Interview

Tenue correcte exigée : une histoire des scandales vestimentaires

le 15/03/2022 par Denis Bruna, Marina Bellot
le 14/03/2022 par Denis Bruna, Marina Bellot - modifié le 15/03/2022

L'histoire de la mode est jalonnée de scandales. Du XIVe siècle à nos jours, retour sur les infractions faites à la norme vestimentaire, aux codes et aux valeurs morales avec Denis Bruna, conservateur en chef au département mode du Musée des Art décoratifs.

RetroNews : Quel était l’objectif de l’exposition Tenue correcte exigée, dont vous étiez le commissaire et qui s'est tenue au Musée des Art décoratifs en 2017 ?

Denis Bruna : L'idée était de s’interroger sur les interdits, le regard de la morale à travers les siècles sur le vêtement. À partir du XIVe siècle, il est possible de retracer l’histoire des vêtements à travers les critiques à leur égard. Sur la longue durée, on s’aperçoit que les critiques sont les mêmes à travers les siècles : les vêtements trop ajustés ou trop amples, trop courts ou trop longs, trop colorés ou trop sombres… On s’est également demandé pourquoi, dans les usages vestimentaires, les interdits étaient, eux aussi, presque toujours les mêmes.

Qu’est-ce qui choque la morale au Moyen-Âge ? Quels sont les interdits les plus forts ? 

Il ne faut pas que le vêtement dévoile trop le corps, mais pas non plus qu’il le couvre trop : on n’aime guère la dissimulation dans la culture occidentale... Les moralistes chrétiens préconisent de porter un vêtement qui moule le corps, qui en dévoilent toutes les courbes et contre-courbes, plutôt que de porter un vêtement trop ample. Le vêtement trop ample a toujours été mal perçu – et cela s’est poursuivi avec, par exemple, les survêtements larges, les baggies des adolescents des années 1990.

Ce qui horripile aussi les moralistes à l’époque médiévale et jusqu’au XVIIIe siècle c’est le fait de ne pas porter un vêtement de son état : une comtesse ne doit pas s'habiller comme une duchesse ! On n’aime pas du tout la confusion de cet ordre social que l’on croit alors établi, immuable. 

 

Apanage des seigneurs, des princes et du haut clergé, à partir de quand le luxe devient-il accessible aux bourgeois ? 

À partir du XVe siècle, à la cour, des lois somptuaires sont adoptées qui restreignent le port de certaines matières, comme le velours de soie qui était de loin le tissu le plus luxueux. Ces lois sont alors adoptées pour des raisons prétendument économiques, mais c'est en réalité bien davantage pour des raisons sociales. Il s’agissait surtout de limiter l’usage de ces tissus précieux aux classes sociales privilégiées – la cour et les princes. De nombreuses lois interdisent le luxe – porter des bijoux, des broderies de fils d’or ou d’argent – précisément parce que le fait que les classes sociales se mélangent dérange. On ne parvient plus à reconnaître qui appartient à quelle classe. Et l’on a peur du désordre social que cela peut engendrer. Ces lois se répètent régulièrement, ce qui montre bien qu’elles ne sont pas suivies.

Plus tard, avec le développement de la grande distribution au XIXe siècle, le prix du vêtement baissera considérablement mais cette démocratisation n’ira pas sans l’inquiétude de voir les classes sociales devenir poreuses… 

Qu’a changé la Révolution en matière vestimentaire ? L’idée répandue est que la mode s’allège, que les codes s'effacent…

On a en effet attribué beaucoup de changements à cette période mais quand on travaille sur cette période, on se rend compte que la Révolution n’a pas été révolutionnaire en matière de vêtement. On lui attribue notamment d’avoir favorisé le port de vêtements souples et simples, ou de pantalons… Or tous ces détails étaient déjà apparus sous l'Ancien Régime, dans la monarchie des années 1780. Les pantalons des sans-culottes, par exemple, étaient portés par les enfants de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Le pantalon venait des marins anglais et écossais, ce qui a créé cette mode des costumes à la matelote pour les petits garçons.

La Révolution arrive donc à un moment où il y a déjà eu un relâchement dans les tenues vestimentaires à la cour, dans l'aristocratie ainsi que dans la très grande bourgeoisie. C’était en germe à travers les écrits des lettrés, des philosophes, des médecins, des naturalistes du siècle des Lumières : on disait qu’il fallait porter des vêtements souples, arrêter d’emmailloter les enfants, de leur poudrer les cheveux… On a fait tomber la perruque avant 1789 ! En réalité, il y a seulement eu une mode du débraillé révolutionnaire mais pas de révolution.

