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Aux sources de la crainte d'un « péril jaune »

le par - modifié le 15/02/2021
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De la révolte des Boxers au personnage de Fu Manchu, la figure du « Chinois » terrifie la presse occidentale des débuts du XXe siècle. A grands renforts de clichés xénophobes, elle crée de toutes pièces un personnage cupide et mauvais, prêt à marcher sur un Ouest en déclin.

A la fin du XIXe siècle, la vogue des théories affirmant la « supériorité de la race blanche » ont fait rapidement craindre que cette place dominante ne soit menacée. Si l’on a vite, en Europe, pointé du doigt les Juifs, ailleurs cette angoisse se concentre aussi sur d’autres populations : les Noirs en Amérique du Nord, mais également les Chinois.

Redoutant que la forte immigration chinoise (employés notamment pour des travaux pénibles lors de la construction du premier chemin de fer transcontinental) ne vienne menacer le pouvoir blanc, les États-Unis votent en 1882 la « Loi d’exclusion des Chinois » (« Chinese Exclusion Act »), empêchant l’entrée de ressortissants de l’Empire du Milieu sur le territoire américain. Un projet de législation similaire discutée en Australie trouve rapidement des échos en France, notamment dans les pages du Petit Parisien du 10 juillet 1888, qui prévient déjà ses lecteurs d’un nouveau danger, celui du « péril jaune ».

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Trois ans plus tard, cette prétendue menace vise maintenant la France, si l’on en croit l’autre quotidien à grand tirage de l’époque, Le Petit Journal. En page de Une de l’édition du 9 mai 1891, dans un article intitulé « Une inondation à craindre », Thomas Grimm prévient ainsi :

« Jusqu’ici notre Europe a été indemne de l’immigration chinoise.

Mais cette situation durera-t-elle longtemps à présent que les bateaux à vapeur mettent la Chine à quelques semaines de nos ports ? »

Utilisant l’imagerie des grandes invasions ayant fait disparaître l’Empire romain d’Occident au Ve siècle (manière sans doute, de rapprocher les Chinois de son temps des Huns antiques, discours qui sera notamment utilisé quelques années plus tard pour les Allemands), le même auteur tente de démontrer que la puissance chinoise réside dans l’immensité de sa population. Plus que militaire, le « péril jaune » serait donc, à ses prémisses, surtout démographique :

« La Chine mérite mieux que l’ancienne Germanie barbare l’appellation de “fabrique d’hommes”. C’est la plus colossalement dense des fourmilières humaines […]

Les missionnaires français et russes qui ont pu sonder dans ses profondeurs cet océan d’existences humaines, estiment que la population chinoise a maintenant dépassé le chiffre de cinq cents millions d’hommes – soit plus du tiers de la population totale du globe ! »

Ce discours, que l’on retrouve y compris à gauche dans des journaux à tendance marxiste comme Le Parti ouvrier en 1893 – dont l’un des contributeurs emploie explicitement le terme « péril jaune » – sert vite d’outil pour dépeindre la colonisation de la Chine par les grandes puissances occidentales comme une opération préventive contre une menace nécessairement mortelle.

En 1895, à travers une illustration qu’il commande à Hermann Knackfuss, le Kaiser Guillaume II enjoint ainsi les nations européennes à s’armer contre le « péril jaune » et a accéléré la mise sous tutelle de la Chine, dont la souveraineté a pourtant déjà été bien amoindrie après les deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860). L’image, vendue au détail dans divers pays, est publiée en France par Le Monde Illustré du 30 novembre 1895, accompagné d’une traduction de l’explication officielle de cette iconographie :

« Debout, sous les rayons du symbole chrétien, se tiennent au sommet d’un rocher les figures allégoriques des puissances civilisées.

Au premier plan, l’Allemagne, le glaive en main, suit d’un œil attentif les progrès du péril : derrière elle, la Russie, gagnée à la cause de la civilisation, appuie familièrement son bras sur son épaule. Puis, viennent l’Autriche et l’Italie, qui s’efforcent d’entraîner l’Angleterre, encore hésitante.

