Interview

« La plus grande ville d’Occident » : Paris au Moyen Âge

le 05/07/2022 par Boris Bove, Benoît Collas
le 05/07/2022 par Boris Bove, Benoît Collas - modifié le 05/07/2022

Ville la plus peuplée d’Europe au XIVe siècle devant Venise, l’ancienne Lutèce est déjà au Moyen Âge « le » centre des affaires politiques et économiques d’un royaume encore très rural. Conversation avec l’historien Boris Bove.

Boris Bove est ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé et docteur en histoire de l’Université de Poitiers. Professeur d’histoire médiévale à l’Université de Rouen-Normandie, il est spécialiste de Paris et du monde des villes au bas Moyen Âge. Boris Bove a notamment codirigé avec Claude Gauvard Le Paris du Moyen Âge en 2014, et Notre-Dame, une cathédrale dans la ville en 2022, parus aux éditions Belin.

Propos recueillis par Benoît Collas.

RetroNews : Tout d’abord, disposons-nous de suffisamment de sources pour se faire une idée précise de la vie à Paris au Moyen Âge ?

Boris Bove : Bien que la ville ait une origine antique et qu’il y ait continuité topographique au cours du Moyen Âge, il y a discontinuité totale au point de vue de l’organisation économique et politique. La ville dont nous allons parler dans cet entretien naît en fait au XIIe siècle, et sur bien des aspects, nous ne sommes renseignés qu’à partir du XIVe, voire du XVIe siècle.

Au niveau des archives, trois épisodes historiques ont causé de terribles pertes : la mise sous tutelle de la ville suite à la révolte des Maillotins en 1382, la Révolution au début de laquelle on ne sait que faire des archives d’Ancien Régime, et l’incendie de l’Hôtel de Ville en mai 1871 au cours de la Semaine sanglante. Certaines grandes villes françaises comme Rouen ont, au contraire, des fonds médiévaux bien plus vastes.

Cependant, Paris dispose de certains fonds qui ont été très bien conservés, tels que ceux des propriétaires fonciers, car il s’agissait très majoritairement de monastères qui avaient une « culture de l’écrit ». Mais à côté de ça, nous n’avons presque rien sur la municipalité. Les archives sont donc très contrastées selon les aspects étudiés : trop nombreuses ou au contraire insuffisantes, presque toujours en décalage avec l’échelle du chercheur... Ce qui rend d’autant plus nécessaire le travail collectif.

Combien d’habitants compte Paris au Moyen Âge ? S’agit-il déjà d’une ville française importante ?

La réponse à la question sur la démographie de Paris est à la fois très simple et très compliquée. Il n’y a pas de source avant l’état des feux de 1328 – sorte de recensement des foyers que le Roi peut taxer en cas de guerre – qui indique 61 000 feux à Paris, mais il ne dit pas combien de personnes chaque feu représente. Une moyenne de quatre personnes étant vraisemblable (les apprentis et domestiques étant comptabilisés, puisqu’il s’agit de la famille au sens économique, et non biologique), cela donne 250 000 habitants pour Paris en 1328.

C’est un chiffre très important puisque cela fait de Paris la ville la plus peuplée d’Occident (Venise, en deuxième position, en compte 200 000), ce qui est tout à fait étonnant pour la France qui est un royaume rural et dont les deuxième et troisième plus grandes villes, Gand et Rouen, comptent respectivement 60 000 et 40 000 habitants. Il y a donc un hiatus étonnant entre Paris et les autres villes.

La domination de Paris est déjà en place au XIIe siècle et ne fait que se renforcer au fil du temps. Il y a trois raisons possibles et complémentaires selon moi. Tout d’abord, géologiquement, Paris est au centre du bassin parisien, extrêmement riche sur le plan agricole, et très bien connecté par la Seine et ses affluents aux régions environnantes et à la mer. Ce sont les afflux des populations rurales de ce bassin qui font grossir la ville. Ensuite, Paris joue un rôle de métropole économique, et déjà dans le domaine du luxe : c’est en effet la seule ville française où se développe un artisanat de la soie. Enfin, les élites – clergé, magistrats, nobles – se concentrent dans la ville quand elle devient capitale, au XIIIe siècle.

Quel espace occupe Paris au Moyen Âge ?

