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La butte Bergeyre : histoire de l’autre butte Chaumont

le par - modifié le 30/03/2022
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Après avoir accueilli un célèbre stade de sport puis un parc d’attraction dans les années 1920, la petite butte du 19e arrondissement deviendra un haut-lieu de la spéculation immobilière crapuleuse lors de la décennie suivante, au grand dam de ses habitants.

La Butte Bergeyre est l’une des Buttes-Chaumont qui n’a jamais été transformée en jardin. La zone abritait des moulins au XVIIe siècle et, comme beaucoup d'espaces intégrés à Paris après 1860, elle fut bouleversée par les grandes percées haussmanniennes. En effet, cette butte de déblaiement est liée au percement de l’avenue Manin entre 1863 et 1867. Mais elle repose aussi sur des carrières de gypse du XVIIIe siècle, qui, aujourd’hui encore, rendent son sol instable.

Un stade sportif puis un parc d’attraction

Son nom vient du rugbyman Robert Bergeyre, un espoir du rugby français tué pendant la Première Guerre mondiale. En 1914, on projette en effet de faire du sommet de la Butte qui est encore un terrain vague, un grand terrain de sport pour les besoins du Sporting Club Vaugirard, dont l’armée a réquisitionné le lieu d'entraînement. La Première Guerre mondiale va retarder les choses, mais dès août 1918, de multiples manifestations sportives (athlétisme, rugby, football, y compris des matchs des Jeux Olympiques de 1924), vont prendre place au sommet de la Butte, et ce jusqu’en 1926. L’un des premiers matchs de rugby oppose ainsi l’équipe de Paris à celle de l’armée australienne, au cours d’une partie où la pluie rend le terrain glissant.

Mais avant d’être la Butte Bergeyre, du nom du stade (appelé aussi Bergère dans la presse), elle a d’abord abrité des vaches, restant pendant plus de deux décennies le domaine des herbes folles. Un diorama s’y installe temporairement entre 1888  et 1893 (Le Figaro, 13 juillet 1889), accolé un temps à un asile de nuit (La Lanterne, 20 avril 1891). C’est ensuite le baron Rothschild qui le premier met en place un plan d’urbanisation en construisant la Fondation Rothschild (Le Figaro, 24 janvier 1905).

Mais surtout, à partir de 1909, pendant quelques années effervescentes, le lieu s’appelle Les Folles Buttes, du nom du Lunapark installé par la Société d’attraction et d’exploitations parisiennes (Le Journal, 30 mai 1912). Ce parc d'attractions va rapidement accueillir des salles de spectacle, un restaurant, un grand bal populaire, une piste de patinage et un cinéma en plein air. Après-guerre, on y installe aussi des courts de tennis, des garages et une crèche.

Ces salles de spectacles (théâtre et music-hall, puis cinéma) attirent un public populaire qui s’y rend pour se divertir, mais aussi des militants de gauche (libertaires, socialistes puis communistes). Ainsi, l’harmonie du Parti socialiste y donne des concerts publics durant l’été (L’Humanité, 9 juillet 1913). Accompagné par l’Harmonie de la Bellevilloise, le libertaire pacifiste Sébastien Faure y présente la « Revue de fin d’année » des enfants de La Ruche, son projet éducatif d’orphelinat qui dure de 1904 à 1917. Pendant la guerre, l’Union des syndicats ouvriers du Nord, y tient une « réunion des réfugiés du Nord »  avec les Sociétés de Coopératives de Coopération (L'Humanité, 6 mars 1915).

En 1920, c’est le Syndicat des Cimentiers et maçons d’art qui tient un grand meeting corporatif dans le Cinéma des Folles Buttes le 13 mars (L’Humanité, 10 mars 1920). Quelques mois plus tard, fin septembre, alors que le socialisme est de plus en divisé, c’est à nouveau dans la salle de cinéma des Folles Buttes qu’un grand meeting de la Fédération de la Seine est organisé avec le député socialiste Marcel Cachin, revenu de Russie avec des positions favorables à l’adhésion à la IIIe Internationale communiste, ainsi qu’avec Georges Pioch et Henry Torrès qui rejoindront aussi le jeune parti communiste en décembre (L’Humanité, 25 septembre 1920). L'année suivante, d'autres réunions du même type sont à nouveau mises en place par des organisations communistes (syndicats, jeunesse).

Dans les années vingt, le drapeau rouge flotte en effet sur l’annexe de la Maison des Syndicats (siège de la CGTU et du Secours rouge international), installée en contrebas, dans l’avenue Mathurin-Moreau, là où aujourd’hui se tient le siège du PCF.