[Au loin] les flammes d’une ville incendiée et le fourmillement des hordes barbares. Puis, dans les lourds nuages de fumée qui obscurcissent le ciel, un dragon crachant du feu, et Boudha [sic] accroupi dans sa pose traditionnelle. »

Le résultat de ce discours ne se fait pas attendre. Les interventions occidentales se multiplient en Chine à la fin du XIXe siècle, et même si, à travers une caricature devenue célèbre publiée le 16 janvier 1898, Le Petit Journal se moque du trop grand appétit de l’Allemagne ou de l’Angleterre, il n’en demeure pas moins que le commentaire de cette illustration justifie amplement la mise sous tutelle de l’empire du Milieu par les puissances européennes et le Japon, en évoquant à nouveau le souvenir des Grandes Invasions du Ve siècle :

« L’Europe s’occupe très activement à conjurer le fameux péril jaune ; vous connaissez la fameuse menace d’un envahissement par l’Est de ces nations asiatiques qui doivent, selon les spécialistes, comme une nuée de sauterelles s’abattre un jour sur nos terres dépeuplées par l’égoïsme.

Les Chinois se multiplient effroyablement, tandis que nous craignons les trop nombreuses familles, donc ils doivent nous manger.

Toutes les grandes invasions ne sont-elles point parties de l’Asie ? Voyez Attila ! »

Au début du XXe siècle, cette crainte de l’Asie ira crescendo à cause d’événements provoqués en grande partie par l’impérialisme européen. Réagissant aux traités inégaux imposés par les puissances occidentales et le Japon, le mouvement des Boxers provoque une première flambée d’emploi du terme « péril jaune » dans la presse hexagonale, avec 505 occurrences en 1900. Mais c’est surtout la victoire du Japon en 1905 dans la guerre qui l’oppose à la Russie, qui provoque une véritable explosion de l’usage de l’expression, avec 1 536 occurrences en 1904, 1 743 en 1905 et enfin 2 199 en 1906, un record.

Certes, d’aucuns, comme Jean Longuet (le petit-fils de Karl Marx), moque, dans L’Humanité du 13 juin 1904, cette vague xénophobe (« le “péril jaune” n’est une chimère aussi ridicule que le “péril blanc”, dont parlent à tort et à travers au Japon les éléments qui gobent tout, comme ces mêmes éléments en Europe exhibent le “péril jaune” qu’ils ont inventé. » Mais la majorité de la presse analyse la déroute d’une puissance européenne face à une nation asiatique comme le début d’une décadence de l’Occident. On y voit aussi le symbole d’une perte de virilité de l’homme blanc, remplacé dans son lit par un Japonais, comme le montre ce dessin publié dans La Caricature 19 mars 1904 ou cet autre dans les pages du Rire du 6 janvier 1906.

Aussi, si, après 1906, le nombre d’occurrences du terme « péril jaune » baisse drastiquement dans la presse française (179 en 1911), il n’en demeure pas moins que l’image d’une invasion chinoise devient un lieu commun du discours raciste, et ce d’autant plus qu’il reprend en partie des stéréotypes accolés à d’autres peuples, notamment aux Juifs. L’auteur de l’article du Petit Journal du 9 mai 1891 évoqué plus haut faisait déjà le parallèle entre les deux populations :

« Les aptitudes chinoises au négoce, à toutes les espèces d’opérations financières égalent, si elles ne les dépassent, celles de la race israélite.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le Sémite n’entre pas volontiers en lutte avec le “Céleste” pour lui disputer un marché. »

Sans cesse vaincue dans les conflits auxquels elle prend part, la Chine ne peut en effet représenter une menace militaire. On invente alors, comme on le fait au même moment pour les populations juives, l’idée que les représentants de cette nation exerceraient une « influence » souterraine pernicieuse. La révolte des Boxers, s’appuyant en partie sur une société secrète, favorise cette explication que l’on retrouve vite dans la presse conservatrice hexagonale, où certains la comparent à la franc-maçonnerie, donc aux Juifs.

