Interview

Le Ku Klux Klan, un suprémacisme criminel américain

le 10/06/2022 par David Korn-Brzoza, Arnaud Pagès
le 24/11/2020 par David Korn-Brzoza, Arnaud Pagès - modifié le 10/06/2022
Veillée de membres du Ku Klux Klan autour d'un de leurs chefs assassinés, Le Petit Journal, 1926 - source : RetroNews-BnF
Veillée de membres du Ku Klux Klan autour d'un de leurs chefs assassinés, Le Petit Journal, 1926 - source : RetroNews-BnF

Ayant compté jusqu'à 4 millions de membres et cumulant quelque 80 000 crimes et délits à son actif, le Ku Klux Klan est sans doute l’organisation d’extrême droite états-unienne la plus influente ayant jamais existé. 150 ans après sa création, le funeste « Klan » est toujours en activité.

David Korn-Brzoza est auteur et réalisateur de documentaires historiques. On lui doit notamment L'Affaire Finaly, 1919-1939 : la drôle de paix, Histoire des services secrets français, ou Décolonisations, du sang et des larmes. Il est également à l'origine de la célébrée collection documentaire « Les coulisses de l'histoire » diffusée sur Arte. En 2020, il signait Ku Klux Klan, une histoire américaine, un documentaire en deux parties revenant sur la genèse et la longévité exceptionnelle du plus ancien mouvement raciste américain qui, depuis le XIXe siècle, a plusieurs fois disparu avant de systématiquement renaître de ses cendres.

Comment un groupuscule xénophobe ultraviolent du Sud rural a-t-il pu prospérer jusqu’à acquérir une dimension nationale ? Pourquoi est-il manifestement impossible à éradiquer ? Nous avons posé ces questions au réalisateur.

Propos recueillis par Arnaud Pagès

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RetroNews : Dans quelles circonstances le Ku Klux Klan a-t-il vu le jour ?

David Korn-Brzoza : En 1865, les Confédérés perdent la Guerre de Sécession. Pour les Blancs vivant dans le Sud, l'abolition de l'esclavage signifie la fin de leur domination et de leur compétitivité économique car ils sont privés d'une main-d'œuvre gratuite corvéable à merci. Certains soldats démobilisés se retrouvent pour se souvenir du bon vieux temps.

Ce sera le cas de six vétérans, J. Calvin Jones, Frank O. McCord, Richard R. Reed, John B. Kennedy, John C. Lester, et James R. Crow, qui, à Pulaski, une petite ville située dans le Tennessee, décident de créer un cercle fraternel. Cercle en grec se dit kuklos. Ils inaugurent un club qu'ils nomment Ku Klux, auquel ils vont rajouter la racine écossaise Klan, en référence à leurs origines.

Au début, leur activité se limite à boire des bières ensemble. Petit à petit, ils commencent à mener des actions d'intimidation envers les anciens esclaves, qui vont rapidement devenir violentes. Ils ne peuvent pas se résigner à accepter que les Noirs soient des citoyens comme les autres, qu'ils puissent voter, élire leurs représentants, tenir leurs commerces, leurs écoles... A cette époque, il y a 4 millions d'affranchis sur 9 millions d'habitants dans les états du Sud. Donc les Afro-américains ont un vrai poids électoral, à condition de pouvoir voter.

Au début, le KKK est pourtant à peine un groupuscule...

Les premiers membres ne sont en effet pas nombreux. Toutefois, ce n'est pas le seul mouvement violent de ce type. Il y a notamment les chevaliers du Camelia Blanc et la White League. Toutes ces organisations émergent à peu près au même moment, en réaction à la fin de l'esclavage.

Très vite, les membres du Klan se signalent des autres suprémacistes en mettant des cagoules et des déguisements pour commettre leurs exactions. Ce ne sont pas encore les tuniques blanches, qui deviendront par la suite leur marque de fabrique... Ils arrivent à intimider les Noirs. Ils cherchent à leur faire croire qu'ils sont les fantômes des soldats sudistes qui reviennent d'entre les morts pour les terroriser. Au fur et à mesure, le Klan compte de plus en plus de membres, d'autant qu'ils prennent pour chef une personnalité de l'époque qui se nomme Nathan Bedford Forrest.

