Écho de presse

Le tatouage, «  pratique bizarre  » des hommes du peuple à la fin du XIXe siècle

le 29/01/2021 par Priscille Lamure
le 23/10/2018 par Priscille Lamure - modifié le 29/01/2021
Le boxeur tatoué Jack Meekins en 1908, Agence Rol - source : Gallica-BnF
Le boxeur tatoué Jack Meekins en 1908, Agence Rol - source : Gallica-BnF

Dans les années 1880 en France, la mode du tatouage, traditionnellement héritée des peuples d’outre-mer, se répand via les marins au sein des classes populaires et des milieux dits « marginaux ».

«Tout le monde connaît les images colorées que l’on voit assez souvent sur les mains et sur les bras des hommes du peuple.

Ces images ont habituellement une coloration bleu foncé, quelquefois elles sont nuancées de rouge ; leurs contours sont plus ou moins nets et la variété des figures ou des objets qu’elles représentent est infinie : ce sont les tatouages.»

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Comme en témoigne cet article de La République française publié en 1895, à la fin du siècle de plus en plus de Français, majoritairement issus des classes populaires, arborent fièrement leurs peaux nouvellement tatouées. Cette vogue encore récente, considérée comme « marginale », intéresse les rédacteurs de nombreux journaux – de même que les diverses sociétés d’anthropologie.

Si la pratique du tatouage est attestée en Occident depuis l’époque préhistorique et s’est épanouie durant l’Antiquité sous diverses formes, elle disparait peu à peu à partir de sa condamnation par l’Église au Moyen Âge. C’est seulement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, lorsque les Français prennent connaissance, grâce à la presse, des récits de voyage de Louis-Antoine de Bougainville [lire notre article] ou de James Cook, qu’ils redécouvrirent, avec curiosité, l’art du tatouage polynésien – tatau en tahitien, et qui donnera son nom au tatouage.

Dessin de « guerrier renard », 1731 - source : Gallica-BnF
Dessin de « guerrier renard », 1731 - source : Gallica-BnF

Au retour de leurs missions, ces explorateurs amènent avec eux, en Europe, des hommes et femmes tatoués afin de les exhiber dans les cours princières, avant que ceux-ci ne soient présentés de ville en ville dans les foires.

Dès lors, un remarquable engouement, fascination mêlée de répulsion envers cette pratique jugée « barbare », se développe autour du tatouage.

Les premiers Occidentaux à arborer fièrement ces dessins de peau sont les marins ; ils rapportent de leurs voyages par les océans ce type de souvenir indélébile, souvent sous la forme d’une ancre de bateau ou d’une voluptueuse sirène tatouée sur l’avant-bras. Certains marins poussent la fantaisie jusqu’à recouvrir intégralement leur corps de dessins en tous genres. Le plus célèbre d’entre eux demeure sans doute James O’Connell, futur membre de la troupe de cirque de Phineas Taylor Barnum.

À la suite d’O’Connell, en France plusieurs hommes tatoués deviennent des phénomènes de cirque ou des micro-vedettes de cabarets parisiens. Aux Folies-Bergères notamment, on admire le corps du « Tatoué » pour la modique somme de deux francs.

Affiche des Folies-Bergères présentant le spectacle du « Tatoué », 1874 - source : Gallica-BnF
Affiche des Folies-Bergères présentant le spectacle du « Tatoué », 1874 - source : Gallica-BnF

À la suite de ces spectacles, une pratique du tatouage se développe alors en France au sein des classes populaires, par des artistes ou des amateurs, perdant du même coup toute la portée symbolique et rituelle des tatouages ethniques.

Très conservateur, Le Petit caporal souligne avec mépris ce qu’il juge comme un non-sens :

«Le tatouage qui a été chez les peuples anciens et qui est aujourd’hui encore dans certaines parties de l’Afrique et de l’Océanie l’apanage de l’aristocratie et un signe de commandement, n’existe plus chez nous que dans les classes inférieures.

Dans les ports, dans les casernes ou dans les grands centres industriels, on trouve des individus qui vivent de la profession de tatouage [ou] un camarade qui se sent quelque disposition artistique et qui ne demande comme prix pour son travail qu’un certain nombre de litres ou de petits verres.»

Sociologiquement, la pratique s’élargie à travers plusieurs corps de métiers : des marins, elle passe aux soldats, puis s’étend des artisans aux ouvriers. Comme le rapporte le Docteur Variot dans son billet pour La République française, les tatouages que l’on retrouve alors sur les Français représentent en majorité des emblèmes professionnels liés à leur branche :

«Les ouvriers se font tatouer quand ils sont compagnons, quand ils font leur tour de France. Presque toujours, ce sont des figures symboliques de leur métier que ces hommes portent sur la peau des mains ou plutôt des avant-bras.