La Cocarde du 12 juin 1900 publie ainsi un article intitulé « Boxers de Chine et Boxers de France » ; Le Petit Moniteur universel du 17 septembre de la même année publie pour sa part un long billet, dans lequel on peut lire :

« La presse à la solde de la juiverie, de la maçonnerie et de l’huguenotaille se plaît à donner aux révoltés Chinois le nom de nationalistes, afin que l’odieux de leur conduite, puisse nuire par rapprochement aux bons Français qui défendent le patrimoine intellectuel et moral de la France.

Cette tactique est habile, car elle a pour but de tromper le public sur la nature exacte du mouvement qui a ensanglanté la Chine.

Les soulèvements actuels ne sont pas, loin de là, un effet do sentiments patriotiques inconnus dans le céleste Empire, et ne peuvent dès lors être imputés à un nationalisme asiatique ; ils sont au contraire l’œuvre des sectes maçonniques chinoises qui s’entendent tout comme les nôtres, à fomenter dans l’ombre des troubles et des révolutions. »

Une fois le lien entre société secrète chinoise et complot juif établi, on retrouve alors accolées au « péril jaune » des caractéristiques déjà présentes dans l’imagerie antisémite. Par exemple, sur sa Une du 3 novembre 1911, Excelsior publie un photomontage s’inspirant directement de la caricature d’Esnault réalisée pour le journal antisémite La Libre parole illustrée du 28 octobre 1893. Outre l’idée de domination mondiale et de menace sur les nations occidentales, on retrouve dans ces deux illustrations l’utilisation d’une imagerie zoomorphique : les ongles longs et sinueux du personnage asiatique sur la Une d’Excelsior renvoient autant à des tentacules (souvent attribuées au complot maçonnique, comme c’est le cas ici) qu’à des mains griffues.

Unes comparées de La Libre parole et de l'Excelsior sur le thème de la conspiration contre l'Occident - source : RetroNews-BnF
Unes comparées de La Libre parole et de l'Excelsior sur le thème de la conspiration contre l'Occident - source : RetroNews-BnF

Ces détails permettent d’animaliser l’autre en lui accolant des caractéristiques dignes d’une bête sauvage. Et si elle s’appuie, lorsqu’il s’agit des asiatique, sur une certaine réalité (en Chine, les nobles mandchous et les souverains portent des ongles longs et des protège-ongles afin de montrer qu’ils ne travaillent pas de leurs mains), celle-ci est fortement exagérée puis déformée pour donner une apparence inhumaine à l’ennemi « racial », comme on peut le lire dans les pages du Journal de Dreux du 13 octobre 1901 :

« Dans certaines parties de la Chine, les gens vraiment smart se croiraient perdus d’honneur si les ongles de leurs mains n’étaient pas d’horribles griffes, mesurant parfois jusqu’à 50 centimètres.

En Annam, c’est presque un signe de noblesse, car l’on conçoit aisément que tout travail manuel soit assez difficile pour des gens munis de pareilles serres.

Ajoutez que peu d’armes sont aussi redoutables que ces ongles monstrueux, pour crever les yeux d’un adversaire qui s’approche, et très souvent les dandys chinois protègent leurs petites épées portatives en les enfermant dans une sorte de gaine, presque toujours en or ou en argent. »

Pendant la Première Guerre mondiale, l’inquiétude raciale se déplace du Chinois à l’Allemand, comparé à un nouveau Hun. Mais, après le conflit, le souvenir du « péril jaune » perdure.

Il est d’abord associé au communisme après la Révolution russe de 1917, comme ici en page de Une de L’Ouest-Éclair le 5 février 1925, où l’on peut lire :

« On ne paraît avoir compris chez nous que le bolchevisme est avant tout une révolte de l’anarchie orientale contre la civilisation européenne.

La Russie, c’est déjà l’Orient, et le bolchevisme est une mystique, également orientale par ses origines et ses caractères. »

Mais c’est aussi et surtout dans la culture populaire que se diffuse encore la peur de l’invasion asiatique insidieuse, notamment après que le romancier britannique Sax Rohmer a créé en 1913 Fu Manchu. Ce personnage inquiétant est décrit comme un génie du mal qui, à l’instar du Juif de la propagande antisémite, opère dans les plus ténébreux recoins des grandes métropoles occidentales à l’aide d’une puissante organisation secrète. Ses sombres menées sont stoppées, fort heureusement pour le lecteur européen de cette première moitié du XXe siècle, par l’intervention du héros Sir Nayland Smith.

