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1880-1950 : Aux origines de la télévision française

le par - modifié le 05/08/2020
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Avant que la « petite lucarne » n’envahisse les foyers français dans le courant des années 1950, il s’en est fallu d’une série de trouvailles fortuites et d’intuitions géniales étalées sur presque un siècle.

Tout part d’une première découverte cruciale – et quasi accidentelle – par deux chimistes suédois au début du XIXe siècle, celle du sélénium.

« C’est en 1817 que Berzelius et Gottlieb Gahn découvrirent le sélénium, à Gripsholm, en cherchant à préparer de l’acide sulfurique au moyen des pyrites de fer.

Le nouveau corps simple offrait de grandes analogies chimiques avec le tellure (de tellus, terre) ; on le nomma sélénium (de sélène, lune). Il y a, cependant, de grandes différences entre ces deux corps au point de vue des propriétés électriques. Le tellure est un excellent conducteur de l’électricité ; le sélénium est, au contraire, mauvais conducteur. […]

C’était une simple curiosité chimique. »

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En effet, personne ne lui trouve d’usage concret pendant un bon demi-siècle. Jusqu’à ce qu’un ingénieur anglais, Willoughby Smith, ne lui découvre une singulière propriété.

« Le 12 février 1872, M. Willoughby Smith annonça que son aide M. May, attaché au télégraphe transatlantique, venait de découvrir ce fait très singulier qu’une baguette de sélénium exposée à la lumière acquérait brusquement un pouvoir conducteur de l’électricité considérable. »

Les imaginations scientifiques s’enflamment autour de cette nouvelle découverte. Et si cet élément, le sélénium, permettait de transmettre des images à distance ?

C’est sur ce postulat que trois chercheurs travaillent chacun de leur côté et aboutissent aux mêmes conclusions, quasiment à la même période, en 1880. En théorie, grâce à un appareil nommé diaphote, teletroscope ou photophone selon ses inventeurs potentiels, il serait possible « d’accompagner » les « appels téléphoniques de l’image »…

« Vous verrez votre interlocuteur, et il vous verra. Vous lirez réciproquement sur vos lèvres les paroles échangées. Vous vous verrez l’un l’autre comme dans une glace ; dessin, couleur, relief, mouvement, tout y sera, et le cadre : salon ou boutique.

Le fournisseur étalera devant vos yeux les objets entre lesquels vous aurez à choisir. Avant de partir pour le bal où elle devra rencontrer le seul mortel dont le goût est le seul qui lui importe, une dame se montrera télétroscopiquement (!) à cette haute autorité et lui demandera : Suis-je bien ?

Vous assisterez de chez vous à la revue de Longchamps, à une tempête sur la Manche, aux évolutions de l’escadre de la Méditerranée et aux levers du soleil dans les Alpes. »

Le passage de la théorie à la pratique s’avère cependant plus compliqué à canaliser que les torrents d’imagination qu’il ne manque pas de susciter. Il faut attendre 1909 et les expériences d’Ernst Ruhmer pour que la recherche dans le domaine connaisse une avancée digne de ce nom : le physicien allemand fait une démonstration publique à Bruxelles d’un appareil constitué de 25 cellules de sélénium.

Un mois plus tard, le jeune Georges Rignoux et son professeur de physique A. Fournier construisent un écran composé de 64 cellules juxtaposées. Si le terme de télévision s’est déjà répandu au-delà de la communauté scientifique, le binôme français lui préfère alors le nom de « téléphote ». Dans ce cas ou dans celui de Ruhmer, la faible résolution des écrans ne leur permet que de transmettre des formes géométriques ou des lettres.

En France toujours, l’inventeur Édouard Belin conçoit en 1913 le « Belinographe », un appareil de téléphotographie capable de transmettre à longue distance des textes, dessins et même des photos.

Autre innovation décisive dans ce long processus, la confection du tube cathodique, tout aussi tâtonnante. Le physicien britannique William Crookes invente dans un premier temps un tube à décharge électrique, grâce auquel seront découverts les rayons cathodiques par le physicien allemand Johann Hittorf. L’outil permet ensuite à son compatriote Wilhelm Röntgen de découvrir à son tour les rayons X en 1895, baptisés avec beaucoup de poésie « la photographie de l’invisible ». Karl Braun, toujours en Allemagne, élaborera le tube cathodique sous sa forme définitive pour l’avenir du médium en 1897.

Le 26 janvier 1926, John Logie Baird, inventeur britannique autodidacte, fait une démonstration publique de ses années de recherche dans le domaine, facilitées par l’utilisation d’un disque de Nipkow. Il s’agit d’un pas majeur dans la recherche dont Le Journal se fait l’écho avec les réserves d’usage. Cependant, c’est officiel, « la télévision existe ».