C'est un général sudiste, ancien esclavagiste, qui s'était illustré en commettant plusieurs crimes pendant la guerre de Sécession. Pour les suprémacistes, c'est une figure respectée. Rapidement, de nouveaux adhérents rejoignent l'organisation. Les lynchages et les tueries se multiplient. En Louisiane par exemple, plus de 1 000 meurtres sont commis en 4 semaines.

Comment réagit Washington devant cette flambée de violence ?

La peur règne dans le Sud. Le gouvernement envoie l'armée fédérale pour protéger les citoyens noirs et leur permettre notamment de voter. Washington va mettre les moyens pour faire en sorte que le Klan disparaisse, et ce sera le cas.

Pour autant, les suprémacistes ont réussi leur coup. Ils sont au pouvoir et après quelque temps, les codes de la ségrégation se mettent peu à peu en place dans le sud des Etats-Unis. Noirs et Blancs ne se mélangent plus dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les transports... La population blanche va s'accaparer tous les pouvoirs. Les autorités fédérales ont d'autres priorités ; ils laissent faire.

Plusieurs décennies après ces événements, le KKK va pourtant renaître de ses cendres. Là, il devient un mouvement bien plus massif.

Tout à fait. En 1915, le film Naissance d'une nation, réalisé par David W. Griffith, sort sur les écrans américains. Le cinéma n'en est encore qu'à ses balbutiements... Cinquante ans après la fin de la Guerre de Sécession, ce film est une publicité de trois heures à la gloire du KKK. Les membres du Klan y sont présentés comme des justiciers défendant la veuve et l'orphelin face à des hordes de Noirs sauvages qui veulent les violer et tout détruire. Ce film va être projeté dans tout le pays et connaître un immense succès. Le Klan va alors réapparaître.

C'est donc une deuxième phase qui débute, avec une dimension nettement plus nationale.

En effet. En 1915, William Joseph Simmons, un ancien pasteur américain, va largement profiter du succès rencontré par Naissance d'une nation et devenir la cheville ouvrière de la renaissance du KKK. Le 16 octobre, il organise avec plusieurs sympathisants racistes l'ascension de la colline de Stone Mountain, dans la région d'Atlanta, et fait brûler une croix à son sommet. Il fait véritablement renaître l'organisation.

Simmons a l'habitude des ordres fraternels. Il va créer des cérémonies secrètes et mettre en place un rituel codifié. Le Klan est alors représenté avec la tunique et le chapeau pointu tels qu'on les connait aujourd'hui, ainsi que la croix en feu. Ces archétypes vont cristalliser son image.

Simmons agit à la fois par conviction et pour se remplir les poches. Il souhaite faire fructifier cette organisation. Il s'autoproclame Grand Sorcier Impérial et Empereur de l'Empire Invisible. Il rédige un code d'honneur, le Kloran. C'est donc un nouveau Klan qui naît et Naissance d'une nation lui offre une audience nationale.

Pour aller plus loin, Simmons va s'entourer de deux publicitaires, Edward Clarke et Elizabeth Tyler. Ensemble, ils imaginent un système pyramidal... Chaque fois qu'un membre recrute un nouvel adhérent, il conserve 40% des droits d'adhésion. Chaque nouveau membre cherchant à récupérer sa mise, le Klan fait le plein de nouvelles recrues. De fil en aiguille, le Klan monte à 100 000 membres, puis 1 million et dépasse même les 4 millions dans les années 1920. C’est là qu’il quitte sa base historique du Sud pour inonder tout le territoire.

Les exactions commises lors de la première phase sont-elles à nouveau d'actualité ?

En effet, mais ce n'est pas la seule particularité de ce nouveau Klan. Il va prospérer de deux manières, à la fois dans la lumière et dans l'ombre. Dans la lumière, il y a 40 000 membres en tuniques qui défilent, en 1925, sur Pennsylvania Avenue à Washington. C'est une démonstration de force. A ce moment-là, c'est l’une des plus grandes organisations politiques du pays. Des évènements, des rencontres, des pique-niques sont organisées un peu partout.

Le Klan est devenu très populaire. Il a ses propres médias, journaux et émissions de radios. Chansons, films, romans et pièces de théâtre font son éloge. Il est très présent dans la culture  de l'époque. En outre, c'est devenu une sorte de club au sein duquel les Blancs protestants nés aux Etats-Unis peuvent s'entraider et nouer des liens. Il est possible d'y faire du réseautage, de rencontrer de nouveaux clients et de nouveaux fournisseurs. De nombreux sénateurs en font alors partie. Harry Truman, futur président des Etats-Unis, écrira dans ses mémoires avoir été membre du Klan dans sa jeunesse.

