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1942 : émeute à la suite des restrictions alimentaires

le par - modifié le 09/11/2021
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Le 31 mai 1942, une protestation organisée par la résistance communiste devant un magasin de la rue de Buci, à Paris, vire à l’émeute et fait deux morts dans les rangs de la police. Elle entraînera une répression sanglante avant d’être reconnue comme fait de résistance après la Libération.

Gare Montparnasse, 17 août 1942. Alors qu’on les embarque pour Rennes, lieu de leur future détention, des prisonnières politiques se mettent à entonner La Marseillaise afin de provoquer l’émoi et de faire diversion pour faciliter l’évasion d’une codétenue. À bord du train, Madeleine Marzin saute par une fenêtre sur la voie et, avec la complicité d’employés de chemin de fer, réussit à se fondre dans la foule. Un mois plus tôt, cette militante communiste avait été graciée par le maréchal Pétain après sa condamnation à mort en tant que meneuse d’une manifestation contre les restrictions alimentaires, qui fit deux morts par balle et trois blessés chez la police.

Le 31 mai 1942, jour de la Fête des mères, un groupe de femmes, avec Madeleine Marzin à sa tête, se rassemble devant un magasin au carrefour, très commerçant, de la rue de Buci et de la rue de Seine, dans le 6e arrondissement de Paris. Elles sont là pour dénoncer la façon dont les Allemands s’accaparent les stocks de nourriture, pour protester contre le rationnement généralisé à coups de tickets d’alimentation et de portions faméliques. Ce sont les communistes qui, depuis leur clandestinité, ont monté l’opération, ces « terroristes » que la presse de la collaboration n’hésite alors pas à comparer à une Guépéou française, en référence à la police politique soviétique.

« On le sait, il était à peu près 10 h 30, raconte Paris-Soir. Devant le magasin “Eco”, 77, rue de Buci, les ménagères attendaient leur tour. Soudain des individus mêlés à la foule lancèrent, affirment certains témoins, des tracts : “Si vous avez faim, pillez !” et, pour donner l'exemple, une femme de la bande se jette sur les boîtes de conserves. [...] Confusion, désordre, les agents accourent. Un brigadier qui passait et n'était même pas en service prête main-forte à ses camarades. […] Bilan : le brigadier Eugène Vaudrey, 44 ans, père d'un enfant, l'agent Morbois, morts. »

Dans les semaines et les mois qui suivent, une quarantaine de participants à la manifestation sont arrêtés. Sous la direction du maréchal Pétain, le conseil des ministres du régime de Vichy décide dès le surlendemain de traduire les premiers interpellés devant le Tribunal d’État, une des juridictions d’exception sans instruction contradictoire créées, avec les sections spéciales, à l’automne précédent. Les deux agents tués sont enterrés en présence de nombreuses personnalités, dont le secrétaire général de la police René Bousquet et le préfet de police de Paris Amédée Bussière qui, « soldat [...] placé à ce poste par le maréchal Pétain et le président Laval », appelle dans son éloge funèbre à « châtier les coupables rapidement et impitoyablement ! ».

L’affaire de la rue de Buci voisine, en une des journaux, avec d’autres événements sanglants qui reflètent les résistances multiples rencontrées par le régime de Vichy. Dans la nuit du 29 au 30 mai, la Royal Air Force mène des bombardements nocturnes sur la région parisienne. Le 2 juin, Albert Clément, ancien communiste rallié au Parti populaire français du fanatique de la collaboration Jacques Doriot et devenu directeur de son journal, Le Cri du peuple, est abattu par ses anciens camarades. Bientôt, après une nouvelle manifestation sanglante devant un magasin rue Daguerre, à la tête de laquelle on retrouve notamment le futur dissident communiste Arthur London, la presse collaborationniste ironisera sur l’arlésienne d’un second front : « Comme deuxième front, ils n’ont encore trouvé que celui qui va de la rue de Buci à la rue Daguerre. » Un second front qui finira par s’ouvrir, début novembre, avec le débarquement allié en Afrique du nord...

Si la manifestation de la rue de Buci traduit l’activisme communiste, les événements de la même période l’inscrivent donc dans un contexte plus large de convergence des antinazis que dénoncent des collaborateurs effrayés. Intervenant aux obsèques de son ancien lieutenant, Jacques Doriot fait explicitement le lien avec l’émeute et s’interroge sur les profils des meneurs – Madeleine Marzin est institutrice, d’autres manifestants travaillaient à la préfecture ou au central téléphonique –, qui laisse croire selon lui que les administrations « sont encore peuplées de trop de gaullistes, de judaïsants, de francs-maçons, qui attendent la victoire anglorusse et le retour de l’ancien régime ». Dans un éditorial vengeur intitulé « Le temps des assassins », l’hebdomadaire d’extrême droite Je suis partout explore le même registre et appelle à la vengeance populaire si la justice s’avère trop lente ou trop indulgente :

