Interview

Le bonheur, histoire d’une quête universelle

le 27/01/2022 par Marina Bellot
le 24/01/2022 par Marina Bellot - modifié le 27/01/2022

Nos ancêtres étaient-ils heureux ? En quoi la recherche du bonheur a-t-il été la matrice de l'avancée des droits sociaux ? Dans un ouvrage collectif dirigé par l'historien François Durpaire, plus de soixante chercheurs retracent l'Histoire mondiale du bonheur

RetroNews : Comment expliquer que l’histoire se soit tardivement penchée sur une question essentielle, celle du bonheur ?

François Durpaire : Pour l'historien, faire l'histoire des émotions n’est pas chose aisée. On peut faire une histoire matérielle de la manière dont on mange ou dont on s’habille à travers les âges, mais sonder les cœurs est nettement plus difficile. C’est d’ailleurs pour cette raison que l'ouvrage est préfacé par Alain Corbin, l’un des pères de l’histoire des émotions. Comment sonder une émotion à travers les âges, sur quel type de sources peut-on s’appuyer ? Nous avons tenté de faire une histoire de l'humanité à travers la manière d'être heureux, et pas seulement sur l’idée de bonheur.

Précisément, quelles sources peut-on mobiliser pour savoir si les premiers hommes étaient heureux ?

Il faut s’appuyer sur certains indices. L’art pariétal nous permet d’avoir un aperçu de la vie des premiers hommes, qui consacraient peu de temps au travail. Nos ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs, les animaux et les végétaux ne manquaient pas, ils ne passaient donc que peu de temps à subvenir à leurs besoins. Les premières formes d’art émergent, des instruments de musique apparaissent… Ce faisceau d'indices nous permet de nous faire une idée de ce à quoi pouvait ressembler la vie de Cro Magnon ou de Néanderthal.

Jean-Paul Demoule, le paléontologue qui a écrit le chapitre consacré à la préhistoire, fait ainsi l'hypothèse que le chasseur-cueilleur est plutôt heureux. Le malheur, selon lui, arrive à partir de la révolution néolithique, au moment où apparaît l’agriculture, où l’on commence à protéger ses récoltes. Surviennent alors les guerres et les conquêtes de territoire, tandis que des hiérarchies sociales se mettent en place. C’est intéressant de voir que la science valide une sorte de mythologie, celle d’un âge d’or où les hommes et les femmes étaient plus heureux qu’aujourd’hui.

En matière de bonheur, qu'ont en commun les traditions orientales et occidentales ?

Dès les premiers chapitres de l’ouvrage, on voit les liens très forts entre la philosophie stoïcienne et la philosophie confucéenne ou indienne, par exemple. Les interrogations sont communes, notamment sur la gestion de la frustration, la manière de distinguer le plaisir, le bonheur et la tranquillité d'âme. La grande question qui traverse toutes les philosophies est celle de savoir comment parvenir à installer un bonheur durable, une tranquillité d'âme, quelles que soient les vicissitudes extérieures. Comment réformer son intériorité pour trouver une certaine permanence dans le contentement. C’est la définition la plus universelle du bonheur : l’installation d’une satisfaction durable dans un monde fait de vicissitudes.

Durant le Moyen Âge européen, comment expliquer que le bonheur ne soit qu’une promesse, inaccessible dans le présent ?

Le bonheur est au cœur des interrogations des philosophes de l'Antiquité, que ce soit les épicuriens ou les stoïciens, de la Grèce à la Rome antique. Le plaisir, la tranquillité de l'âme, le bonheur étaient alors envisagés comme des biens terrestres. 

Avec le long Moyen Âge, on a comme une sorte de parenthèse d’un bonheur accessible ici-bas. Pendant cette période, le bonheur est synonyme de quelque chose à attendre pour la vie d'après. On peut s’appuyer sur les textes, notamment sur les Béatitudes, qui lient le bonheur à une attitude d’ordre spirituel : heureux les tolérants, les miséricordieux, ceux qui ont le corps pur… Il faut être vertueux ici-bas pour atteindre le bonheur dans l’au-delà. Ici-bas, c’est la difficulté à subvenir à ses besoins, la guerre, la peste… 

Ceci dit, il ne faudrait pas caricaturer. Il y a aussi pendant cette période une notion de bonheur terrestre. Dans les textes de Thomas D'Aquin, par exemple, l’idée d’amitié est très forte : on est bien là dans l’idée d’un bonheur pour ici-bas, dans la lignée aristotélicienne matinée de christianisme.

D’autres traditions religieuses traversent par ailleurs le Moyen Âge. La tradition juive cultive la joie de l'esprit, le bonheur de partager, le plaisir des jeux de mots… De même, dans l’islam, le bonheur est terrestre avec des plaisirs qui sont pour ici-bas.

La Renaissance semble être l’âge d’or du bonheur. Quelle philosophie sous-tend alors l’idée du bonheur, et quelles sont les manières concrètes d’être heureux ?

À la période de la Renaissance, le bonheur redescend sur terre. On le voit dans l’explosion artistique de cette époque. L'idée est que l’âge d’or est désormais accessible aux hommes et aux femmes. Les fêtes du XVIe siècle témoignent de ce bonheur renaissant, de la réhabilitation du goût, de la joie d'être ensemble… 

La découverte des nouveaux mondes donne par ailleurs un aperçu de ce que pourrait être un bonheur plus immédiat, primaire, avec l’idée d’un paradis perdu qu'il faudrait retrouver. La Constitution américaine reprendra d’ailleurs l'idée de recherche du bonheur, présente dans les constitutions amérindiennes. Peu à peu, on voit dans la quantité de textes écrits au XVIIe siècle cette interrogation du bonheur qui pose à nouveau, de manière de plus en plus prégnante, non pas seulement pour une élite mais pour une catégorie de population de plus en plus large.

