Interview

Les différents Paris, « capitales » des XIXe siècles

le 24/03/2022 par Benoît Collas, Christophe Charle
le 24/03/2022 par Benoît Collas, Christophe Charle - modifié le 24/03/2022

Dans son dernier ouvrage consacré à Paris au XIXe siècle, l’historien Christophe Charle dépeint une capitale pétrie de contradictions, tiraillée entre patrimoine et modernité, ordre et insurrection, classes populaires et élites bourgeoises et aristocratiques.

Christophe Charle est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne, spécialiste d’histoire culturelle, sociale et comparée de l’Europe au XIXe siècle. Ses nombreux ouvrages, et tout particulièrement le dernier en date, Paris, « capitales » des XIXe siècles (Seuil, 2021), portent sur l’histoire des modernités à Paris et dans les capitales européennes.

Propos recueillis par Benoît Collas.

RetroNews : Tout d’abord, que signifie le double emploi du pluriel dans le titre de votre livre ?

Christophe Charle : Le fil directeur de ce livre, qui se traduit dans le pluriel à « capitales » et « XIXe siècles », est la thèse qu’il y a plusieurs villes dans la ville, et qu’au cours du XIXe siècle cette capitale, qui est certes déjà capitale depuis très longtemps, modifie ses fonctions intérieures comme extérieures.

D’une part, elle acquiert un rayonnement international incomparable en devenant la capitale de la révolution, mais aussi en soutenant l’unification de l’Italie et en se faisant lieu d’accueil de tous les persécutés des monarchies autoritaires européennes. D’autre part, la capitale supporte une croissance démographique extrêmement rapide et surdimensionnée par rapport à ses capacités d’absorption en attirant les migrants de toute la France. Cette situation génère un malaise social constant et le pouvoir se sent menacé.

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Paris étant ainsi une ville rayonnant sur des espaces de plus en plus larges, des populations aux trajectoires extrêmement différentes y cohabitent, si bien qu’elles vivent dans des temporalités diverses : c’est ce que j’ai appelé la « discordance des temps ». Cette réalité sociale est souvent exprimée dans la littérature : par exemple dans L'Assommoir de Zola, les ouvriers en provenance de la petite banlieue, qui traversent tous les jours le mur des Fermiers généraux pour aller travailler, ont ce sentiment d’être à la fois dans Paris et en dehors de Paris, d’y participer et d’en être exclus.

Une autre forme de discordance des temps est la coexistence d’une part, de lieux symboliques témoignant du passé extrêmement riche de la ville, et d’autre part, du phénomène de la « modernité », c’est-à-dire l’idée qu’il faut s’adapter à une nouvelle époque, et qui se concrétise notamment dans la transformation de la ville par Haussmann. La rue de Rennes illustre bien cette discordance : cette longue artère menant à la gare Montparnasse s’est arrêtée à la très ancienne église Saint-Germain-des-Prés et son quartier de vieilles rues que l’on a souhaité préserver. La tour Eiffel ou plus récemment la pyramide du Louvre, très controversées lors de leur construction, symbolisent également cette discordance entre l’héritage et le nouveau. La tension entre le passé et la modernité est permanente à Paris depuis ce XIXe siècle où naissent à la fois la notion de patrimoine et l’idée que l’avenir sera meilleur.

Quelle est la physionomie de Paris au sortir des périodes révolutionnaire et napoléonienne ? Comment la capitale évolue-t-elle globalement au cours du XIXe siècle ?

Paris en 1815 est une ville peu différente de ce qu’elle était au moment de la Révolution : c’est une ville aux rues étroites et très encombrées. Napoléon a des velléités d’embellir la capitale de l’Empire (comme avec la rue de Rivoli, inspirée des arcades italiennes) mais n’a pas le temps de les faire aboutir. Cette vieille ville héritée du XVIIIe siècle prend donc de plein fouet l’expansion démographique du premier XIX: tous les problèmes qui n’ont pas été réglés pendant les deux décennies antérieures vont devoir l’être rapidement - d’autant que de nouveaux problèmes urgents surviennent -, le tout dans une situation de tensions sociales et politiques complexe.

Paris court en quelque sorte après son histoire depuis la stagnation des périodes révolutionnaire et impériale, durant lesquelles toute l’énergie des Français était consacrée à se battre entre eux ou contre le reste de l’Europe et non à faire évoluer la ville.

Les limites officielles de Paris sont définies au XIXe siècle par des raisons militaires : les fortifications édifiées par Thiers à partir de 1840, en réponse à l’incapacité de Paris à se défendre en 1814, sont choisies par Haussmann et Napoléon III pour constituer les nouvelles limites de la capitale en 1860. La Première Guerre mondiale démontre leur inutilité : sans même parler des débuts de l’aviation, les canons allemands bombardent Paris depuis Compiègne ou Soissons et touchent le centre-ville. Elles sont donc supprimées au sortir de la guerre. Cette frontière militaire, arbitraire et ancienne, définit pourtant encore le Paris actuel, en contraste avec les autres capitales européennes qui se sont beaucoup plus étendues : à Berlin par exemple, on détruisait l’ancien mur quand on en construisait un à Paris, et les communes de banlieue sont annexées en 1920 pour former le « grand Berlin », ce qui a des impacts très concrets sur la vie des habitants.

L’efficacité d’Haussmann et de Napoléon III est liée au modèle politique autoritaire du Second Empire, alors que sous la IIIe République, au contraire parlementaire, les décisions sont prises beaucoup plus lentement en raison de la multiplicité des acteurs et des intérêts à concilier. Les réalisations de la IIIe République (boulevard Raspail, rue des Pyrénées, rue de la Convention et surtout de nombreuses écoles primaires) sont plus discrètes que celles du Second Empire qui bouleversent en priorité le cœur de la capitale.