Peu à peu, les attractions et les meetings reculent au profit du stade. Dès 1918, on se sert ainsi de l’ancien toboggan comme tableau d’affichage. Cependant, dès 1919, les premiers signes de l’instabilité du sol se font sentir. Le budget de la société sportive qui reprend en 1921 le capital de la société artistique est ainsi de plus en plus grevé par des travaux de consolidation du sous-sol. En 1924, au moment de la reprise des terrains par le Red Star, la question de leur viabilité se pose. Même si à la fin des années vingt le cinéma de l’avenue Mathurin Moreau existe encore, le stade et les Folles Buttes vont donc disparaître après 1926.

A partir de la fin des années vingt, un lotissement bâti sur un terrain instable

C’est alors qu’une troisième vie se dessine pour la Butte Bergeyre. Le lieu est en effet vendu au mois d’avril 1926 à un entrepreneur de Montreuil qui décide de lotir la butte en y installant ce qui devait être, au départ, des logements populaires. Le sieur Charles Pélissier, un homonyme du coureur cycliste, prévoit en effet de construire plus de 3 000 logements tout autour de la Butte.

En 1926, sa société obtient l’accord préfectoral pour diviser l’espace en 210 lots répartis sur cinq rues, qui seront peu à peu loties de petites maisons (pour la plupart en briques) et d’ateliers. Pour cela, l'entrepreneur expulse un gardien du stade qui vivait encore dans une baraque, au grand émoi de L’Excelsior (15 décembre 1926).

La vente débute en 1927, et en 1928 c’est la très populaire Joséphine Baker qui inaugure une série de villas de la butte. En dehors des ateliers et des petites villas, la butte va aussi se doter peu à peu d’immeubles de huit étages sur ses flancs correspondants à l’avenue Mathurin-Moreau et à l’avenue Simon Bolivar.

Dans le contrat initial, il est bien sûr prévu que tout le terrain soit sécurisé. Seulement, en février 1931, (Excelsior, 18 février 1931), au moment de la construction d’une villa, après de fortes précipitations, un éboulement de terrain se produit. Il montre que le propriétaire a sans doute pris le problème un peu à la légère. Le sol s’efface en effet sur 20 mètres !

Même si l’événement entraîne des chutes de pierre et de blocs de pierre dans la cour de la crèche municipale attenante, cet éboulement ne provoque heureusement aucun blessé. Il impose malgré tout l’évacuation des habitants de la maison de monsieur Albert Chaix en contrebas, celle du local voisin des pompiers et bien sûr celle de la crèche (L’Echo de Paris, 18 février 1931).

Après l’expertise des architectes voyers de la ville venus sur place avec le préfet de police Chiappe le jour même, les services de la municipalité notifient à l'entrepreneur les mesures à prendre. On s’engage dans le déblaiement et on commence à étayer d’urgence. En fait, nous explique L’Intransigeant :

« Un litige existait depuis un certain temps déjà, entre l’administration préfectorale et le propriétaire du terrain à qui on avait demandé des travaux de soutènement qui devaient être effectués par l’entrepreneur du propriétaire. »

Le même phénomène se reproduit pourtant trois mois plus tard. A nouveau, on vient inspecter la crevasse. En 1932, les travaux durent toujours, avec l’installation provisoire de murs de soutènement.

Un « escroc dont la vie apparaît comme un véritable roman »

Près de trois ans plus tard, l’entrepreneur Charles Pélissier réapparaît avec fracas dans les colonnes de la presse française. En effet, alors que la France est plongée dans la crise économique, ce beau parleur, sportif, riche et élégant, qui a « construit des immeubles de rapport dans tous les quartiers de Paris », et qui a aussi officié en province, ne peut plus faire face à ses créanciers.

C’est une faillite frauduleuse, qui s’inscrit dans l’esprit du temps et dans la filiation de l’Affaire Stavisky. Les deux affaires sont en effet aussi liées par le fait que l’appartement où vivait la fille de Stavisky, Arlette Simon-Stavisky, est situé dans un immeuble dont Pélissier était l’administrateur. D’autres personnages interlopes interviennent dans l’histoire, comme Henri Poulner, Willy Davidovici, et une drôle d’agence, l’agence Popp, du nom d’un certain Nicolas Poppe. Tous s’enfuient et se cachent pour échapper aux arrestations.

« Où est donc Pélissier ? », se demande L’Intransigeant du 31 décembre 1934. Est-il au Maroc ou déjà au Venezuela ?

« Où se trouve, cependant, Charles Pélissier, qui semble avoir été le personnage principal de la bande ?

Il était convoqué, précisément, par M. Latrille, juge d’instruction, hier après-midi pour répondre du crime de banqueroute frauduleuse. Il ne s’est pas présenté et a fait savoir au magistrat qu’il était alité, malade, à l’hôtel Excelsior, à Casablanca.

