

Il est à un moment de sa vie où il se dit : « Voilà, j'ai rencontré déjà beaucoup de médiums, j'ai organisé à l'observatoire un certain nombre d'expériences de terrain, maintenant il faut passer à une expérience d'envergure internationale ». C'était quelqu'un qui avait un égo assez surdimensionné. Il lance donc un appel aux lecteurs en disant : « Répondez à cette enquête à travers deux questions : oui ou non avez-vous déjà vécu un phénomène qualifié de psychique, visions de morts, télépathie, etc. Si c'est le cas, est-ce que vous pouvez le raconter en quelques lignes ? ». Et il va recevoir des milliers de lettres ! Quelque chose comme 5 200 de son vivant, d’autres encore après sa mort…

Il va recevoir des lettres d'anonymes, d'ouvriers, d'écrivains, de médecins, de célébrités, de personnalités qui vont lui répondre affirmativement ou négativement, et il va indexer, classer, trier ces lettres. Pour chaque réponse, il va évaluer selon lui le degré d'authenticité, de vérifiabilité, de respectabilité, de dignité scientifique, et publier les réponses sous forme d’ouvrages. Et il va aussi publier les plans, croquis, dessins, photos qui sont jointes dans les réponses reçues…

Au tournant du XXe siècle en France, à la suite des expériences de Flammarion, on assiste donc à une grande porosité entre les sciences « occultes » et les sciences physiques, entre le monde bien rangé de l'Académie des sciences, et celui des phénomènes appartenant au folklore, aux croyances populaires. Le positivisme va, quelque part, inciter ces gens-là à passer au crible de l'analyse scientifique certains phénomènes qu'on rejetait jusqu'alors. S'il y a un événement qui permet de lancer tout ça, c’est la découverte des rayons X en 1895. À partir du moment où cet invisible est rendu visible…

Ce que l'on ne voit pas, « existe » malgré tout…

Existait depuis toujours ! Mais on le découvre, on ne l'invente pas et on fabrique des appareils qui vont pouvoir mettre cette énergie à profit, la détecter, l'exploiter, etc. À ce moment-là, on assiste à un grand regain d'intérêt pour ce qui est de l'ordre de l'invisible et donc de l'occultisme, ce qu'on appelle les phénomènes occultes et psychiques pour désigner ce qu'on appellerait aujourd'hui la parapsychologie.

Là encore, on assiste à une césure entre deux conceptions de la « psychologie ».

Oui, il y a une grande fracture qui se produit au début du XXe siècle en raison de différentes expériences, auxquelles vont participer des scientifiques comme Charles Richet – prix Nobel de physiologie en 1913. Lui va se risquer à parler de fantômes, d'apparitions dans différentes enquêtes, notamment lors d'événements qui surviennent en Algérie à la toute fin du XIXe, début XXe, à la villa Carmen. Et il va devenir la risée de tout le monde, puisqu'il va reconnaître qu'il croit aux fantômes. La psychologie va dès lors se repositionner, entre une psychologie scientifique et celle que l’on considère comme non-scientifique.

D'où le terme de para-psychologie.

Exactement, et qui va naître aussi très rapidement. Si Pierre et Marie Curie vont s'intéresser à cela en 1904, c'est parce que des scientifiques les ont précédés, comme Flammarion et Richet. Eux non plus ne s'interdisent aucune limite dans la recherche. Et surtout, ils travaillent sur la radioactivité, donc sur la radiation, donc sur une énergie invisible qui pourrait peut-être expliquer ce genre de phénomènes : méditations de table, télékinésie, déplacements d'objets, les communications avec d'autres formes de réalité… Et eux gardent un regard scientifique là-dessus. Ils se disent que c'est peut-être l’occasion inespérée de tester leurs hypothèses sur la radioactivité. D’expérimenter.

Et en tant que scientifiques l’expérience c’est, de fait, toute leur vie.

Voilà, c'est d’abord simplement pour les Curie une « expérience de plus ». Et malgré leur emploi du temps déjà très chargé, ces gens-là vont avoir encore du temps à consacrer à des expériences de ce type. Notamment à une célèbre médium italienne complètement illettrée, qui demande de l'argent, que l'on va devoir héberger à Paris, et lui consacrer des dizaines et des dizaines de séances…

Comment s’appelle-t-elle ?

Eusapia Palladino. C’est une médium originaire des Pouilles, cette région extrêmement rurale du sud de l’Italie. C'est une femme qui a eu une enfance tragique et un accident grave dont elle conserve encore des stigmates, une espèce de cavité au niveau du crâne. Pierre Curie disait qu'il y avait une sorte d'émanation étrange qui sortait de sa tête…

L’expérience avec elle démarre en 1905, à l’Institut général psychologique, l’une des grandes sociétés savantes de l’époque. Il y a énormément d'énergie et d'argent déployés, avec des gens qui, à l’époque, sont des stars de la science : d’Arsonval, Emile Duclaux de l'institut Pasteur, et même Henri Bergson, prix Nobel de littérature, grand historien et philosophe des sciences. Tous vont se retrouver dans des salles main dans la main autour de cette femme. 