L’évolution démographique de Paris au cours de la première moitié du XIXe siècle est-elle aussi problématique que ne l’a présentée l’historien Louis Chevalier en 1958, dans son célèbre livre Classes laborieuses et classes dangereuses ?

Pour dépeindre une capitale débordée par des flots de migrants, Louis Chevalier s’appuie notamment sur des témoignages littéraires. C’est un type de sources à prendre avec beaucoup de précaution, d’autant que lui-même a écrit un autre livre moins connu qui dépeint une vision moins dramatisante : La Formation de la population parisienne, publié huit ans auparavant, basé plutôt sur une approche statistique.

Si la vie était si terrible à Paris, on peut se demander pourquoi les migrants continuaient d’y affluer, or l’attractivité de la capitale est constante et même croissante au cours du XIXe siècle : alors qu’au départ l’immigration provient surtout du nord-est de la France, il en vient ensuite également de Bretagne, du Massif central et de départements méridionaux ou de l’étranger. Il y a évidemment des inconvénients à vivre à Paris, mais l’accès à l’emploi dans de nombreux secteurs spécifiques et à diverses institutions (écoles, hôpitaux, etc.) est sans pareil.

Chevalier utilise beaucoup le taux de suicide comme indicateur, nettement plus élevé à Paris qu’ailleurs, mais il s’agit en fait d’un phénomène urbain que l’on constate partout au XIXe siècle car, le suicide devant être déclaré, à la campagne où tout le monde se connaît on déclare beaucoup plus rarement un suicide, encore très tabou, alors que dans une grande ville l’anonymat limite fortement ce biais. On peut mentionner également les sources hospitalières : l’enregistrement des malades que l’on soigne fait que les statistiques augmentent, mais ne signifie pas qu’il y a proportionnellement davantage de malades qu’ailleurs, où ils restent dans la sphère privée et échappent aux archives. En histoire sociale, les sources sont elles-mêmes biaisées par les pratiques sociales propres à chaque lieu.

Ce qui est en revanche incontestable, ce sont les ravages des grandes épidémies, au premier rang desquelles s’impose le choléra en 1832 et 1849, voire 1857. Paris souffre d’un entassement humain considérable cumulé à un sous-équipement des infrastructures - les égouts et l’assainissement de l’eau potable notamment. Les Parisiens puisent l’eau de la Seine alors que les déjections y sont rejetées… Le développement du réseau d’égouts est l’une des grandes réalisations de l’haussmannisation, mais encore à la fin du siècle, où c’est désormais surtout la tuberculose qui fait rage, les indicateurs sanitaires de Paris restent moins bons que ceux d’autres grandes villes européennes de taille comparable (Berlin, Vienne, Londres).

L’haussmannisation a-t-elle vraiment, comme on le pense souvent, « chassé » les classes populaires du centre de Paris ?

L’haussmannisation a en effet parmi ses objectifs celui d’écarter du centre de Paris les classes populaires, potentiellement révolutionnaires. Mais cette idée est à fortement nuancer car les mutations de la capitale sont beaucoup plus complexes.

Premièrement, parmi les classes populaires, si certains se déplacent en effet vers la périphérie, une fraction reste  fixée dans des quartiers centraux non touchés par les travaux, le choix dépendant en fait surtout des orientations professionnelles. Par ailleurs, les plus riches se déplacent de plus en plus vers l’ouest parisien, plus aéré et aux immeubles plus confortables. Proust par exemple, passe du 8e au 16e arrondissement ; Debussy, logé au départ dans le 9e, déménage en limite du bois de Boulogne. Ce sont surtout les classes moyennes qui investissent les immeubles haussmanniens du centre puisqu’elles continuent d’y travailler.

La dégradation des conditions de vie des classes populaires sous le Second Empire est également due à deux autres facteurs. D’une part, le déplacement des limites de la ville aux fortifications de Thiers annexe la petite banlieue qui bénéficiait jusqu’ici d’avantages fiscaux en se situant hors de Paris. D’autre part, le développement des chemins de fer et les traités internationaux de libre-échange exacerbent fortement la concurrence parmi les artisans et commerçants parisiens.

Pour finir, comment le XIXe siècle a-t-il marqué l’espace public parisien ?

La commémoration des grands personnages autres que les rois par des statues est une invention du XIXe siècle durant lequel Paris connaît une véritable « statuomanie ». Sous le régime de Vichy, de nombreuses statues en bronze datant du XIXe siècle sont fondues pour récupérer le métal, ce qui permet d’éliminer de l’espace public des personnages dont la mémoire n’est pas en accord avec le régime.

Les changements de nom de rue sont très intéressants pour comprendre le passé. Il n’y a jamais eu de rue Robespierre à Paris par exemple à cause du souvenir de la Terreur : les choix des noms sont évidemment très politiques. Après le Second Empire, on supprime toute une série de généraux pour les remplacer par des révolutionnaires de 1848. Un autre exemple très intéressant est le nouvel Hôtel de Ville, reconstruit après l’incendie de la Commune : parmi ses nombreuses statues datant de l’Ancien Régime qui ornent ses façades, toutes ne sont pas reprises, et on applique notamment le critère d’être né à Paris afin d’écarter certaines figures dont on ne veut plus.

L’utilisation symbolique de l’espace à Paris est très importante - peut-être même trop aujourd’hui. Les plaques notamment sont innombrables, et immortalisent parfois des personnages inconnus du grand public. Même si on est parisien, on a toujours des choses à découvrir dans ce paysage qui change et chaque endroit peut évoquer un épisode historique, tragique ou glorieux.

Paris, « capitales » des XIXe siècles de Christophe Charle est paru aux éditions du Seuil en octobre 2021.