Interview

De Chanel à la « garçonne », une histoire de la mode pendant les Années folles

le 29/06/2020 par Florence Müller, Marina Bellot
le 24/06/2020 par Florence Müller, Marina Bellot - modifié le 29/06/2020
Présentation de la nouvelle collection prêt-à-porter Chanel, The Chicago Tribune, 1928 - source : RetroNews-BnF
Présentation de la nouvelle collection prêt-à-porter Chanel, The Chicago Tribune, 1928 - source : RetroNews-BnF

À l'image de la soif de vivre qui s'empare de la France de l'après-guerre, la mode des années 1920 est marquée par une débauche d'énergie créatrice, dont les retombées seront visibles tout au long du XXe siècle. Nous en discutons avec l'historienne de la mode Florence Müller.

Au milieu de l'afflux hédoniste et intellectuel des Années folles, la mode féminine a elle aussi vécu une révolution, s'ouvrant à de nouvelles conceptions et renouvelant les limites de « l'acceptable » en termes vestimentaires : nouvelles coupes, nouveaux tissus et coupes de cheveux jugées autrefois excentriques.

Mais tout en accompagnant les désirs d'émancipation des femmes, la mode a créé paradoxalement de nouvelles injonctions, souvent aussi pénibles que celles qu'elles étaient censées effacer : devoir d'être « mince », « jeune », d'« avoir de belles jambes », etc. En ce sens, les années vingt ont largement ouvert la voie à des diktats féminins encore bien intégrés à la société un siècle plus tard.

Propos recueillis par Marina Bellot.

RetroNews : Dans la France de l’après-Première Guerre, la mode reflète-t-elle le désir de liberté de la société des « Années folles » ? Est-ce, de fait, une décennie de folle créativité comme on a coutume de le penser ? 

Florence Müller : Oui, je ne pense pas qu’il faille réviser cette vision un peu caricaturale ! La folie de la danse qui apparaît dans les années 1920 le révèle clairement, avec ce désir de sortir et l’essor de lieux où l’on danse toutes les danses modernes, qui rompent totalement avec la tradition de la danse de salon, beaucoup plus calme. Ces danses très énergiques représentent l'esprit de cet après-guerre, et la soif de bonheur, de joie, d’être joyeux, heureux, et le désir de célébrer la vie. 

Ces nouvelles danses, surtout le charleston, exigent de nouveaux types de vêtements. Il faut des robes un peu amples, courtes, qui permettent de bouger les jambes dans tous les sens. Quand j’ai retrouvé la garde-robe de mes grands-mères, après leur mort, j’ai découvert une proportion très élevée de robes du soir ! Des robes à danser, richement brodées, avec des couleurs fortes et beaucoup de paillettes, très souvent ornées de frange – parce que la frange virevolte…

Les créateurs des années 1920 ont-ils accompagné, voire, devancé les envies d’émancipation des femmes de cette époque ?

Oui, la mode l’accompagne et l’exprime complètement. Il faut rappeler que le monde d’après-guerre est un monde de femmes, pour une raison très simple : beaucoup d’hommes sont morts au front. Ainsi, de nombreuses femmes ne vont pas réussir à se marier dans les années 1920. Beaucoup d’entre elles vont donc rester célibataires et se mettre à travailler. J’ai connu des femmes qui étaient alors devenues décoratrices d'intérieur, ou qui ont ouvert des maisons de couture…

Je vais employer un mot que je sais venir de la grande couturière Madeleine Vionnet, qui avait dit à Madeleine Chapsal dont elle était la marraine : « il faut que tu te réalises ».  Une femme doit se réaliser, c’est une chose très nouvelle à l’époque, c’est très féministe bien sûr.

Dans le vêtement, cela se caractérise par des tenues de jour pratiques, confortables. Chanel a offert une réponse à ce désir d’émancipation avec son fameux jersey, qu’elle introduit dès 1915. Pendant la guerre, elle découvre un stock inemployé de jersey dans la maison Rodier, spécialisée dans le tricotage, et a l’idée de l’utiliser pour des ensembles de jour. Plus tard, elle créera une usine pour contrôler sa propre production de tissu de maille. Ces ensembles dans cette matière révolutionnaire, infroissable : jamais personne n'avait eu l’idée de l'employer pour des tenues de jour féminines proposées en haute couture !

Le jersey était jusque-là porté essentiellement par des hommes, sous la forme de caleçons ou de maillots de corps, ou encore sous la forme de sweater pour des occupations sportives. À aucun moment on n’avait perçu que cette matière pourrait devenir celle de tenues citadines et élégantes. Chanel ajoutera d’ailleurs à ces ensembles de jersey des ornements brodés.

La mode est alors à la silhouette droite et plate… 

C’est ce qu’on appelle la « silhouette de planche à pain ». Le vêtement est basé sur un rectangle. Cela tombe tout droit, des épaules jusqu'en haut des genoux. L’idée, c’est que le la représentation du corps de la femme change radicalement de proportions. La taille et la poitrine ne sont plus mises en valeur.

Colette disait : « les femmes vues de dos ressemblaient toutes à des petites filles ». Les créateurs de cette époque ont voulu faire ressembler le corps de la femme à celui d'une jeune fille prépubère. 

Ainsi, derrière cette émancipation permise par la mode, une nouvelle injonction apparaît : celle de la minceur… N’est-ce pas contradictoire ?