Marie est plus sceptique que Pierre vis-à-vis d’Eusepia – elle montrera d’ailleurs toujours de la réserve par rapport à ces phénomènes. Pierre Curie, lui, va progressivement être plus ou moins convaincu de l'authenticité de certains phénomènes vus lors de ces séances, notamment des phénomènes de lévitation d'objets, de déplacements d'objets, d'apparitions lumineuses. Il y a des séances où l’on voit Eusapia faire apparaître des étoiles au-dessus de la tête de Marie après lui avoir demandé de se frotter les mains… Une autre où Pierre, qui tient les jambes et les bras d'Eusapia pour la contrôler, et qui malgré tout voit un bloc d'argile de plusieurs kilos s'élever au niveau de son épaule ! 

Puis il y a d’autres phénomènes qu’il explique parfaitement, et qui sont de l'ordre de la fraude. D'ailleurs Eusapia est une fraudeuse éhontée.

On la prend plusieurs fois la main dans le sac.

Une fois, elle arrive à faire bouger un truc parce qu’elle a enlevé le pied de sa chaussure ; on lui demande : « vous avez triché ? ». Elle répond : « oui je trichais, mais c'était à vous de faire preuve de plus de contrôle ! » Mais il y a d'autres phénomènes que l’on est incapable d'expliquer rationnellement et où subsistent le doute, le mystère. On s'aperçoit par exemple que la médium perd du poids pendant les séances, et étrangement qu’elle le regagne à la fin…

Peut-on penser que les savants français ont essayé de passer sous silence ce moment-là de l’histoire des sciences ? Après la Seconde Guerre mondiale, un grand nombre ont dû se dire : « bon là les objets qui volent, c’est plus possible »…

D’abord dans l’entre-deux-guerres on a assisté en France à une énorme campagne de presse à charge contre les médiums. Il s’agissait de diffuser l'idée que – comme aux États-Unis avec Houdini, qui s’était lancé dans une véritable chasse aux médiums – finalement la plupart des médiums étaient des escrocs. Mais aussi parce que les physiciens et les psychologues vont revendiquer la dimension scientifique de leurs travaux et écarter ces phénomènes-là en les jugeant indignes d'étude scientifique. Et puis, il ne faut pas oublier accessoirement tout ce qu'on appelle les « racines occultes de l'hitlérisme » qui ont fait beaucoup de mal à la question des phénomènes dits parapsychologiques…

Du coup au lendemain de la Seconde Guerre mondiale tout l'intérêt scientifique que l’on avait connu jusqu'à présent va se réduire comme une peau de chagrin. Ça redevient une pratique liée au music-hall, au cabaret, au spectacle de magie, etc.

J’aimerais finir sur l'histoire des deux Anglaises et du possible fantôme de Marie-Antoinette…

C'est une histoire difficile à résumer mais je vais essayer. C'est un phénomène qu'elles vont vivre toutes les deux en tant que touristes britanniques de passage à Versailles ; en 1901 elles se promènent dans le jardin de Trianon et elles vont être témoins, chacune de leur côté, d'une certaine forme de malaise, et d'événement qu'elles vont considérer comme « surnaturels ». Il s’agit de visions de personnages revêtus de vêtements qui n'ont absolument rien à voir avec la mode de 1901. 

Et très rapidement, elles vont penser être en présence de fantômes, et notamment du fantôme de Marie-Antoinette. Elles vont vivre ce qu'elles vont considérer comme un voyage dans le temps, ou du moins être témoins d'apparitions qu'elles vont tenter de documenter, de critiquer. Mais avec une sorte de pudibonderie, de retenue très British. Dans un premier temps, elles ne vont pas l'évoquer d'ailleurs, il va falloir attendre des heures, des jours, des semaines, pour qu'elles se révèlent l'une à l'autre avoir vécu le même phénomène.

C'est génial.

Oui, et elles-mêmes vont se documenter sur les plans du jardin : pourquoi ont-elles vu telle maison qui n'existait pas ? Pourquoi ont-elles eu ces visions ; s’agit-il de mirages, d’hallucinations ? Elles vont rédiger un carnet d’enquête, conservé aujourd’hui à Oxford. Elles vont photographier des lieux, comparer les photos, les plans, etc., et elles vont essayer de faire la part des choses.  D’autant plus qu’elles ont eu aussi des hallucinations auditives : elles auraient entendu une musique assez étrange pendant leur balade…

Ça a fini par attirer l'attention des scientifiques. Il paraît qu'Einstein a été très troublé par l'histoire. Bergson en a eu connaissance aussi ; il s'intéressait beaucoup à la question de la durée, de la simultanéité de l'existence, du temps existentiel. C'est une enquête qui ne cesse de fasciner car on est à mi-chemin entre fiction et réalité et encore une fois, la science a eu son mot à dire.

Philippe Baudouin est documentariste et auteur, spécialiste de « l’occulte » et de ses représentations. Il est maître de conférences en histoire des médias à l’IUT de Cachan, université Paris-Sarclay. Apparitions, les archives de la France hantée est paru fin 2021 aux éditions Hoëbeke-Gallimard.