Mais déjà, on craint qu’il n’ait réussi à s’embarquer plutôt sur un cargo quelconque, pour Caracas, car le Venezuela offre aux inquiets un asile beaucoup plus sûr que les autres pays. »

Le journaliste rappelle qu’il a déjà bénéficié de huit non-lieu, et que s’il a réussi à obtenir des concours financiers pour monter ses affaires, beaucoup « ne donnaient que des résultats inférieurs aux espérances ».

« C’est lui qui réalisa, avenue de La Motte-Picquet, le ‘Village suisse’, formé de centaines de boutiques en ciment armé, qu'il fallut jeter bas, en partie, faute de trouver des locataires, pour édifier à leur place des maisons de rapport. »

En fait, le journal est mal informé. Pélissier, homme de 45 ans originaire de Lyon et fils de la moyenne bourgeoisie, répond depuis le 30 décembre aux interrogatoires de la police. Entre décembre 1934 et janvier 1935, tous ces protagonistes ont d’ailleurs été arrêtés, sauf Poulner, attrapé à Buenos-Aires seulement un an après.

C’est dans L'Ouest-Éclair, qu’on trouve l'un des portraits les plus détaillés de cet « aventurier mégalomane » dont les « escroqueries atteindraient 100 millions ». Le quotidien provincial fait de Pélissier un petit escroc qui, après de vagues études d’architecture, a d’abord vécu avec l’argent des bijoux de la femme d’un honnête commerçant qu’il avait dévoyée. Plus grave, il le dépeint d’abord comme un déserteur du service militaire, même si Pélissier a été envoyé au Maroc pendant la guerre, y restant pendant toutes les hostilités. Selon le journal, c’est bien l'opération de la Butte Bergeyre qui a transformé l’affairiste profitant de la crise du logement au sortir de la Grande Guerre en « grand brasseur d’affaires ». Et ce serait à ce moment-là qu'il se serait lié avec Stavisky – ce que Pélissier niera par la suite.

L’Humanité (2 janvier 1935) va encore plus loin, y voyant un nouveau scandale politique et financier. Où Pélissier a-t-il trouvé les fonds pour l’achat du stade Bergeyre ? N'y avait-il « pas quelques gros entrepreneurs amis de Fiancette » ?

« Et d'autre part, quels sont les personnages influents qui, au Conseil municipal, ont fait peser la balance en faveur de Pélissier ? Quels intérêts sordides se disputent, aujourd'hui, autour de la bande Pélissier-Poulner ? »

Le quotidien communiste tisse alors des fils qui font d’abord du complice Henri Poulner un indicateur protégé par la police, alors même qu’il était interdit de séjour. L’homme d’affaires serait non seulement aidé par la police, mais lié à des figures politiques notables :

« Un ancien ministre, avocat influent au Palais, avait protégé le financier véreux. Il fallut, en effet, un personnage bien influent pour faire obtenir huit non-lieu. »

Le journal accuse d’ailleurs nominalement l’ex-ministre Anatole de Monzie, en se fondant sur le fait que l’avocat de Pélissier est son ancien secrétaire. Pour les communistes, Pélissier est d’ailleurs aussi coupable d’autres histoires frauduleuses dont l’affaire de la « Spéciale Financière ». Et, pour toucher une prime d’assurance, il aurait même fait brûler son yacht, le Sindbad, amarré en rade du port de Marseille, occasionnant par là même deux blessés graves. L’article, qui mêle toute la rhétorique anticapitaliste et antiparlementaire liée aux scandales financiers de l’époque, se conclut par cette phrase :

« Quels chefs de la police, quels ministres, quels parlementaires et conseillers municipaux ont ‘travaillé’ avec l'escroc au temps de sa splendeur et permettent encore aujourd'hui à ses complices Poulner et Padovici [en fait Willy Davidovici, NDLR] de tenir le large ? »

Le Radical du Vaucluse (6 janvier 1935), évoque lui aussi des complicités haut placées et revient plus précisément sur la construction du lotissement de la Butte Bergeyre. Claude Martial (pseudonyme de Martial Bourgeon, 1902-1985), qui collabore aussi à Regards et par la suite à Messidor, veut ainsi prouver qu’à chaque opération immobilière mise en place par Pélissier, on retrouve la même configuration :

« Toujours des hypothèques, des faillites. Des gens roulés, des naïfs plumés.

Et pas seulement des naïfs ! Un sénateur. Un député de Paris. »

De fait, rappelle Martial, les lots se sont au départ vendus très chers :

« Vous pensez, de l'air, du soleil, une vue ‘imprenable’ sur Paris.

Et puis, les ennuis ont commencé. On avait négligé d’avertir les locataires. Simplement, que leurs maisons bâties sur des trous. C'était le quartier des carrières d’Amérique ! Il y eut des éboulements. L’un d'eux risqua d’ensevelir la Crèche municipale et tous les gosses qui s’y trouvaient.