C’est terrible ! D’un côté, les années vingt disent la libération de la femme, le féminisme, le droit de se réaliser. Et de l’autre côté, la mode crée des problèmes qui n’existaient pas...

L’un des problèmes majeurs est lié aux robes raccourcies. Désormais, on montre ses jambes : pendant toute l’époque des robes longues, les jambes étaient cachées et beaucoup n’avaient pas besoin de se demander si elles avaient de jolies jambes… Deuxième problème : on montre beaucoup les bras et le décolleté devant et derrière. Pour les femmes qui ont des formes, c’est un problème. À cette époque, des aplatisseurs de poitrine sont créés. Et quand vous n’avez pas les moyens de vous en procurer, vous utilisez de la bande Velpo !

Donc il y a d’un côté les symboles d’émancipation, et de l’autre côté, exactement le contraire. On pourrait dire à cet égard que les magazines de mode ont développé un nouveau discours dans ces années-là, qui ont été formidables pour eux ainsi que pour tous les marchands de produits de beauté ou de machines à embellir le corps. Les magazines de mode des années 1920 se sont construits sur la frustration, ce qui est resté jusqu’à aujourd’hui l'un des ressorts majeurs de leur fonctionnement.

Le look garçonne est-il alors réservé aux plus « extrémistes » ? 

Il faut nuancer. Toutes les femmes ont essayé de suivre ce look : les robes raccourcissent, la coupe de cheveux au carré devient dominante. Par contre, bien que les historiens considèrent que le corset a disparu à cette époque, dans les faits beaucoup de femmes continuent à en porter. Et les cheveux coupés très courts quant à eux marquent la frontière entre les femmes « d’avant-garde » et les autres.

Mes grands-mères, pour revenir à elles, ne se sont pas coupé les cheveux. Il ne faut pas oublier que, pendant des centaines d'années, les cheveux longs étaient un des atouts de la féminité. Mais toutes sortes d’astuces sont inventées dans les Années folles pour imiter une coupe « à la garçonne » sans se faire couper les cheveux. On roule par exemple les cheveux et on les ramène au bas de la nuque.

Dans le fameux roman La Garçonne qui a eu un énorme succès au parfum de scandale, l’héroïne se fait couper les cheveux lorsqu’elle se transforme en garçonne en s’adonnant à tous les excès dont la pratique de « l’amour libre » et la consommation de cocaïne. Et puis, finalement, il y a une rédemption à la fin : elle rentre dans le rang, se marie, et ce retour à l’ordre est marqué par le fait qu'elle laisse repousser ses cheveux.

La haute couture commence-t-elle à se démocratiser à cette époque ?

La vraie démocratisation de la haute couture commence juste avant la Seconde Guerre mondiale. Elle est consécutive de la crise économique, qui pousse les couturiers à ouvrir leur production à une commercialisation de lignes à moindre coût.

Dans les années 1920, les maisons de couture fonctionnent à plein régime : le coût du travail est encore très bas. Mais il faut se représenter un monde de la mode très vaste dans sa diversité de production. Il y a les grandes maisons, très haut de gamme, qui s'adressent aux femmes de la haute société ; mais il y a aussi une multitude de maisons de couture de moyenne et petite taille, à Paris et partout en province. Elles suivent à la lettre les diktats des grands couturiers répercutés par les magazines de mode. Il y a aussi tout un monde de couturières en chambre. Ce sont des femmes qui ont une clientèle privée, et qui vont chez leurs clientes réaliser les robes dont elles ont besoin. La cliente montre à sa couturière ce qu’elle souhaite dans un magazine de mode.

Et puis, l’autre façon de produire de la mode est de la créer soi-même. Il faut rappeler que la couture est alors une partie de l’enseignement essentielle dans l’éducation d’une fille, même dans la bourgeoisie où les femmes ont des domestiques. Toutes les femmes savent coudre.

Par ailleurs, les grands magasins proposent une offre de vêtements réalisés en confection, et ils jouent ainsi un rôle important dans l’accès à l’information de la mode : tout le monde peut aller essayer les vêtements, les toucher, les soupeser.

La France inspire-t-elle le reste du monde en termes vestimentaires ? 

Oui, dans les années 1920, la France est alors dominante mondialement dans la mode féminine. C’est un statut qui ne lui est pas encore contesté. Il y a les grands noms : Patou, Chanel, Vionnet, Paquin, Lanvin, Paul Poiret, Callot Sœurs. Mais il y a aussi des noms oubliés : Philippe et Gaston, Martial et Armand…

Le déclin va être très progressif et très lent, à partir des années 1950. Les premiers à entrer en compétition avec les couturiers français seront les couturiers italiens. En 1951, ils organisent la première grande opération de communication autour de défilés de haute couture organisées à Florence pour concurrencer la couture parisienne.

Il faut attendre les années 1990 pour que nombreuses fashion weeks se développent partout dans le monde. Mais, bien que les créateurs fleurissent partout aujourd’hui, aux États-Unis, les gens ont toujours des paillettes dans les yeux quand ils apprennent que je viens de Paris. Les visions de cartes postales ont la vie dure !

Florence Müller est historienne de la mode. Ancienne directrice et conservatrice de l'Union française des arts du costume de 1987 à 1993, elle est commissaire de plusieurs expositions en France et à l’étranger, et professeur associée à l'Institut français de la mode, avant d'être nommée directrice du département « textile et mode » du Denver Art Museum en 2015. 

Cet article fait partie de l’époque : Entre-deux-guerres (1918-1939)