En quoi le bonheur a-t-il été l'un des moteurs des révolutions ?

La première révolution de 1776, la Révolution américaine, s’articule clairement autour de la recherche du bonheur. Dans les textes fondateurs de l’Amérique, l’idée de propriété, qu’on retrouve notamment chez Hobbes, est alors remplacée par l'idée de recherche du bonheur. C’est quelque chose qui est tout à fait nouveau et qui pose question : pourquoi les pères fondateurs, notamment Jefferson, ont-ils été chercher cette idée ? Une des hypothèses, c'est qu’ils l’ont puisée dans les constitutions amérindiennes qu’ils avaient étudiées. L’idée, c’est de partager le bonheur, d’en faire un bien commun, un moteur pour s’organiser.

On le retrouve chez les philosophes des Lumières, en particulier chez Rousseau, avec l’idée d’éducation. La Révolution française est très festive : le jour national, le 14 juillet, a d’abord été la commémoration de la fête de la Fédération. Il y a dans cette manière de faire révolution quelque chose de très neuf : faire la révolution, c’est participer à une fête de la démocratie. Dans l’un de ses textes, Le Père Duchesne avance que les sans-culottes ont fait la révolution pour être plus heureux. On retrouve cette idée dans la révolution haïtienne. La libération des esclaves est une manière de dire que l’humanité se conquiert dans le fait de pouvoir être tous heureux. C’est peut-être la révolution la plus apurée : il ne s'agit pas de la conquête d’une classe sociale sur une autre, mais de la conquête de la liberté pour tous.

Dans quelle mesure le bonheur a-t-il également été la matrice de l’avancée des droits sociaux ?

Si l’on reprend cette première révolution qu’est la première révolution américaine, elle s'appuie sur deux socles : le well being, le bonheur individuel, et donc la possibilité pour chacun d’y accéder, et le welfare, qui postule la construction d’un bonheur collectif. Sans un minimum d’organisation sociale, sans interdiction du travail des enfants, sans l’accès des femmes aux droits, sans la création de Sécurité sociale, il n’y a pas de bonheur collectif possible. Et sans bonheur collectif, il n’y a pas de bonheur individuel.

On le retrouve dans la Révolution française, moteur des droits, puis dans l'installation de la République, et ensuite dans des révolutions plus exigeantes sur le plan de l’égalité. Déjà en 1793, l’État est placé au cœur d'un bonheur qui doit être partagé par tous.

Ensuite, avec les révolutions socialistes, on voit se dessiner les grandes ruptures idéologiques du XXe siècle, entre la liberté d’être heureux, et l’égalité avec l’idée que la liberté des uns prive tous les autres de leur bonheur… On a là deux visions opposées de la société et du bonheur.

 

À partir de quand le bonheur est-il considéré comme un bien matériel ?

Dans les sociétés industrielles, le bonheur se consomme : on le voit dès la fin du XIXe siècle avec l’émergence de Coney Island, un grand parc d'attractions à quelques kilomètres de New York. On peut désormais aller dans un lieu qui donne du loisir et du plaisir. Ensuite, Disney inventera “le lieu le plus heureux du monde”. Vous achetez votre billet pour le bonheur.

Évidemment, cette vision est critiquée comme étant factice : le premier parc Disney date de 1955 or, à l’époque, émerge déjà une contre culture qui s’oppose à cette vision du bonheur. On peut citer, parmi les beatniks, Jack Kerouac pour qui le bonheur est quelque chose de beaucoup plus authentique : partir sur la route à la découverte de soi, cultiver sa relation à l’autre et à la nature, etc.

Guerres, catastrophes écologiques, inégalités… Peut-on être toutefois heureux dans un monde qui va mal ? 

Les spécialistes de la langue vous le diront : plus on parle de quelque chose, plus cela signifie que cette chose fait question. Dans les rayonnages des librairies, le mot bonheur est aujourd’hui partout, inflitrant le monde de l'éducation, de l'entreprise... Il envahit aussi les affiches de publicités : on promet du bonheur pour une formation professionnelle, un voyage… Cela traduit une grande interrogation de notre époque : sommes-nous plus heureux aujourd’hui ? Après la période des Trente glorieuses, les économistes ont montré que les courbes entre la satisfaction individuelle et collective et l'augmentation des biens matériels ne se suivent plus. Il y a ce phénomène que les psychologues appellent l’habituation hédonique : les biens matériels vous plaisent un temps mais ne font pas le bonheur.  

Le bonheur serait donc à chercher dans les expériences de vie. Il y a aujourd’hui l’inquiétude sur la survie de la planète et, dans le même temps, le besoin de nouer des relations plus authentiques avec notre environnement. Émergent aussi toutes les interrogations autour du transhumanisme, qui promet la fin de la souffrance, l'augmentation des plaisirs… Cela fait-il le bonheur ? Ces questions se posent surtout dans les sociétés occidentales. 

Comme le montre la pyramide des besoins de Maslow, il est évident qu’on ne pense pas à amener le yoga à l’école dans un pays où la scolarisation est difficile… Avant de s’interroger sur la question du bonheur et de l’épanouissement, les besoins vitaux - santé, éducation - doivent être comblés. 

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François Durpaire est historien, maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise. Il a coordonné l'ouvrage collectif Histoire mondiale du bonheur, paru en 2020 aux éditions du Cherche-Midi. 

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