À l’époque romaine, la ville de Lutèce se développe autour de la montagne Sainte-Geneviève, le forum étant au niveau de l’actuel Panthéon. Mais les villes romaines sont des villes ouvertes : avec les premiers raids germaniques à la fin du IIIe siècle, les habitants se réfugient sur l’île de la Cité (bien plus petite qu’aujourd’hui), protégée à la fois par la Seine et par un rempart. Jusqu’au Xe siècle, les anciennes villes romaines connaissent ainsi une atrophie.

Aux XIe-XIIe siècles, l’essor économique de l’Occident dynamise les villes et se traduit à Paris par l’émergence de bourgs de part et d’autre de l’île de la Cité. Il y a Saint-Germain-des-Prés sur la rive gauche, mais les plus importants bourgs sont rive droite : Saint-Gervais, Saint-Jean-en-Grève, Saint-Germain-l’Auxerrois et Saint-Jacques-la-Boucherie. Ces bourgs se dotent d’un rempart commun, attesté archéologiquement mais que l’on ne peut dater précisément. À la fin du XIIe siècle, Philippe-Auguste décide la construction d’un rempart pour sa capitale : non seulement plus vaste sur la rive droite que le précédent, le rempart s’étend aussi sur la rive gauche. Paris est ainsi à cheval sur son fleuve, une configuration assez rare. Ce rempart marque l’histoire de la capitale en cristallisant la communauté des habitants.

Philippe-Auguste fait un pari sur le peuplement de la ville, notamment de la rive gauche, mais le développement est tel au XIIIe siècle que la ville déborde largement de son rempart de la rive droite au début du XIVe siècle. Ainsi, pendant la Guerre de Cent Ans, le prévôt des marchands Étienne Marcel lance en 1356 la construction d’un nouveau rempart rive droite, englobant à la fois des champs et des faubourgs densément peuplés. Marcel se faisant assassiner deux ans plus tard, c’est le roi Charles V qui prend le rempart en charge et l’achève : la Bastille est achevée en 1384.

Paris est-elle aussi densément peuplée qu’aujourd’hui ?

La superficie de Paris est forcément liée au nombre d’habitants, mais pas de manière linéaire : un quartier très dense peut voisiner avec un autre à la physionomie rurale.

À la fin du XIIIe siècle, les rôles d’impôts recensent les contribuables précisément dans l’ordre dans lequel ils sont situés dans la rue. On peut ainsi extrapoler des densités de population à partir des densités de contribuables. L’historienne Caroline Bourlet a très bien montré que dans le cœur de la ville, c’est-à-dire l’espace défini par le Châtelet, les Halles et le centre de l’île de la Cité, il y a une densité de 1 200 habitants à l’hectare en prenant l’hypothèse basse de 3,5 habitants par feu (soit presque deux fois plus qu’aujourd’hui, et dans des immeubles plus petits) ; mais à l’inverse, la rive gauche présente des densités de type rural.

D’autant qu’en cette fin de Moyen Âge la population varie énormément : après la peste de 1346, Paris perd entre un tiers et la moitié de sa population, mais la présence des rois qui deviennent citadins au XIVe siècle redynamise la ville. Ensuite, avec l’occupation anglaise, la crise est telle que la population passe probablement sous les 100 000 habitants dans les années 1420, mais Paris retrouvera sa population médiévale optimale au début du XVIe siècle.

Comment s’organisent les quartiers et les lieux de pouvoir dans la ville ? En particulier, comment l’Université naît-elle sur la rive gauche ?

Depuis le XIIIe siècle, la ville se divise en trois parties correspondant aux divisions créées par la Seine. Les auteurs médiévaux ont projeté leur schéma trifonctionnel sur cette tripartition géographique : les bourgeois, qui travaillent, habitent sur la rive droite, dans la Ville ; ceux qui gouvernent habitent dans la Cité, où vivent le roi et l’évêque ; les clercs, qui prient, habitent volontiers dans l’Université sur la rive gauche. Cette vision est évidemment à corriger : s’il est vrai que la plupart des collèges s’installent rive gauche, beaucoup d’étudiants habitent la rive droite, tandis que la moitié des hôtels aristocratiques sont situés rive gauche, alors que les gens de cour habitent davantage en périphérie de la ville (rive gauche intra-muros, rives gauche et droite extra-muros) que près des palais royaux, tout simplement car ils recherchent de la place et du calme.