L'ingénieur français Édouard Belin dans son laboratoire,1920 - source : Library of Congress
L'ingénieur français Édouard Belin dans son laboratoire,1920 - source : Library of Congress

« Travaillant avec des moyens de fortune, il a, en trois ans d’efforts acharnés, réalisé un appareil d’une extrême ingéniosité et qui a donné des résultats excessivement encourageants autour desquels nos confrères britanniques mènent depuis deux semaines grand bruit.

Tout n’est pas à prendre au pied de la lettre à prendre au pied de la lettre dans les informations qui ont été publiées à ce sujet. L’enthousiasme, a chez beaucoup, étouffé l’esprit critique. […]

M. Baird transmet à distance des images animées, mais la reproduction est encore bien imparfaite. La télévision existe, mais elle est encore dans l’enfance. »

Tandis que Baird poursuit inlassablement ses expériences sur le sol britannique, la France semble rester sourde à ces innovations, au point d’enjoindre L’Humanité au complotisme contre des supposées manigances étatiques destinées à empêcher les citoyens de s’équiper.

« Toujours rien en France concernant la télévision.

Le savant Belin, on le sait, a fait ici des expériences sensationnelles. Il est allé installer un système de transmission des images… en Chine. Mais le Trust qui veille diligemment lui a interdit le territoire français. […]

Chose étrange, et qui nous ouvre de singuliers horizons, pas un journal de T.S.F. français n’a donné les moindres renseignements techniques pour permettre aux amateurs de construire les postes de réception que les magnats du S.P.I.R. ne veulent pas leur vendre, et qu’il est impossible de faire venir du dehors. »

Moins amène sur la question du mensonge et de la spoliation du peuple, Édouard Belin nuance les dernières avancées accomplies en territoires anglophones et évoque à son tour les limitations de la science en matière de définition d’images.

En septembre 1928, un spectacle est retransmis aux États-Unis par Transmission sans fil et par télévision, « de sorte que les paroles et les gestes des acteurs ont été reproduits avec un synchronisme parfait ».

« Sur l’écran, l’action semble, par moments, un peu confuse, mais il n’en reste pas moins que les résultats obtenus ont été beaucoup plus encourageants que tout ce qui avait été fait au cours d’expériences antérieures. »

Ce dernier exemple est l’une des premières ébauches du petit écran en tant que médium de divertissement. Ainsi de ce très médiatique « mariage par télévision » deux mois plus tard, au gré duquel un couple de Chicago se retrouve uni par les liens sacrés par un pasteur distant d’une centaine de kilomètres.

Partant, L’Humanité spécule non sans acuité sur son usage sécuritaire, tandis que l’armée américaine développe la technologie du radar. Début juin 1929 se crée l’Association française de télévision « pour l’avancement des études théoriques et pratiques de la transmission des images », présidée, sans surprise, par l’incontournable Edouard Belin.

Les expériences, de plus en plus concluantes sur le plan technique, se multiplient et semblent avoir raison des Cassandre. Le 14 avril 1931, l’ingénieur français René Barthélémy subjugue ainsi plusieurs centaines de personnes.

L'ingénieur écossais John Baird avec ses deux marionnettes, James et Stooky Bill, devant son système de télévision, 1926 - source : WikiCommons
L'ingénieur écossais John Baird avec ses deux marionnettes, James et Stooky Bill, devant son système de télévision, 1926 - source : WikiCommons

« Après une causerie technique de M. Barthélémy sur la télévision, la lumière fut éteinte et le public anxieux, debout, les yeux rivés sur l’écran, vit soudain se dessiner avec de plus en plus de netteté les traits d’un homme dont la voix nous parvint au moyen d’un haut parleur et qui se trouvait au poste d’émission situé à 1 500 mètres de là.

Ce miracle prodigieux se continua par la vision d’une jeune femme qui nous annonça qu’elle allait se poudrer ; malgré un léger balancement de l’image dû, dit-on, à la chaîne d’entraînement d’un moteur du poste d’émission, on ne perdit pas un geste de la coquette qui, s’après s’être poudrée, alluma une cigarette.

La salle spontanément éclata en applaudissements frénétiques. »

Les reporters français ont l’occasion de constater à quel point les voisins britanniques tendent vers la démocratisation de l’outil, qui d’un derby hippique retransmis à quelques 25 kilomètres de distance ou d’une visite du premier studio de télévision londonien – où se trouve encore et toujours John Baird.

En 1933, l’inventeur russe Vladimir Zworykine, grandement inspiré par les recherches du professeur japonais Kenjiro Takayanagi, parfait le système en remplaçant le tube photoélectrique de Baird par un tube cathodique.

« M. Zworykine utilise pour recevoir et transmettre au loin des images, des tubes à rayons cathodiques, ce qui permet l’observation de phénomènes qui échappaient jusqu’ici à l’œil humain, notamment celle des rayons ultra-violets.

Le professeur Zworykine estime que la télévision est ainsi entrée dans le domaine pratique. »

Dans les années 1930, à une cadence encore plus affirmée que dans les années précédentes, pas une semaine ne se passe sans que la presse française n’annonce la concrétisation du rêve télévisuel à la portée de tous… souvent suivie d’un timide démenti dans les 48 heures.