En revanche, la loi révolutionnaire très importante en la matière est celle qui disposait qu’on n’avait pas le droit d'interdire un vêtement à un citoyen. Un interdit demeurait néanmoins : les hommes devaient s’habiller comme des hommes, et les femmes comme des femmes.

Comment expliquer que le XIXe siècle soit celui de la codification extrême du vêtement ?

Le XIXe siècle a vraiment été l’ère de la bourgeoisie, or la bourgeoisie était en manque de codes : elle voulait copier l’aristocratie de l’Ancien Régime. Les premières revues de mode sont apparues dans les années 1770, ont plus ou moins perduré pendant l’époque révolutionnaire, et se sont considérablement développées au XIXe siècle, dès 1815 et bien au-delà de la fin du XIXe. Les chroniqueuses et chroniqueurs dictaient des règles extraordinairement compliquées – sur le port du gant par exemple, de quelle couleur, à quel moment de la journée…

La codification du vêtement était très complexe. Une dame bien née du XIXe siècle pouvait se changer jusqu’à dix fois par jour ! Nous avons hérité de certains de ces codes jusqu'aux années 1950 environ.

Les classes moyennes et populaires étaient-elles totalement exclues de ces codes ou les ont-elles repris ?

La classe moyenne était en mesure de copier ces codes : le marché de la fripe, déjà très important au Moyen-Âge, a encore pris de l’essor aux XVIIIe et XIXe siècles. On pouvait acheter des vêtements de la bonne bourgeoisie qui n'étaient plus vraiment à la mode. On était donc certes un peu en décalage mais on pouvait copier la classe sociale au-dessus.

Pour les classes populaires, on a assez peu d’informations, mais on sait que la garde-robe était très réduite. Par exemple, hormis le sabot, porté en France jusqu’aux années 1960 dans les campagnes, on avait une seule paire de chaussures : les galoches, que l’on obtenait à l’âge adulte. C’était les chaussures des grandes occasions – pour aller à la messe, à une fête, à un mariage… Grâce au travail d’historiens qui se penchent sur la question, on a aujourd’hui des informations qui renouvellent notre connaissance du vêtement populaire au XIXe siècle via notamment les archives de la préfecture de police. Quand on retrouve des corps de vagabonds, une description vestimentaire et parfois de petits échantillons de chemise ou de pantalon sont consignés dans les rapports.

 

Au XXe siècle, quels injonctions et interdits perdurent ?

Précisons d’abord qu’en France, il n’existe quasiment pas de lois qui interdisent le port de tel ou tel vêtement et que la liberté vestimentaire est, en théorie du moins, très grande. Il y a bien sûr quelques interdits légaux : le port d’un habit militaire quand on ne fait pas partie d’un corps d’armée, l’interdiction de se couvrir le visage. Symboliquement, en 2013, on a aboli le décret de police de 1801 qui interdisait le travestissement des femmes par le fait de porter un pantalon. En fait, une seule loi peut vous faire finir au poste si vous l’enfreignez : le fait de sortir nu.

Il y a cependant des codes. En réalité, le vêtement, par nature, est un code. On s'habille tous en fonction de notre sexe, de notre âge, de notre milieu social, de notre profession, des circonstances… C’est le cas depuis des siècles et cela le sera tant que l’être humain vivra en société dans la mesure où l’on ne s’habille pas pour soi mais pour les autres. Demain matin, je peux sortir de chez moi en costume jaune fluo avec de gros pois roses, je ne serai certes pas arrêté par la police mais les gens se retourneront sur mon passage et me feront des réflexions plus ou moins aimables.

La liberté vestimentaire est donc toute relative. Dire qu'il n’y a plus de codes, plus de règles vestimentaires est une aberration. Évidemment, certains codes sont bouleversés : on peut par exemple porter au quotidien un pantalon de jogging plus facilement qu'il y a trente ans. Et l’on peut mettre des baskets avec des pantalons habillés ; cela peut même être perçu comme très chic…

Est-ce à dire que la mode peut se révéler un puissant outil de transgression ?

Oui, parce que le vêtement permet beaucoup de choses : se fondre dans la masse mais aussi en sortir. Les couturiers et les créateurs connaissent parfaitement ces codes et savent qu’ils vont faire parler d’eux, d’une collection, d'un vêtement, précisément en bouleversant ces codes. Quand Jean-Paul Gaultier a repris ce que Jacques Esterel avait fait dans les années 1960, à savoir faire porter une jupe aux hommes, il a bouleversé le code du vêtement genré, très bien établi dans une culture comme la nôtre.

Denis Bruna est conservateur en chef au département mode du Musée des Art décoratifs. Il a conçu l'exposition Tenue correcte exigée qui s'est tenue au MAD en 2017.