D’abord déclinés sous forme de romans, les méfaits de Fu Manchu sont vite portés à l’écran, en 1923 en serial, puis en longs-métrages 1929 et surtout en 1932 (The Mask of Fu Manchu ou Le Masque d’or en français) avec dans le rôle-titre Boris Karloff, inquiétant comédien qui avait déjà joué la créature dans le Frankenstein (1931) de James Whale. Manière de confondre, à travers l’acteur qui les incarne (lui-même britannique, mais qui avait pris un nom de scène russe pour faire plus exotique, donc inquiétant), le Chinois et le monstre.

Trente ans plus tard, alors que la peur de la Chine maoïste joue à plein, rien n’a changé et c’est au tour d’un autre acteur britannique spécialisé dans les rôles de monstres, Christopher Lee (il s’est fait connaître en incarnant Dracula au cinéma) de porter à l’écran Fu Manchu dans une série de films à partir de 1965, notamment Le Masque de Fu-Manchu dont la sortie est annoncée dans Paris-presse, L’Intransigeant du 10 février 1966.

Incarnation de la crainte du « péril jaune », Fu Manchu suscite nombre de copies, notamment dans les publications pour la jeunesse. En mars 1940 dans les pages d’Aventures, Superman/Yordi affronte ainsi le leader d’une secte chinoise qui rappelle fortement le personnage de Sax Rohmer. Ce génie du mal asiatique habite dans une forteresse à l’apparence toute médiévale et enlève d’ailleurs une jeune femme blanche que le super-héros, incarnant lui la modernité occidentale, s’empresse de sauver.

Pareillement, Batman, appelé en France « Le Justicier », est confronté, dans les pages des Grandes Aventures en novembre 1940, à un maître criminel chinois surnommé « le dragon vert » alors qu’au même moment, aux États-Unis, on animalise les Asiatiques au point de montrer un clone de Fu Manchu sous des traits insectoïdes, comme c’est le cas sur la couverture de Silver Streak Comics n° 6 (septembre 1940) où le super-héros Daredevil affronte « la Griffe » (« The Claw »), un génie du mal venu de l’Empire du Milieu au faciès monstrueux.

Clone de Fu Manchu en monstre insectoïde, couverture de Silver Streak Comics, 1940 - source : Creative Commons
Clone de Fu Manchu en monstre insectoïde, couverture de Silver Streak Comics, 1940 - source : Creative Commons

Ces exemples montrent à quel point le mythe angoissant du péril jaune demeure présent dans la culture occidentale, au point de ressurgir aujourd’hui alors que la Chine s’affirme comme l’une des grandes puissances mondiales. En 2011, Le Figaro titrait ainsi une brève sur son site : « L’Occident craint le péril jaune »…

Pour en savoir plus :

Guillaume Doizy, « Édouard Drumont et La Libre parole illustrée : la caricature, figure majeure du discours antisémite ? », in : Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 135, 2017, p. 97-125

Christopher Frayling, The yellow peril : Dr Fu Manchu and the rise of Chinaphobia, Londres, Thames & Hudson, 2014.

Ruth Mayer, Serial Fu Manchu the Chinese supervillain and the spread of Yellow Peril ideology, Philadelphie, Temple University Press, 2014

Régis Poulet, « Le Péril jaune » , in : Le revue des Ressources, 6 juillet 2010

Urmila Seshagiri, « Modernity's (Yellow) Perils: Dr. Fu-Manchu and English Race Paranoia », in : Cultural Critique , n°62, 2006, p. 162–194

Illustration : « La révolution chinoise aggrave le péril jaune », Excelsior, 3 novembre 1911

William Blanc est historien, spécialiste du Moyen Âge et de ses réutilisations politiques. Il est notamment l'auteur de Le Roi Arthur, un mythe contemporain (2016), et de Super-héros, une histoire politique (2018), ouvrages publiés aux éditions Libertalia.