Interview

Pédophilie : histoire de la fabrication d'une évidence contemporaine

le 23/12/2019 par Anne-Claude Ambroise-Rendu, Marina Bellot - modifié le 09/01/2020
« L'enlèvement de Ganymède », tableau de Rembrandt, 1635 - source : WikiCommons
« L'enlèvement de Ganymède », tableau de Rembrandt, 1635 - source : WikiCommons

La pédophilie n'a pas toujours fait scandale. Il a fallu, bien au contraire, un changement de régime émotionnel et plus de deux siècles de transformations morales, politiques et juridiques pour que ce phénomène soit réprouvé – et réprimé.

Perçue aujourd'hui comme l'une des formes du mal absolu, la pédophilie (le mot n'est employé dans son sens actuel que depuis les années 1970) n'a pas toujours été réprimée, loin s'en faut. Comment expliquer que cette pratique qui, pendant des millénaires, n’a pas été considérée comme un problème, ait commencé à poser question au tournant du XIXe siècle, jusqu'à devenir un scandale aujourd'hui ? 

Dans son ouvrage Histoire de la pédophilie, l'historienne et professeure à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines Anne-Claude Ambroise-Rendu retrace deux siècles de transformations morales, politiques et juridiques, et interroge la fabrication d’une évidence contemporaine. 

Propos recueillis par Marina Bellot

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RetroNews : C'est à la fin du XIXe siècle que la pédophilie est devenue un scandale. Est-ce à dire qu’avant on n’a pas les instruments juridiques pour la réprimer, ni surtout la sensibilité pour la penser ? 

Anne-Claude Ambroise-Rendu : C’est un nouveau régime de pensée, un autre régime émotionnel qui s’impose alors. On pourrait intégrer cette révélation publique progressive dans ce que Norbert Elias avait qualifié de processus de civilisation des moeurs, c’est-à-dire, pour le dire en deux mots et de manière un peu schématique, un adoucissement des rapports sociaux. 

L’histoire des représentations et des comportements est marquée par une constante, sans doute depuis le néolithique : une tendance lourde des hommes à considérer le corps des femmes et des enfants comme étant leur propriété. Il leur semblait assez normal de s’en emparer pour en faire ce qu’ils voulaient.

Un premier basculement a lieu à la fin du XIXe siècle, qui est à mettre en relation avec une autre façon de penser la famille, de la considérer comme le pivot de l’organisation sociale et donc comme la garantie de l’ordre social. Il n’est sans doute pas étranger non plus au processus de privatisation des rapports humains et familiaux qui permet de considérer l’homme futur dans l’enfant.

Du reste, on pourrait inverser votre question : qu’est-ce qui fait que cela devient un scandale, alors que pendant des millénaires ce n’était pas considéré comme un problème ? 

À partir de quand les crimes sexuels sont-ils pris en compte par la justice ? 

Dès l’Ancien Régime mais de manière plus systématique et surtout sécularisé avec les codes pénaux : celui de 1791 indique un basculement et celui de 1810 confirme ce basculement et prévoit des pénalités très sévères pour le crime de viol sur mineur de 15 ans.

Il faut cependant attendre 1832 pour que la loi parle d’attentat à la pudeur sans violence sur mineur de moins de 11 ans, définissant ainsi le crime en fonction de l’âge de la victime pour laquelle la question du « consentement » est en quelque sorte évacuée et inventant ainsi le crime de pédophilie. Ces évolutions montrent une volonté de prise en charge croissante par la justice des désordres de ce monde. 

À partir de 1810, on relève en effet une augmentation constante des dénonciations, ce qui indique un rapprochement des sujets et des citoyens de la justice. On continue à s’en méfier car la justice est celle des dominants, mais cette distance s'amenuise, particulièrement après 1850. Ce rapprochement entre la justice et les justiciables n’empêche pas cependant l’atomisation et l’incohérence des verdicts. À qualifications et circonstances similaires la réponse pénale peut être très différente selon les affaires, témoignant d’un embarras qui demeure au XXIe siècle.