Pendant de longs mois, le débat sur la question ressemble à une bataille d’oracles plus ou moins bien informés, du billet d’humeur enchanté aux prospectives alarmistes. De passage à Paris au mois d’avril 1933, le producteur hollywoodien Samuel Goldwyn y va de son pronostic, après avoir disserté sans ambages sur l’état désastreux des circuits de production cinématographiques, encore sous le coup de la crise économique de 1929.

« Enfin, M. Samuel Goldwyn a annoncé que la télévision était une invention désormais complètement au point.

On n’ose pas encore l’exploiter commercialement en raison de la dépression économique. Mais, dans dix-huit mois, assure-t-il, elle sera aussi répandue, aussi populaire que la radio.

Sera-ce bon ou mauvais pour le cinéma ?

L’avenir seul nous le dira ! »

Contrairement à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne hitlérienne, la France de la première moitié des années 1930 n’a pas l’air de tenir la technologie en grande estime, comme peut en témoigner ce reportage de L’Œuvre du 3 décembre 1934, à la rencontre de l’opiniâtre René Barthélémy dans son studio de fortune.

« Deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, M. Barthélémy vient là, dans ce pauvre local mis à sa disposition par le ministère des P.T.T., dans un coin perdu du vieil immeuble délabré, 97, rue de Grenelle, qui est voué, depuis des années, à la pioche du démolisseur. Il est accompagné d’un aide qui est, à la fois, son speaker, son assistant de laboratoire, et son projectionniste. […]

La Télévision n’est pas encore considérée, par les services publics qui lui ont donné asile, que comme une parente pauvre. Ils lui contingentent, strictement, non seulement l’espace, mais le temps. […]

Et encore, pour un oui, pour un non, sans crier gare, on lui coupe le courant ! »

Six mois plus tard, une enquête, reprise dans de multiples journaux, calme les ardeurs et confirme le retard pris par la France dans le domaine. La télévision n’est qu’accessible dans le pays, pour le moment, qu’à une minorité de techniciens surmotivés, à condition qu’ils soient équipés d’outils introuvables dans le commerce.

Un cap décisif est néanmoins franchi en novembre de la même année : les studios vétustes de la rue de Grenelle connaissent un nouveau lustre, et un émetteur est installé en haut de la Tour Eiffel. Les toutes premières émissions hebdomadaires déroulent un programme exclusivement culturel, reflets de la saison parisienne, avec de la danse, de la musique classique ou des performances de membres de la Comédie Française. Les programmes deviennent quotidiens au mois de mars 1936, les démonstrations publiques se multiplient.

Le déploiement technique de l’Allemagne pour les Jeux Olympiques de Berlin s’observe avec curiosité, sans jalousie, sans prendre vraiment la pleine mesure du potentiel du médium, en bien comme en mal. En 1937, Marianne conclut son reportage sur le sujet avec légèreté – et une certaine inconséquence.

« La télévision n’en est pas encore au point atteint par la radio.

Même si le télécinéma, et bientôt le téléreportage apportent variété et intérêt à ses émissions, la technique n’en est pas encore assurée suffisamment.

L’image est trop petite, les émissions trop peu nombreuses – mais à juste titre, car seul un public considérable justifierait qu’elles fussent multipliées, ce qui n’est pas le cas. »

La télévision n’est alors qu’un outil pour un public marginal, aisé, capable d’endurer les défaillances techniques à répétition. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale freinera conséquemment les avancées françaises en la matière.

Un an après l’armistice, en 1946, L’Aube interrogera une responsable  des programmes dans les studios de la rue Cognacq-Jay.

« Il y a déjà en France deux ou trois mille récepteurs, dont le prix est de quelque 40 000 francs. La télévision sur grand écran dans des salles publiques n’a pas encore été réalisée comme elle fonctionne aux États-Unis, par exemple.

Les seules émissions que nous soyons en mesure de faire pour l’instant, relayées par des antennes fixées à la Tour Eiffel, ne peuvent être captées que dans un rayon de 80 kilomètres.

Mais tout un plan d’organisation de la télévision sera prochainement mis en œuvre : des émetteurs fonctionneront à Lille, Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, qui diffuseront les émissions de télévision sur l’ensemble du territoire. »

En effet, la France rattrapera dès lors son retard sur les pays anglophones : de 297 foyers disposant d’un poste de télévision en 1949, on en recensera quelque 683 000 huit ans plus tard, en 1957.

Elle entrera alors avec les autres pays d'Europe et d'Amérique du Nord dans une nouvelle ère, celle de l’après-guerre, de la société de consommation et du divertissement de masse.

Pour en savoir plus :

Marie-Françoise Lévy, La Télévision dans la République. Les années 50, Éditions Complexe, 1999

Évelyne Cohen, Marie-Françoise Lévy, Avner Ben-Amos, La Télévision des trente glorieuses. Culture et politique, CNRS, 2007