« Le temps des assassins, c'est le temps de la jungle, et la loi de la jungle reste le talion. Nous en avons assez des cadavres de nationaux et du meilleur sang qui rougit la pierre de nos villes. [...] L'heure où de justes représailles ne sont pas exercées par la France sur les communistes et sur les Anglais risque d’être, au minimum, l’heure où des communistes et des Anglais seront trouvés étranglés par des mains sans armes, et pendus aux réverbères des quartiers frappés. »

Le 26 juin, le Tribunal d’État prononce quatre premières condamnations à mort. Le 23 juillet, les trois hommes condamnés sont guillotinés à la prison de la Santé tandis que Madeleine Marzin est graciée par Pétain. La nouvelle tient en quatre lignes dans la presse ; les noms des suppliciés, Edgar Lefébure, Henri Meunier et André Dalmas, ne sont même pas mentionnés. Et pas davantage, bien sûr, leurs derniers mots : on apprendra par la suite de l’avocat de Lefébure que « ses dernières paroles furent : Vive la France ! Le mot “France” fut prononcé au moment même où le couperet achevait sa course. Puis ce fut le tour de Meunier et de Dalmas, également calmes et magnifiques ».

Mayer Kaliski, un accusé acquitté mais soupçonné d’être juif, est lui déporté dans un des premiers convois pour Auschwitz, où il mourra. D’autres participants à la manifestation seront exécutés plus tard, dont cinq élèves du lycée Buffon, condamnés dans un premier temps à perpétuité puis livrés aux Allemands, qui les soupçonnent de tentatives d’assassinat, et fusillés en février 1943.

Le sort des militants et militantes arrêtés, écrit l’historienne américaine Paula Schwartz dans Today Sardines Are Not for Sale – récent et méticuleux essai de micro-histoire nourri d’entretiens avec les protagonistes et de fouilles dans les archives –, reflète la façon dont l’affaire a été façonnée par les questions de genre :

« Les militants et les organisateurs ont tenu compte du genre dans la formulation de stratégies politiques et dans la division du travail politique entre les hommes et les femmes ; les autorités françaises et allemandes ont pratiqué une politique de répression genrée. »

Parce que les résistantes étaient chargées de lancer la manifestation depuis la file d’attente puis en envahissant le magasin et les FTP de l’encadrer, ce sont ces derniers qui se sont retrouvés au contact de la police. Parce que le garde des Sceaux Joseph Barthélémy était opposé à la peine de mort pour les femmes, il a convaincu un Pétain indifférent à la question (quatre condamnées à mort seront guillotinées sous Vichy, une première depuis un demi-siècle) que l’exécution de Madeleine Marzin ferait mauvais effet sur l’opinion publique.

Graciée puis évadée, l’institutrice communiste, future députée de 1951 à 1958, se retrouvera un jour à témoigner contre celui qui avait requis la peine de mort contre elle, le procureur Paul Farge. Fin décembre 1949, ce dernier, qui a aussi obtenu en 1943 la tête de Marie-Louise Giraud, jugée coupable d’avoir aidé des femmes à avorter, est condamné aux travaux forcés à perpétuité pour collaboration.

À la Libération, la manifestation de la rue de Buci devient un enjeu de l’épuration de la justice, mais aussi de mémoire et de reconnaissance de la résistance. En janvier 1945, un premier recours en révision des condamnations est rejeté au motif que l’affaire est considérée comme un crime de droit commun, un pillage alimentaire qui a mal tourné ; il faudra finalement un deuxième examen du dossier pour que les condamnations soient annulées en février 1945 et que cette protestation soit officiellement consacrée comme épisode de résistance.

Cela n’empêchera pas, symbole des zones grises de l’époque, une commission d’enquête de maintenir le statut de « victimes du devoir » des deux policiers tués, au vu de témoignages faisant état de leur statut de « bons patriotes » animés au quotidien de « sentiments anti-allemands ». Vers la fin de son enquête, Paula Schwartz pointe qu’un de leurs collègues intervenus le 31 mai 1942 pour réprimer avec eux la manifestation, Robert Bottine, a, comme Madeleine Marzin ou les lycéens de Buffon, aujourd’hui droit à sa plaque dans les rues de Paris : il est mort boulevard Saint-Germain, le 19 août 1944, en combattant pour sa libération.

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Pour en savoir plus :

Paula Schwartz, Today Sardines Are Not for Sale. A Street Protest in Occupied Paris, Oxford University Press, 2020.

Francis Szpiner, Une affaire de femmes, Balland, 1986 (sur l’affaire Marie-Louise Giraud, condamnée à mort sur réquisitions de l’avocat général Paul Farge et dont la grâce fut refusée par Pétain).

Jean-Marc Berlière, Polices des temps noirs. France 1939-1945, Perrin, 2018.

Évelyne Morin-Rotureau (dir.), 1939-1945 : combats de femmes. Françaises et Allemandes, les oubliées de la guerre, Autrement, 2001.

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