Dans l'ombre, l'organisation continue à semer la terreur. Elle élargit son cercle de haine. Les Noirs étaient les principales cibles. Les Juifs et les Catholiques, nouveaux immigrants venus d'Europe, sont désormais également visés. Les lynchages se poursuivent. Il y a des pendaisons, des meurtres, des églises noires sont incendiées.

En 1933, Hitler accède au pouvoir en Allemagne. Aux Etats-Unis, un parti nazi, qui rassemblera jusqu'à 20 000 sympathisants au Madison Square Garden en 1939, voit le jour. A l'aube de la Seconde Guerre mondiale, le Klan se rapproche-t-il des nationaux-socialistes américains ?

Ce sera le cas. Mais, au même moment, le deuxième Klan commence à péricliter. A la fin des années 1920, il perd de l'influence. Plusieurs scandales, liés à l'alcool et à la prostitution, minent le mouvement. Le Grand Sorcier Impérial de l'Indiana est même accusé et inculpé pour avoir violé et assassiné son assistante. Les dirigeants du Klan sont pointés du doigt par les membres car ils font la promotion de valeurs morales qu'eux-mêmes ne respectent pas.

Dans les années 1930, le New Deal du président Roosevelt va faire également baisser le nombre d'adhérents. Que ce soit pour corriger le tir ou par sympathie idéologique, le Klan et le parti nazi américain se rapprochent. En 1941, une rencontre entre les deux mouvements est filmée dans le New Jersey. Cependant, en décembre 1941, les nazis américains vont disparaître des écrans radars avec la déclaration de guerre des Etats-Unis au IIIe Reich. Et le Klan ne fera plus parler de lui jusqu'à la fin de la guerre... Avant de renaître à nouveau.

Après-guerre, la situation des Afro-Américains a-t-elle radicalement changé ?

En effet. Les GI's noirs reviennent des champs de bataille européens. Ils ont combattu, certains se sont couverts de gloire. Ils ont servi leur pays et ont tué des nazis. Ils veulent que leurs droits soient reconnus et ne veulent plus de la ségrégation. En outre, ils ont pu constater que les Noirs étaient mieux traités en Europe. Ils ne veulent plus être des citoyens de seconde zone. Face à leurs revendications, le Klan renaît à nouveau et organise des meetings, notamment dans la région d'Atlanta.

Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques va-t-il marquer un tournant dans l'histoire du KKK ?

En 1954, une loi est votée : la ségrégation dans les écoles publiques est déclarée illégale. Les écoles publiques ne peuvent plus refuser la scolarité aux Afro-Américains. Il faudra ensuite attendre 1964 pour que la ségrégation soit enfin abolie dans le sud des Etats-Unis, puis 1965 pour que les Afro-américains, toujours dans le Sud, accèdent enfin à la citoyenneté pleine et entière et puissent librement voter, un siècle après l'abolition de l'esclavage…

Le Klan va lutter de toutes ses forces pour empêcher ces progrès. Paradoxalement, plus ses actions seront violentes, plus l'opinion américaine basculera dans le camp de la déségrégation. Lorsque plusieurs militants des droits civiques, dont certains blancs, sont assassinés en 1964 - lors de la fameuse affaire Mississippi Burning - les Américains vont être particulièrement choqués. Le président Lyndon Johnson va faire du KKK l'ennemi public numéro 1. Le FBI, qui jusqu’ici fermait les yeux, va être mobilisé. Progressivement, le nombre de membres et le niveau de violence vont baisser drastiquement et le Klan perdra la bataille de la ségrégation.

Aujourd'hui, on dénombre environ 6 000 suprémacistes faisant partie du KKK. Il ne s’agit plus que d’une organisation raciste parmi tant d'autres. Mais cette mouvance reste vivace. Les prévisions démographiques qui annoncent que les Blancs ne constitueront plus la majorité des citoyens américains mais une minorité parmi d'autres aux Etats-Unis paniquent les suprémacistes blancs, qui se multiplient et se radicalisent à nouveau.

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Le documentaire de David Korn-Brzoza Ku Klux Klan, une histoire américaine est disponible à la lecture sur le site web d’Arte.