Concernant l’Université, elle apparaît au XIIIe siècle. Avant cela il n’y a qu’une école dans les villes, l’école cathédrale, gérée par les chanoines au nom de l’évêque. Il y a bien des maîtres qui enseignent de façon privée, mais l’évêque leur donne ou non l’autorisation d’exercer et contrôle le contenu des cours. Pour s’y soustraire, certains maîtres se retirent sur la moitié orientale de la rive gauche, terres de l’abbé de Sainte-Geneviève, qui n’est pas soumise à l’autorité de l’évêque. C’est ainsi que les écoles se multiplient progressivement sur la rive gauche, avant d’aboutir en 1215 à la création de l’Université de Paris, reconnue par le Pape.

« Il ne faut donc pas imaginer que le Roi ‘contrôle’ la ville au Moyen Âge : il en est plutôt l’arbitre. »

Comment s’organise la gestion de la ville entre la municipalité et la royauté ?

Il faut définir avant tout ce qu’est une ville : une agglomération qui a conscience de son unité. Et comme dans beaucoup de villes médiévales, la municipalité naît du rempart : les bourgeois de Paris se cotisent pour financer la moitié du rempart (qui représente une somme colossale, même pour Philippe-Auguste), et ce sont aussi eux qui en organisent la garde et l’entretien. Mais la municipalité n’a pas tous les pouvoirs : cette dernière a en charge d’une part la défense, c’est-à-dire la gestion du rempart, et d’autre part la Seine, voie de transport par excellence, afin que l’approvisionnement puisse se faire dans de bonnes conditions.

La municipalité n’a donc pas de pouvoir de justice ordinaire : ce sont les seigneurs qui exercent chacun leur justice sur leurs terres où ils disposent de piloris, le Roi possédant seulement 10 % du sol de la ville. Ayant toutefois une double casquette de seigneur et souverain, il peut s’imposer en tant que souverain à d’autres seigneurs sur plusieurs aspects : il exerce la justice d’appel (sur tout le royaume, mais à laquelle les Parisiens ont plus facilement accès), et contrôle les corporations et tout ce qui concerne les artisans par l’intermédiaire de son prévôt, puissant personnage siégeant au Châtelet.

Il ressort donc de tout cela que Paris relève d’une cogestion d’une vingtaine de seigneurs, de la prévôté des marchands et du prévôt royal, avec des logiques topographiques et juridiques qui s’entrecroisent. Il ne faut donc pas imaginer que le Roi « contrôle » la ville au Moyen Âge : il en est l’arbitre mais ne la contrôle pas directement, et son prévôt n’est pas un préfet. D’autant qu’évidemment, les affaires du domaine spirituel (hérésie, parjure, divorce, etc.) relèvent de la justice de l’évêque.

Les historiens des XIXe et XXe siècles ont répandu une vision anachronique et téléologique de l’histoire de Paris, qui ne serait qu’une progressive mise sous tutelle de la ville par le pouvoir central, de Saint Louis à Napoléon. Or, au Moyen Âge, le Roi surveille Paris mais ne dirige pas la ville, et les bourgeois sont à la fois autonomes et fiers d’être les premiers sujets du Roi. Au XIVe siècle, il y a un embryon d’État qui prétend gouverner mais n’en a absolument pas les moyens. À Paris comme partout dans le royaume, la royauté s’appuie sur des relais locaux, à commencer par les « bonnes villes », expression qui apparaît au XIIIe siècle et devient une norme au XIVe, désignant les villes sur lesquelles le Roi peut s’appuyer pour combattre les Anglais.

Quelle est la place des pauvres ainsi que des classes populaires dans la ville ?

Il n’y a jamais plus de 10 000 personnes dans les rôles d’impôts alors que comme nous l’avons vu, il y a 61 000 chefs de feu à Paris en 1328, ce qui signifie que tous ceux qui n’y figurent pas sont trop pauvres pour être taxés. Il faut toutefois définir le sens de pauvre au Moyen Âge : c’est celui qui n’a pas de réserves économiques – de gras, et l’on parle fiscalement des gros et des menus –, qui chaque jour ne gagne pas plus que ce dont il a besoin pour vivre. Mais la notion est en fait plus large : elle désigne aussi toute personne dans le besoin, tel un pèlerin en difficulté – ce, même s’il est riche dans sa ville d’origine –, un malade ou encore un fou.

La précarité est très présente et très forte au Moyen Âge, d’où l’importance des associations, ainsi que de la charité. Sans charité, la société ne pourrait tenir tant les écarts de richesses sont grands ; pour autant, les clercs enseignent que les pauvres iront au paradis et les riches en enfer, ce qui fait que ces derniers, bourgeois comme aristocrates, consacrent une partie de leur fortune à créer des hôpitaux pour les pauvres, dont les bénéficiaires ont pour mission de prier pour le salut de l’âme des fondateurs. Les hôpitaux accueillant les pauvres – au sens médiéval donc –, leur fonction se rapproche en fait du terme postérieur d’hospice.