Le forgeron se fait tatouer une enclume, des marteaux, des fers à cheval ; le maçon, une équerre, des marteaux, etc. ; le charpentier, un compas et une hache ; le charcutier, le boucher, des couteaux, une tête de bœuf ; le bateleur qui s’exhibe sur les places publiques a souvent, représenté sur les avant-bras, une figure d’hercule encadré de guirlande. »

Mais s’il est une catégorie de la population chez laquelle le tatouage connaît  manifestement le plus grand nombre d’adeptes, c’est celle que l’on nomme «  les marginaux », largement méprisés par la bonne société et englobant les délinquants ou les prostituées. Le Petit Parisien annonce que cette « pratique bizarre » remporte un franc succès auprès des « criminels » :

« Aujourd’hui, l’usage du tatouage tend à s’étendre en France dans une catégorie peu intéressante d’individus : celle des criminels.

En effet, on remarque que presque tous les repris de justice portent à l’état indélébile sur leur corps les dessins et les inscriptions les plus bizarres.

Le plus souvent, on trouve chez les criminels des inscriptions amoureuses : “J’aime Lucie” ou bien : “À Marthe, à la vie, à la mort!” ou des devises de ce genre : “Pas de chance!”, “La Mort aux malins!” et “Voué au bagne!” »

Le tatouage des délinquants, exécuté par d’autres détenus dans les prisons ou les bagnes, constitue le plus souvent un cri de révolte ou une manifestation de désillusion vis-à-vis de l’existence. Cependant, tous ces signes distinctifs sont également autant d’indices qui permettent parfois à la justice de remonter la trace d’un criminel. Aussi les tatouages des délinquants font-ils l’objet d’une attention toute particulière de la part des services de police.

Des médecins comme Alexandre Lacassagne, une des figures de proue de l’anthropologie criminelle en France, vont jusqu’à recenser avec méthode un grand nombre de tatouages de prisonniers afin d’établir une sorte de dictionnaire et de tirer des conclusions sur les profils psychologiques des criminels.

Si pour le docteur Lacassagne, un tatouage en dit long sur l’individu qui le porte, ces dessins indélébiles ne sont pour autant pas toujours des œuvres mûrement réfléchies. Souvent exécutés dans la pulsion de l’instant, ils sont en outre parfois gravés sur leur peau dès l'adolescence :

« Chose assez étrange! les enfants, au collège, ne reculent pas toujours devant la douleur causée par l’opération du tatouage ; les écoliers se tatouent des lettres, des chiffres, des ancres, des navires, etc. ;

plusieurs étudiants en médecine m’ont montré des tatouages faits pendant leur enfance et dont ils désiraient vivement se débarrasser. »

C’est ainsi qu’un rédacteur du Petit Parisien s’inquiète des regrets de ces tatoués se retrouvant stigmatisés, rêvant de se faire « détatouer » afin de faciliter leur insertion professionnelle :

« Les personnes qui ont eu le malheur de se faire tatouer sont plus nombreuses qu’on ne le croit et, parmi elles combien seraient heureuses de faire disparaître ces enluminures grossières, combien d’ouvriers, de marins, de soldats, après s’être fait tracer dans une heure de désœuvrement et de gaieté, sur la poitrine ou les bras, quelque dessin folichon, voudraient se débarrasser de ces figures grotesques ou indécentes qu’ils sont maintenant condamnés à porter partout avec eux!

Ce qui rend les personnes tatouées si désireuses de restituer à leur épiderme sa netteté primitive, c’est que le tatouage est fort en honneur dans les prisons, dans les pénitenciers militaires, dans les mauvais lieux en général, et que ces marques visibles jetant par la même une sorte de défaveur sur ceux qui en sont pourvus, le détatouage constitue une sorte de réhabilitation physique précieuse dans certains cas, indispensable dans certaines situations. »

Malheureusement pour ces « malheureux », les nombreuses tentatives de détatouage expérimentées durant la dernière décennie du XIXe siècle s’avérèrent toutes inefficaces – en plus d’être terriblement douloureuses –, et les tatoués durent se résoudre à assumer à l’âge adulte ces vestiges indélébiles de leur jeunesse.

Durant la majeure partie du XXe siècle, malgré une progressive banalisation de la pratique et son élargissement à toutes les classes de la société, le tatouage continuera d’être perçu comme un des attributs caractéristiques de la « marginalité » et des individus supposés dangereux.

Pour en savoir plus :

Collectif, Discussion sur le tatouage, in: Bulletin de la Société d’anthropologie de Lyon, 1882

M. Lacassagne, Les Tatouages, in: Bulletin de la Société d’anthropologie de Lyon, 1881

E. Magitot, Essai sur les mutilations ethniques, in: Bulletins et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 1885

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