Les élus de l’arrondissement mènent un tapage de tous les diables :

‘Qu'à cela ne tienne, réplique M. Pélissier, nous allons couler du ciment et ceinturer toute la colline avec de hautes maisons.’

Voilà pourquoi toute la butte maintenant est ceinte de constructions modernes. Blanches et hautes, qui bouchent la vue aux locataires des pavillons du dessus et les enfument.

Mais alors, la vue imprenable ? L’air ? La lumière ? Les pauvres gens ont voulu vendre. Et sont allés chez le notaire.

Vous savez, leur répond le labellion, ça ne vaut pas grand-chose maintenant. Et puis, il y a les hypothèques ! »

En effet Pélissier a hypothéqué toute la Butte, bénéficiant de la complicité d’un notaire, et donc sans doute de « puissants soutiens », puisqu’à chaque fois il a échappé aux poursuites judiciaires. Selon le journaliste, c’est donc juste avant que « quelques-unes des plus grosses affaires » approchent de la prescription pénale, que le Palais de justice semble s’être enfin réveillé.

A la fin du mois de janvier, placé sous mandat de dépôt, le financier est interrogé sur plusieurs dossiers, dont celui de la Société immobilière parisienne, qui gérait la Butte Bergeyre. Pour Le Petit Bleu (18 janvier 1935), qui qualifie Pélissier de « plus formidable escroc de l’après-guerre », il s’agit d’une excellente occasion « moins refroidie que l’affaire Stavisky » pour « procéder à une enquête sérieuse sur le fonctionnement de la magistrature et le rôle de certains magistrats ». Ce sont finalement cinq condamnations pour tentative d’escroquerie, escroquerie, abus de confiance et infraction à la loi sur le lotissement de terrain qui vont le conduire en prison.

Mais la cascade d'événements rocambolesques continue : le 4 octobre 1935, Pélissier s’évade de prison revêtu d’une toge d’avocat ! On le cherche au départ en vain en Angleterre. Il s’est en fait réfugié à Bruxelles, où on le retrouve plusieurs mois après dans le quartier de Schaerbeek, porteur de deux faux passeports ! L’escroc a pu réussir son coup avec la complicité de son épouse, la « blonde cri-cri », d’un gardien de prison et d’un cousin.

Six mois après, les deux premiers écopent d’une peine de prison avec sursis, tandis que le cousin est acquitté. Pélissier est, lui, toujours incarcéré en Belgique, où il purge une peine d’un an de prison ferme pour usage de faux-passeports et de faux noms.

En juin 1938, son avocat fait des merveilles, puisque Pélissier est acquitté des crimes de corruption de fonctionnaire et de délit d’évasion, même s’il est ramené en cellule pour comparaître par la suite pour d’autres affaires d'escroquerie. Il faut dire que le célèbre Me Vincent Moro-Giafferi a plaidé pour la bande à Bonnot, Landru, Caillaux, ou a obtenu l’acquittement de l’épouse de Stavisky ! Mais en avril 1940, lorsque Pélissier comparaît pour faillite frauduleuse, il sera cette fois condamné à dix ans de travaux forcés et dix ans d’interdiction de séjour. Sa femme, également inculpée, se verra assigner une peine de cinq ans avec sursis.

Et la Butte Bergeyre dans tout cela ? Elle abritera dans les années trente les jeux du petit Mouloudji, le réfugié antifasciste italien Pietro Nenni et le surréaliste Pierre Naville. L’un de ses escaliers sera photographié par Willy Ronis dans les années cinquante. Coluche s’y exhibera dans L’Inspecteur Labavure (1980) et, plus récemment, Virginie Despentes fera squatter son héros éponyme sur l’unique banc de la Butte (Vernon Subutex, 2010) – qui a été volé depuis...

Son passé affairiste reste toutefois tangible : une partie importante de ses constructions subissent toujours les effets malheureux de cette opération financière conduite sur un terrain instable. Les vignes qui poussent sur l’un de ses flancs ne sont ouvertes qu’une fois par an, pour éviter tout glissement, alors qu’un nouveau projet immobilier en contrebas mobilise aujourd’hui ses habitants inquiets...

Pour en savoir plus :

Maxime Braquet, Histoire de la Butte Bergeyre, 2014 (plaquette de l’association des Habitants de la Butte Bergeyre)

Denis Cosnard, « La butte Bergeyre à Paris, un paradis menacé », in : Le Monde, 28 novembre 2021

Rachel Mazuy est historienne, chargée de conférences à Science Po et chercheure associée à l’Institut d’histoire du temps présent. Elle travaille notamment sur l'histoire du mouvement ouvrier et les circulations avec la Russie soviétique et l'engagement artistique au XXe siècle.