En terme de tendance générale, à partir de la IIIe République, les sanctions sont de plus en plus légères. Le nombre des acquittements diminue, au prix d’une correctionnalisation des peines. C’est en réalité une façon pour les magistrats d’obtenir une condamnation quand ils redoutent l’acquittement. La mise en œuvre du nouveau code pénal en 1994 va corriger cela sans pourtant parvenir à donner plus de cohérence à la réponse pénale apportée à ces crimes. 

La pédophilie est-elle un phénomène plus rural qu’urbain ? Plus prégnant dans les classes populaires que bourgeoises ? 

La France est majoritairement rurale jusque dans les années 1930, mais je n’ai pas trouvé de différences notables entre la ville et la campagne. Ce qui est sûr c’est que dans les milieux modestes des villages et des quartiers populaires de Paris, ces affaires peuvent être facilement dénoncées par la rumeur publique et qu’elles le sont bien davantage que dans les catégories sociales aisées. On va découvrir, au XXe siècle, que ces affaires concernent de la même façon les milieux bourgeois qui, simplement, préservent mieux le secret.

Reste que dans tous les milieux la dénonciation est un problème car dénoncer le viol ou l’attouchement sexuel subi par une petite fille, c’est entamer un capital symbolique et charnel que constituent sa virginité et son innocence. Le scandale à la fin du XIXe est un scandale moral, la victime est toujours marquée, elle subit souvent l’opprobre de sa communauté. Et la dénonciation est d’autant plus difficile qu’un certain nombre de ces affaires sont intrafamiliales. 

Quel rôle a joué la presse dans l’émergence d’une prise de conscience de la gravité de la pédophilie ? 

À partir des années 1880, à la faveur du vote des deux lois de protection de l’enfance de 1889 et 1898, la presse se met à parler d’une manière générale des mauvais traitements infligés aux enfants, et plus particulièrement des violences sexuelles. On assiste à une multiplication de ces récits, en décalage chronologique avec l’augmentation des dénonciations judiciaires qui marque un pic sous le Second Empire. Tout se passe comme si la presse entérinait la chose avec deux décennies de retard. Il faut dire que la presse s’est elle-même profondément transformée à la faveur du développement d’une presse commerciale et populaire qui s’empare du sujet.

Et puis ça s’arrête en 1914 et, après la guerre, il devient très difficile de trouver mention de ces affaires-là. D’autres sujets occupent l’espace public, la crise économique notamment qui fait apparaître des questions de survie immédiate. Et plus tard, la Seconde Guerre mondiale, la Libération, l’épuration, la reconstruction... Tous ces événements font passer ces questions au second plan.

De quoi le cas d’André Gide, que vous évoquez longuement, est-il révélateur ?

Pour moi c’est encore largement un trou noir. À l’époque de ses activités dans ce domaine et de sa production littéraire, il a été assez peu identifié comme aimant les enfants – il a surtout été l’objet d’une appropriation de la part des homosexuels comme étant le défenseur de l’homosexualité, ce dont il a lui-même essayé de se défendre. 

Comme il se savait sous le coup de la loi, il a préféré aller chercher ses fortunes amoureuses en Afrique du Nord, participant ainsi à une entreprise de domination coloniale via l’érotisme et la sexualité. Mais tout ça avec une espèce de mauvaise conscience qui transpire dans tous ses livres. Gide est passé au travers des mailles du filet, il a été sans doute protégé par sa réputation littéraire, et cette dimension transgressive, scandaleuse, qui régnait autour de sa littérature. 

La génération suivante vit la chose autrement : dans les années 1970, les écrivains, s’affranchissent de cette mauvaise conscience et revendiquent l’amoralité voire la « moralité » de leurs pratiques, transformant du coup le sujet en objet de débat public.

Justement, le mot pédophile, qui n’est pas utilisé avant les années 1970, devient alors synonyme de «​ celui qui aime les enfants »... 

