Interview

Une histoire de la fatigue : discussion avec Georges Vigarello

le 29/09/2020 par Georges Vigarello, Marina Bellot
le 24/09/2020 par Georges Vigarello, Marina Bellot - modifié le 29/09/2020

Alors que les sociétés post-Covid-19 semblent en proie à un épuisement généralisé, l'historien Georges Vigarello se penche dans son dernier ouvrage sur l'histoire de la fatigue, aussi familière à chacun qu'inexplorée par les historiens.

Compagne familière de l'homme, universelle et intemporelle, la fatigue n'a pourtant été que peu étudiée. Dans son livre-somme paru aux éditions du Seuil, l'historien Georges Vigarello révèle une histoire méconnue, riche de découvertes et d'enseignements, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours : celle du « surmenage », de la « charge mentale », etc.

L'évolution de la lexicologie à travers les siècles montre l'irrépressible extension du domaine de la fatigue et le basculement d'un épuisement physique à une usure mentale. Que dit la fatigue de notre représentation du corps ? Que révèle-t-elle d'une société ?

Propos recueillis par Marina Bellot

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RetroNews : En travaillant sur cet ouvrage, vous avez été surpris de constater que la fatigue n'avait pas quasiment pas été étudiée par les historiens, comme si elle n’était pas un objet historique digne d’intérêt… Comment l’expliquez-vous ?  

Georges Vigarello : Anthropologiquement, l'humain éprouve trois limites dominantes : la mort, la maladie et la fatigue. La mort a fait l'objet de nombreux travaux monumentaux et majeurs, et la plupart des maladies ont aujourd'hui leur histoire, de la variole au sida. Pourquoi n’y a-t-il pas l’équivalent pour la fatigue ? 

La principale raison porte selon moi sur le fait que la fatigue est difficile à objectiver. Que peut-on dire quant à la manière de la définir, la qualifier, la quantifier ? C'est par ailleurs un phénomène complexe, à la fois organique et psychologique, fuyant, qui apparaît et disparait. Enfin, la fatigue nous accompagne tellement, elle est tellement inscrite dans nos comportements quotidiens, qu’on éprouve qu’il n’y a pas besoin d’en faire l’histoire. 

Ceci dit, l'exigence historiographique d’aujourd'hui favorise ce genre de questions, et les historiens finissent par montrer que ce qui semble ne pas avoir d’histoire en a en fait une. C’est l'une des caractéristiques des nouveaux modes d'interrogation sur l'histoire aujourd’hui.

C’est modestement l’attitude que j’ai eue en essayant de rendre historiques des objets qui semblaient ne pas l’être – une question qui m’avait passionné, il y a quelques années, c’est celle de la silhouette, par exemple. Quand vous creusez, vous vous rendez compte qu’elle a non seulement une histoire, mais une histoire très intéressante.

De période en période, on a tenté de définir non seulement la fatigue et d'y trouver des expédients… Remontons au Moyen Âge : de quelle nature était alors la fatigue ? Qui concernait-elle ? 

Pour le savoir, il faut faire l'enquête, dépasser cette idée selon laquelle la fatigue est banale, évidente. Une fois qu’on a dépassé ça, un chantier s’ouvre, qui conduit à une première interrogation : qui est concerné par la fatigue ? On se rend compte, en étudiant la question, qu’on peut dresser un profil social, économique, culturel des gens importants à une période donnée. La fatigue permet de tracer, expliciter, montrer quelles sont les personnes importantes, celles dont la fatigue est prise en compte.

Au Moyen Âge, il s’agit d’abord du combattant, le défenseur, celui qui protège, celui qui abrite une communauté. Les chroniques s’attardent par exemple sur la façon dont les Croisés se sont épuisés face à Jérusalem, ce qui a permis à Jérusalem d’être conquise. D’autres profils émergent : celui du voyageur et du marchand, qui nous permet d’apporter des subsides, des épices d’Orient. Et puis le pèlerin, qui introduit une autre figure sociale : le clerc. Surgit là la fatigue de celui qui souffre pour les autres. C’est une fatigue utile car c’est ce que j’appelle une fatigue-rachat.

Une deuxième interrogation émerge quand ce chantier s’ouvre : celle des modes de représentation du corps. Quand la fatigue se met à être décrite à l'époque des Croisés, elle est décrite différemment de la façon dont elle l’est aujourd’hui. La théorie des humeurs qui prévaut au Moyen Âge, c’est que le corps est constitué de quatre liquides, des humeurs : le sang, la bile jaune, la bile noire et la lymphe. À partir de cette interprétation des humeurs, on tente de trouver des répliques, des remèdes aux dysfonctionnements du corps.