Le plus grand hôpital de Paris est l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité. À la charge de l’évêque, cet hôpital est capable d’accueillir plusieurs centaines de malades, et est très apprécié des habitants : lorsqu’un Parisien fait un testament, il donne toujours au moins à son curé et à l’Hôtel-Dieu. Contrairement aux autres, cet hôpital a une véritable fonction médicale, pour les femmes en couche par exemple – “pauvres” elles aussi.

Quant aux véritables indigents, nous n’avons pas de statistiques les concernant. La mendicité, très présente, est institutionnalisée : chaque paroisse consacre une partie de son budget à ses pauvres, qui ont un emplacement et des horaires précis pour mendier dans l’église, et qui peuvent être bien insérés socialement. Bien sûr, en temps de guerre et de crise, la charité diminue alors que les mendiants se multiplient : c’est un système qui fonctionne surtout quand la ville est prospère.

Comment se rythme une journée de la capitale, de l’aube à la nuit, au Moyen Âge ?

Nous avons peu de renseignements sur ces aspects-là. La journée héritée des Romains est calibrée sur la lumière du jour, ainsi le temps est bien divisé en 12 heures mais elles sont d’une durée variable selon les saisons. L'activité commence donc à l’aube et se termine au coucher du soleil : tout se règle sur la lumière du jour car elle est indispensable pour travailler, et les bougies de suif éclairent mal, sont coûteuses et sentent mauvais. En été, la journée devenant très longue et chaude, on fait une pause au milieu qui peut être conséquente, de midi à 15 heures par exemple. Dans une ville aussi grande que Paris, tout le monde ne pouvant être réglé sur la même heure, on se réfère à la cloche de son église paroissiale.

La nuit, on ne voit donc rien, d’où la présence du guet auquel on participe à tour de rôle. Les bourgeois de guet font de grands feux aux carrefours majeurs : les Halles, la place de Grève, le palais de la Cité. Il y a aussi un guet mobile pour surveiller que les guets immobiles sont bien à leur poste, et surtout pour patrouiller dans les rues : le principe étant le couvre-feu, toute personne dans la rue la nuit est considérée comme suspecte, et est à ce titre arrêtée. En temps de guerre, en plus de fermer les portes de la ville, on tend des chaînes qui ferment chaque rue afin d’empêcher la prise rapide de la ville.

Pour conclure, quelles ruptures s’opèrent à Paris du Moyen Âge à l’époque moderne ?

Il faut souligner qu’il n’y a aucune rupture entre la fin du Moyen Âge et l’époque moderne, mais au contraire une forte continuité : le découpage académique inséré au tournant des XVe et XVIe siècles n’a aucun sens du point de vue de l’histoire urbaine, ni à Paris ni ailleurs. La ville médiévale – la « bonne ville » – se structure et se développe du XIIe au XVIe siècle. Son autonomie se manifeste dans la cérémonie de l’entrée du Roi : les corps constitués l’accueillent en dehors des remparts, et lui offrent les clefs pour qu’il entre solennellement dans la ville.

C’est à partir du XVIIe siècle, à Paris comme dans les autres villes, que cette organisation de la municipalité est progressivement remplacée par la mise sous tutelle de l’État royal. À Paris, c’est très net : le lieutenant général de police fait figure de prédécesseur du préfet de Paris. Le prévôt des marchands existe toujours mais est alors nommé par le Roi. Dans le reste du royaume, ce sont les parlements de province ainsi que les intendants royaux qui ont ce rôle de relais de l’État royal.

Louis XIV instaure ainsi une mainmise quasi directe sur la ville. Évidemment, cela commence à se construire avant – sous Henri IV notamment – et se renforce après, mais c’est bien le règne du Roi-Soleil qui en est la période charnière. Les entrées royales n’ayant plus grand sens, le Roi va plutôt organiser un Te Deum à Notre-Dame et y convoquer les corps constitués pour célébrer un évènement : l’initiative a ainsi changé de camp.

Le Paris du Moyen Âge et Notre-Dame, une cathédrale dans la ville, codirigés par Boris Bove et Claude Gauvard, ont été publiés aux éditions Belin.