Ce sont en effet les défenseurs des relations sexuelles avec les mineurs qui réutilisent à leur profit ce terme. Ils défendent, au nom de la liberté, la possibilité d’avoir des relations sexuelles avec des mineurs.

On est alors dans un contexte très particulier de réexamen de tous les rapports humains dans la manière dont ils peuvent servir des entreprises de domination. La question du consentement est posée par les défenseurs de la pédophilie. Ils y répondent en considérant que cette notion pour un enfant n’est pas pertinente – ce que la justice reconnaissait : « un enfant ne saurait consentir ». Pour eux, dans la mesure où les enfants s’affirment comme des êtres de désir, il n’y a pas de raison de ne pas répondre à cette demande.

Face à cela, il y a une presse de droite comme France Soir, ou d’extrême droite comme Minute, qui dénonce les « pourrisseurs de jeunesse », mais en se situant du côté de la loi et de la morale ils perdent une partie d’une opinion qui aurait pu les entendre.

Ensuite, entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 90, commence la révélation médiatique via, notamment, la télévision. Le pédophile, violemment mise en cause par le témoignage des victimes sollicitées, prend alors le visage du « monstre ».

Vous écrivez que ces dernières décennies voient le triomphe « à la fois de l’évidence et du doute »…

L’évidence a triomphé dans le discours, dans la doxa, mais pas forcément sur le plan judiciaire. L’affaire d’Outreau a été un traumatisme sur le plan médiatique mais aussi sur le plan de la justice. Depuis Outreau, la parole de l’enfant est de nouveau soumise à caution voire au doute systématique – comme c’était le cas depuis le début du XVIIIe siècle.

Quelques chiffres sont révélateurs : en 2017, on a vu une progression très nette du nombre des affaires de crimes sexuels sur mineurs enregistrées par la justice, mais l’ONDRP estimait en 2016 que moins de 4% des viols sur mineurs faisaient l’objet de plaintes et que 70% de ces plaintes étaient classées sans suite. Cela veut dire qu’il est très difficile d’obtenir la condamnation d’un agresseur, puisqu’en l’absence de preuves matérielles et de témoins, ce sont des affaires dans lesquelles une parole s’oppose à une autre parole. Le bénéfice du doute profite à l’accusé, c’est le principe de la justice française.

Ce sont des affaires très délicates à juger, pour la justice comme pour les observateurs car le régime émotionnel qui gouverne ces premières décennies du XXIe siècle conduit à considérer que ces crimes sont les plus graves qui soient et suscitent une forte demande de répression de la part des victimes.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à l’histoire de la pédophilie ? 

Elle n’avait pas été traitée du tout. J’ai commencé à m'intéresser à la question à la fin des années 1990 en constatant qu’on en parlait beaucoup, que la pédophilie occupait une grande place dans les médias. Et je me suis dit : « tiens c’est un phénomène nouveau à l’échelle de ma vie ».

J’ai eu le réflexe de n’importe quel historien d’aller voir ce qu’il en était avant. Je me suis rendu compte qu’à la fin du XIXe siècle la presse avait commencé à évoquer les crimes sexuels commis sur les enfants, et puis que cela avait disparu du champ médiatique. Et qu’en parallèle, si le Code Pénal statuait sévèrement sur cette criminalité, c’était plus compliqué dans la pratique judiciaire du XIXe siècle qui voyait – et celle du XXIe siècle fait face à la même difficulté – s’opposer la parole d’un enfant à la parole d’un adulte. Or cet adulte est souvent quelqu’un de connu dans son village, dans son quartier… que les jurés répugnent à condamner. 

Il a fallu du temps pour que l’idée que le crime sexuel sur enfants est quelque chose de très grave pénètre la société. C’est la même chose qui est en train de se produire aujourd’hui avec le viol ou le harcèlement des femmes adultes.

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Anne-Claude Ambroise-Rendu est historienne et professeure à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle a notamment publié Crimes et Délits. Histoire de la violence de la Belle Epoque à nos jours et Petits récits des désordres ordinaires. Son Histoire de la pédophilie est parue en 2014 aux éditions Fayard.