Les liquides qui se décomposent supposent en antidote des liquides qui ont  une certaine pureté et permettent d’assainir les humeurs. On utilise alors l’eau, mais également des liquides aux épices, ainsi que d’autres antidotes tels que les bijoux qui apportent la pureté, la lumière, etc.

En 1880, le terme de « surmenage » apparaît. C’est aussi cette année-là que paraît Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, une attaque en règle du « dogme du travail », qu'il considère comme la cause des souffrances des ouvriers.

Le XIXe siècle, en mettant en place le système des fabriques et des rendements, avec une attention extrêmement aiguë à la production, instaure quelque chose de neuf. Apparaissent à la fois un mépris et une attention nouvelle portés à l’ouvrier, dont il faut calculer ce qu'il produit, ce qu'il dépense, et dont il faut gérer les fatigues... C’est un nouveau monde, celui du rendement et de l’évaluation.

On n'est plus dans les humeurs ou les nerfs : ce qui émerge c’est l'énergie, et donc ce qui est l’ordre du calorique, du feu, de l’oxygène. Il faut restaurer le corps par des types d'aliments combustifs, il faut faire attention à l'air qu'on respire, etc. Ce sont de nouvelles préoccupations et précautions. 

À partir de la deuxième moitié du XIXe, il se produit le sentiment juste que le monde s'est profondément accéléré – communications, machines, transport, téléphone, presse, savoirs… On a alors du mal à suivre et on est dépassé. Ce débordement a un mot nouveau : celui de surmenage. Il aboutit à des maladies également nouvelles, telles que la neurasthénie.

Est-ce alors le début du basculement d’un épuisement physique à une forme d’usure mentale ? 

Absolument. L’histoire du psychisme est ancienne, elle remonte à la deuxième moitié du XVIIe – on devient fatigué de quelque chose. Mais cette psychologisation s'accélère considérablement et devient indiscutablement importante à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Ceux qui éprouvent de la fatigue ne sont plus seulement ceux qui sont fatigués physiquement, ce sont aussi ceux qui sont épuisés par les situations psychologiques auxquelles ils sont confrontés.

L'instituteur est épuisé parce qu’il fait une classe dure, longue, mais aussi parce qu’il fait face à des demandes multiples – gestion de la commune ou du journal local… Ce versant psychologique ne va aller que grandissant au XXe siècle.

Vous consacrez une place importante à la Première Guerre mondiale. En quoi est-ce selon vous un moment-clé de cette « histoire de la fatigue » ? 

C’est en effet une question importante. On connaît bien entendu les effets traumatisants d’une guerre atroce, la peur terrible, les armes nouvelles, tels les gaz, qui atteignent les gens sans qu’ils sachent comment ni pourquoi. 

En relisant les textes et les romans-récits, notamment celui de Gabriel Chevallier dans son livre La Peur, j’ai constaté que le soldat était écrasé par la situation, mais surtout à quel point il a le sentiment que c’est son identité qui lui est enlevé. Il ne peut plus penser, c’est une dépossession. Certains disent : « nous sommes dominés et ça c’est intolérable, on nous soumet ». 

Si vous lisez les corpus des souffrances éprouvées pendant le combat, et que vous comparez celles ressenties pendant la campagne de Russie en 1812 et celles de 14-18, l’une et l’autre sont bien sûr infinies, mais elles ne sont pas dites de la même manière – celle pendant la guerre en Russie est éprouvé pour sauver quelque chose, l’autre, une idée. En 14-18, on trouve cela mais aussi l’idée de « je suis désapproprié de moi », c’est nouveau et cela renvoie à la manière de parler de la fatigue aujourd’hui.

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Est-ce à dire que le sentiment d’autonomie acquis dans nos sociétés occidentales rend plus difficile à vivre tout ce qui peut contraindre et entraver ?

Exactement. Dans les commentaires qu’on entend aujourd’hui il y a cette idée qui revient : « je ne m’appartiens plus ». Pratiquer l’informatique à longueur de journée peut représenter quelque chose qui est de l’ordre de la fatigue, car cela nous capte physiquement et psychologiquement et cela peut aboutir au sentiment de faire face à quelque chose d’insurmontable.

Ce qui est nouveau et important, ce n’est pas seulement le fait d'être soumis à un nouveau mode d’accélération, c’est que le gain d’autonomie, réelle ou postulée, acquis par l’individu dans nos sociétés occidentales, la découverte d’un « moi » plus autonome, rend difficile à vivre les situations où cette autonomie est ébréchée, rendue impossible. C'est de l’ordre d’une souffrance qui se traduit en terme de fatigue. C’est ce postulat qui est au cœur de mon livre.

Georges Vigarello est historien, directeur d’études à l’EHESS. Il a notamment publié Les Métamorphoses du grasLa Silhouette du XVIIIe siècle à nos jours, et Le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps. Son dernier ouvrage, Histoire de la fatigue, est paru au Seuil en septembre 2020.