Écho de presse

Madeleine Pelletier, la « féministe intégrale »

le 19/01/2022 par Marina Bellot
le 27/08/2021 par Marina Bellot - modifié le 19/01/2022

Première femme interne en médecine, Madeleine Pelletier est l’une des féministes les plus combatives et radicales du XXe siècle. Volontiers provocatrice et violente, elle choque la bonne société française et s'attirera toute sa vie de fortes inimitiés.  

Interne en médecine, féministe radicale, franc-maçonne, militante de gauche, c'est peu dire que Madeleine Pelletier (1874-1939) fut en avance sur son temps.

Issue d'une famille pauvre, elle arrête l'école à 12 ans et fréquente dès l'adolescence les cercles anarchistes et socialistes. À 20 ans, elle décide de reprendre ses études et parvient à devenir médecin. En novembre 1902, l'inscription au concours des internats des asiles lui est refusée au motif que ce concours est réservé aux personnes jouissant de leurs droits politiques, et donc fermé aux femmes. 

Madeleine Pelletier met alors tout en œuvre pour que cette règle soit abolie. Soutenue par le quotidien féministe La Fronde, elle est finalement autorisée à passer le concours en 1903. Trois ans plus tard, elle devient la première femme médecin française diplômée en psychiatrie. Pendant quatre ans, elle est interne des asiles psychiatriques de la Seine, d'abord au centre hospitalier Sainte-Anne puis à l'asile de Villejuif. 

En parallèle, elle s’initie à la franc-maçonnerie en 1906 et devient membre de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) où elle se bat sans relâche pour faire avancer la cause des femmes. En 1907, elle publie La Femme en lutte pour ses droits, opuscule dans lequel elle réclame le droit de suffrage et l’éligibilité des femme. Elle y soutient également le célibat comme arme de libération ainsi que le droit à l'avortement. L'ouvrage, considéré comme hautement subversif, fait scandale et révulse les conservateurs. 

Gil Blas caricature ainsi sa pensée :  

« [...] Elle demande pour le beau sexe — le sien — la liberté absolue :
1° De renoncer à l'amour ;
2° De ne pas avoir d'enfants ;
3° Si elle a des enfants, de se décharger sur la société du soin de les élever ;
4° D'avoir des enfants, si cela lui plaît, et, en ce cas, de les élever.
Cette dernière solution nous paraît assez raisonnable. »

Radicale, Madeleine Pelletier est l'une des premières féministes à aborder la notion de genre et à en faire l'une des causes de l'inégalité des sexes. 

Cheveux courts, canne, chapeau melon et costume masculin, elle n’hésite pas à s’habiller comme un homme sans demander auprès de la préfecture de police la permission de travestissement alors nécessaire. 

Elle incarne « le type le plus acharné de la féministe intégrale », écrit en 1908 un journaliste du Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire dans un article fielleux qui illustre parfaitement la peur que son radicalisme inspire à beaucoup :  

« Il existe des femmes féministes plus célèbres, mais aucune, même parmi les plus avancées, n’est allée aussi loin qu’elle dans la voie des revendications.

Elle dépasse en extravagance nos pires Lysistrates modernes, et les suffragettes anglaises elles-mêmes semblent, auprès d’elle, possédées par l’esprit le plus rétrograde, le plus réactionnaire.

Mlle Madeleine Pelletier est, par excellence, la féministe d’avant garde. Elle est docteur en médecine et je crois même qu’elle est attachée au service d’un hôpital. Ses clients, ses malades, les journaux l’appellent "docteur" et cette appellation masculine doit être singulièrement pénible pour son féminisme jaloux, susceptible et singulièrement prompt à s’émouvoir. »

La même année, Louis Latzarus, alors journaliste pour le quotidien conservateur Le Matin, raconte sa rencontre avec Madeleine Pelletier d'un ton condescendant et amusé : la féministe fait alors parler d’elle pour prôner activement le service militaire pour les femmes. 

« — Mais quel avantage, demandai-je encore, pensez-vous retirer de l'embrigadement des dames ? Sans doute, vous y puiserez une réponse aisée à vos adversaires des réunions publiques. Mince profit, madame, d'une si vaste réforme. 
Mais Mme Pelletier me prouva aussitôt qu'on ne la prenait pas sans vert.
— Par l'éducation militaire, dit-elle, la femme apprendra la nécessité de la violence. Les femmes craignent d'infliger la douleur. Elles ont tort. La violence seule fera triompher leur juste cause. En outre, la femme-soldat, remplissant un rôle dans l'État, prendra conscience de sa valeur personnelle. Je veux dire qu'elle apprendra à s'envisager comme "individu". Elle ne sera plus seulement un être dépendant. Elle saura que les liens qui l'unissent à l'homme sont factices et qu'elle est libre de s'en affranchir.
— Mais n'êtes-vous pas, dis-je, antimilitariste ? 
— Je suis antimilitariste, déclara Mme Pelletier. Mais l'antimilitarisme et le féminisme sont deux causes différentes. La gymnastique régimentaire, l'apprentissage du fusil, les marches seront pour les femmes une école d'énergie. À part cela, la patrie est une erreur.
Alors, je chuchotai :
— Et nos chaussettes, et notre cuisine...
— Je ne vois pas pourquoi, dit Mme Pelletier, ce sont les femmes qui doivent raccommoder les chaussettes et faire la cuisine. Les hommes s'y mettront.
Je la quittai sur cette parole. Nous aurons peut-être, mes frères, des femmes dragons, hussards et tringlotes. Mais alors, ce qui nous manquera, ce seront les caporales d'ordinaire. »

La Première Guerre mondiale, pendant laquelle elle officie pour la Croix-Rouge en assistant les combattants de tous les pays, renforce son antimilitarisme. 

Elle rejoint le parti communiste pendant la Révolution russe, pour laquelle elle s'enthousiasme, avant de le quitter en 1926. 
À la fin de 1937, elle devient hémiplégique à la suite d'un accident vasculaire cérébral. 

En 1939, elle est arrêtée pour avoir participé à l'avortement d'une fille de 13 ans violée par son frère. Compte tenu de son état de santé, le tribunal admet qu’elle n’a pas pu pratiquer cet avortement et elle bénéficie d'un non-lieu mais, déclarée « complètement aliénée » (voir l'article du 6 juin 1939 dans Le Petit Parisien), elle est internée d'office à Sainte-Anne, là même où elle avait commencé sa carrière d'interne, puis à Épinay-sur-Orge. 

Le 29 décembre 1939, elle meurt d'un accident vasculaire cérébral et son nom tombera dans l'oubli. 

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