Écho de presse

Les Grands Boulevards, épicentre des plaisirs parisiens

le 29/03/2021 par Pierre Ancery
le 31/05/2020 par Pierre Ancery - modifié le 29/03/2021
Camille Pissarro, « Boulevard Montmartre, effet de nuit », 1897 - source : National Gallery-WikiCommons
Camille Pissarro, « Boulevard Montmartre, effet de nuit », 1897 - source : National Gallery-WikiCommons

Cafés, restaurants, théâtres, cabarets : pendant tout le XIXe siècle et jusqu'au milieu du XXe, les Grands Boulevards sont l'épicentre festif de la capitale, le quartier bouillonnant et mêlé où l'on vient de province et de toute l'Europe pour se divertir et s'étourdir.

Le boulevard de Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre, des Capucines, des Italiens, du Temple, de la Madeleine... Autant de noms bien connus des Parisiens et qui forment les principales artères de ce qu'on nomme encore aujourd'hui le quartier des « Grands Boulevards ».

Contrairement à une croyance répandue, ce n'est pas le baron Haussmann qui a créé ces derniers. C'est Louis XIV qui, dans les années 1670, a l'idée de remplacer les fortifications qui enserraient la capitale par une série de larges promenades ponctuées d'arbres qui s'étendront sur quatre kilomètres, de la Madeleine à la Bastille, et que Haussmann ne fera que réaménager. Dès le XVIIIe siècle et surtout au XIXe, les boulevards vont devenir un haut lieu des divertissements de la capitale.

Les Bains chinois, construits en 1787 sur le boulevard des Italiens, qui abritaient, outre des bains, un restaurant, un café et un magasin de mode - source : WikiCommons
Les Bains chinois, construits en 1787 sur le boulevard des Italiens, qui abritaient, outre des bains, un restaurant, un café et un magasin de mode - source : WikiCommons

Ce sont d'abord les multiples théâtres et salles de spectacle qui fleurissent dès la fin de l'Ancien Régime aux alentours de la Porte Saint-Martin. Au Théâtre de l'Ambigu-Comique, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, au Cirque-Olympique ou encore aux Folies-Dramatiques, on joue des pièces légères ou mélodramatiques. Le  « théâtre de boulevard » est né. Et le boulevard du Temple héritera du surnom de « boulevard du crime » tant les meurtres représentés sur scène y sont fréquents !

Ces pièces attirent en masse un public populaire, décrit par exemple dans cet article paru en avril 1843 dans Le Globe (dans lequel le rédacteur admet s'être « déguisé » pour se mêler à la foule sans trahir son appartenance bourgeoise) :

« Funambules, Délassemens-Comiques, Lazari. —Trois théâtres exclusivement populaires, et dans lesquels il est imprudent de s’aventurer si l’on n’a pas la blouse du titi, le tablier du maçon, la robe souillée de fange de la balayeuse ou la coiffure désordonnée de la poissarde : pour y pénétrer, nous avons choisi la blouse, de préférence aux trois autres costumes [...].

C’est un aspect curieux que celui de cette foule qui se heurte et s’entasse, se pousse et se renverse, qui murmure, qui se plaint, qui hurle à la moindre usurpation de ses droits, au moindre pouce de terrain qu’elle s’imagine avoir perdu [...]. L’un se permet d’humiliants commentaires sur le nez de son voisin, sur les hanches de sa voisine ; l’autre donne sournoisement un croc-en-jambes au sergent de ville qui se hasarde dans les environs de la queue, ou lance des trognons de pommes sur le casque des gardes municipaux. Le voisin se fâche, la voisine crie qu’on la viole, le sergent de ville empoigne, et les gardes municipaux jurent... [...]

C’est un épouvantable concert de grognements, de sifflements, de hurlements de toute nature. Enfin les bureaux s’ouvrent. La foule assiège le contrôle, se précipite dans les couloirs, envahit le parterre, l’amphithéâtre, le paradis, roule sur les degrés et s’entasse sur les banquettes... »

Sur les boulevards s'alignent aussi d'innombrables cafés, cabarets et restaurants où s'amassent, le soir tombé, une foule aux origines sociales diverses, venue de la capitale, de la province ou de l'Europe entière. Parmi les plus célèbres, le Café Tortoni, à l'angle des Italiens et de la rue Taitbout, un « établissement de luxe ouvert à tous » où se pressent industriels et cocottes, dandys et journalistes, voyageurs et boursiers. Le lieu est si célèbre que La Caricature l'évoque ainsi en mars 1840, dans une « lettre d’un Touriste à son oncle » :

« — Vous savez, mon cher oncle, que la capitale du monde demeure au boulevard des Italiens, au coin de la rue Taitbout ; elle se compose d’un rez-de-chaussée et d’un entresol ; son nom est écrit en lettres jaunes sur une enseigne de bois ; on l'appelle Tortoni.

Ce monde peut avoir deux cents mètres de long à peu près ; il s’étend des magasins de M. Pleyel, facteur de pianos, au pavillon d’Hanovre ; de la rue Grange-Batelière à la rue Louis-le-Grand, ces deux pôles de la civilisation, entre une sonate et un souvenir de la régence. Il est éclairé au gaz. »

Citons aussi le Café des Variétés, le Café Anglais, Brabant, Bignon, le Café de Foy, le Hill's Tavern... Ou encore le Grand Café, au 14 boulevard des Capucines, qui, le 28 décembre 1895, voit la naissance d'une invention qui allait changer la face du monde : le cinéma. C'est en son sous-sol que les frères Lumière organisent la première projection, très confidentielle, de dix films animés sur un mur.

Foyer culturel (les marchands de tableaux s'y rassemblent dans les années 1870), le quartier des Grands Boulevards abrite aussi à partir de 1882 un célèbre musée de cire, le musée Grévin, au 10 boulevard Montmartre, dont Le Petit Journal raconte l'ouverture le 6 juin.

Lieu d'argent et de plaisirs propre à séduire les fêtards et les ambitieux et centre de la « vie moderne », les boulevards suscitent à la même époque tout un imaginaire, notamment à travers la littérature. Balzac écrira une Histoire et physiologie des boulevards de Paris. C'est boulevard de la Madeleine que débute le Bel-Ami de Maupassant. Frédéric Moreau, personnage principal de L’Éducation sentimentale de Flaubert, arpente le quartier au fil de ses errances. Tout comme Swann, héros dévoré de jalousie du premier tome d’À la recherche du temps perdu de Proust, qui parcourt les boulevards, transformés en Enfer dantesque peuplé de fantômes, à la recherche de sa maîtresse Odette.

Plus tard, le philosophe Walter Benjamin écrira sur les fameux passages couverts du quartier, qu'il est encore possible d'emprunter aujourd'hui. C'est dans l'un des plus fameux, le passage des Panoramas, qu'est inauguré en 1817 l'éclairage au gaz (les kiosques à journaux, les urinoirs, les colonnes Morris naissent aussi sur les boulevards).

La Caricature, dans un article d'octobre 1842, cite d'ailleurs ce passage comme un lieu touristique incontournable de la capitale :

« Le passage des Panoramas est un grand bazar au complet, une exposition de toutes les industries imaginables : rien n’y manque.

Une famille pourrait fort bien y passer sa vie entière sans éprouver une seule fois le besoin d’en sortir ; restaurants, bains, cafés, divette, tailleurs, bottiers, théâtre, chapeliers, confiseurs, tout se rencontre à souhait dans cet heureux passage ; tout jusqu’à des cabinets de lecture, des cabinets particuliers et bien d’autres cabinets encore [...].

Voilà un nom qui fait bondir le cœur de tout provincial qui a lu un seul roman de M. de Paul de Kock ! un nom qui lui remue les entrailles et lui teint les deux joues en rouge ponceau. Le passage des Panoramas, c’est-à-dire la capitale du monde-grisette, la réalisation parfaite du paradis voluptueux de Mahomet, avec ses innombrables phalanges de hourdis aux yeux bleus, aux yeux noirs, aux yeux châtains. Rien que d’y songer, le provincial en voit de toutes les couleurs. »

Pour les Parisiens du XIXe siècle, les boulevards sont également, la nuit venue, un lieu de débauche où les prostituées abondent et où se recensent plusieurs maisons closes. La Comédie l'écrit en janvier 1876 : « La capitale est aujourd'hui le rendez-vous des hétaïres qui vendent l'amour au plus offrant et dernier enchérisseur, les cafés des grands boulevards sont les lieux de réunion de ces vierges folles en quête d'un homme à conquérir. Le vice y brille d'un vif éclat, et l'étranger qui vient à Paris est certain de trouver chaussure à son pied comme on dit dans le vulgum pecus. »

Une omniprésence de la prostitution dont les commerçants du quartier, en 1905, iront se plaindre auprès du préfet de police, comme le rapporte cet article de La Liberté.

« Il est impossible d’admettre, monsieur le préfet, écrivent les pétitionnaires, qu'une pareille invasion ne puisse être réfrénée, et que nous tous, par l’éclat de nos magasins, par la qualité riche de notre clientèle, nous favorisions indirectement ce négoce immoral, ce honteux marchandage qui tend de plus en plus à écarter des voies les plus fréquentées de la ville les honnêtes gens et leur famille. [...]

Il n’est pas de jour que notre clientèle ne déplore hautement dans nos salons, l’inévitable et fâcheuse promiscuité qu’entraîne pour elle la licence accordée aux demi-mondaines et l’impudence extraordinaire avec laquelle, sans vergogne ni dissimulation, aux yeux de tous, des mères de famille comme des enfants, elles exercent sur le boulevard leur scandaleuse profession. »

En 1913, le journal Le Rire se moque de la situation en publiant ce dessin sous-titré : « Afin d'éviter les encombrements sur les grands boulevards, la maraude est interdite aux “chauffeuses” qui devront prendre la file au milieu du trottoir ».

Pendant la première moitié du XXe siècle, les Grands Boulevards resteront l'un des épicentres festifs de la capitale et connaîtront l'éclosion de lieux mythiques, à l'instar du cinéma Le Grand Rex, chef-d’œuvre d'architecture Art Déco, toujours en activité. L'Écho de Paris raconte son ouverture en décembre 1932 :

« Boulevard Poissonnière, un puissant phare immobilise tous les regards. Ce phare éclaire la chose la plus étonnante qui soit dans le domaine du spectacle : le Théâtre-Cinéma “Rex”.

Il est extrêmement difficile de faire comprendre à qui ne l'a point vue ce qu'est cette salle. Elle est la première de ce genre dons l'univers entier. C'est quelque chose d'autre que ce que nous avons toujours connu ; c'est inattendu, déconcertant et splendide. »

Si l'on trouve toujours des cafés et des restaurants en nombre sur les Grands Boulevards, ils ont été depuis largement été remplacés par les banques, les compagnies d'assurance et les immeubles de bureaux. Ce qui explique que leur étoile a peu à peu pâli auprès des noctambules parisiens, qui leur préfèrent souvent des quartiers plus excentrés.

Pour en savoir plus :

Patrice de Moncan, Les Grands Boulevards de Paris, Éditions du Mécène, 2002

Éric Hazan, L'Invention de Paris, Le Seuil, 2002

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