Écho de presse

L’affaire Taillantou, procès de la violence du sport

le 04/02/2022 par Jean-Marie Pottier
le 05/10/2021 par Jean-Marie Pottier - modifié le 04/02/2022
Fernand Taillantou aux prises avec cinq adversaires lors du match Irlande-France à Belfast, L’Excelsior, 1930 – source : RetroNews-BnF
Fernand Taillantou aux prises avec cinq adversaires lors du match Irlande-France à Belfast, L’Excelsior, 1930 – source : RetroNews-BnF

En 1931, le joueur de rugby français est jugé responsable en correctionnelle de la mort d’un adversaire à la suite d’un plaquage. Le procès qui s’ensuivit posa la question des limites de la violence permissible dans le sport de haut niveau.

Au milieu de la foule qui a fait du tribunal correctionnel de Bordeaux une arène à guichets fermés se trouve, ce 8 janvier 1931, un écrivain, Guy Mazeline, qui accèdera l’année suivante à une célébrité ambiguë en chipant le prix Goncourt au Voyage au bout de la nuit de Céline. Il note dans son rapport d’audience pour les Nouvelles littéraires :

« Tout est simplifié dans cette épaisseur humaine. Elle ne reflète rien que les instants, les menaces, les chances du jeu ; elle crie, tape des mains, chaque vague se poussant, propageant son mouvement d’onde.

On veut juger Taillantou ? C’est demander raison à la mer d’un naufrage. Elle a rejeté le corps de Pradié et, tout à l’heure, un avocat disait : “Je m’incline devant cette victime.”

L’écume, sur les pieds du noyé, a de ces petits coups de langue. »

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Ni le prévenu ni la victime ne semblent faits pour la chronique judiciaire, eux qui sont taillés large pour les colonnes des pages sport. Le premier surtout qui, au début de l’année 1930, a connu ses trois premières sélections en équipe de France de rugby à XV. Fernand Taillantou est un trois-quarts aile vif et physique de la Section Paloise, dont l’écrivain Marcel Achard tire avec amusement le portrait en 1928 dans Les Annales politiques et littéraires alors que son club vient d’être sacré champion de France :

« Il avance assez lourdement, avec l’air d’un père de famille que le souci des affaires n’aurait pas mis à l’abri d’un léger embonpoint et c’est avec étonnement que nous l’imaginons marquant un essai à toute allure. [...]

Le coup de sifflet a été donné. Et la Section Paloise attaque déjà. Une mêlée. Et c’est le déploiement classique.

Et l’énorme Taillantou fonce. Il court bien, le père de famille... C’est l’essai. Déjà ! »

Le 4 mai 1930, les Palois sont battus par Agen (5-18) en demi-finale du championnat de France, à Bordeaux. En tout début de match, un joueur agenais, Michel Pradié, est grièvement blessé après avoir été plaqué par Taillantou et doit être évacué à l’hôpital dans un état désespéré.

Il meurt le 5 mai, après une opération de la dernière chance de la colonne vertébrale et une agonie poignante narrée en détail par Paris-Soir :

« Michel Pradié, ancien international scolaire, un gosse de vingt ans, plein de vie, soutien de famille d’une veuve dont il était le fils aîné, employé de banque consciencieux, vient de mourir sur un lit de clinique. [...]

Michel Pradié était la douceur même et sa mère ne voulait pas qu’il joue. “Promets-moi”, lui disait-elle hier matin, “que c’est là ton dernier match. Ils te tueront si tu continues. Tu n’es pas assez fort.”

Et Pradié continuait en nous contant ainsi l’accident : “Je venais de dégager en touche lorsque je fus plaqué durement par Taillantou alors que j’étais en l’air ; nous roulâmes ensemble au sol et j’eus le cou tordu par un véritable collier de force.” »

Le rugby français est en deuil. Le futur journaliste et écrivain Jean Lacouture, dix ans, fait quelque temps plus tard la découverte des stades de rugby lors d’un match d’un Agen endeuillé, ses joueurs vêtus d’un « petit brassard noir ».

Un deuil qui se teinte immédiatement de polémique, dans la presse comme chez les acteurs du milieu sportif. D’un côté, ceux qui estiment que ce drame résulte des risques du métier, d’un sport qui, par nature, donne lieu à des actions brutales. De l’autre, ceux qui déplorent la violence accrue de ce qui est devenu, selon l’expression du médecin Paul Voivenel, un rugby de muerte. « Je ne crois pas qu’en rugby un plaquage puisse être mortel. Pour le devenir, il faut qu’un joueur déploie de la méchanceté vis-à-vis d’un adversaire, estime le boxeur Georges Carpentier. On dit que la boxe est un sport de brute et cependant il meurt un boxeur environ tous les vingt ans. »

En écho, le dirigeant sportif et ancien rugbyman Frantz Reichel déplore dans Le Figaro l’évolution du sport qu’il a pratiqué :

« Je veux croire que cet accident est la conséquence de la fatalité [...] mais j’ai peur [qu’il] ne soit aussi le résultat de la manière brutale dont est actuellement pratiqué le rugby. Aujourd’hui, on joue plus l’homme que le ballon.

Nous jouions dur, sec, autrefois ; on ne jouait pas méchamment, comme trop de fois il en est aujourd’hui. »

Plus largement, ce sont les effets supposés de l’argent et du professionnalisme déguisé qui déchirent le rugby français, au point de pousser bientôt à une scission des clubs et à son exclusion du Tournoi des Cinq nations. On les retrouve ciblés, par exemple, dans le journal de la SFIO Le Populaire, sous la plume du cadre socialiste Pierre Marie, qui pleure la disparition du « sport honnête, le sport délassement, remplacé actuellement par le sport-métier, le sport-pourboire préparant des déclassés de trente ans » :

« Le jour où le premier tourniquet a été placé devant le premier stade, le sport amateur a été condamné.

Comment soutenir en effet la légitimité des recettes, puisque les acteurs, étant amateurs, ne doivent pas être rétribués. Ou si l’on renverse la proposition, comment refuser aux vingt-deux ou trente as opérant à l’intérieur une indemnité plus ou moins élevée alors qu’ils savent que c’est leurs noms, leur valeur, qui font encaisser les fortes sommes perçues à l’entrée.

Toute l’affaire est partie de là. Le jeu dur s’est greffé sur cette conception immorale parce qu’il faut se maintenir en championnat pour ne pas tarir la source des recettes. »

À ce débat médiatique sur la violence plus ou moins accrue du rugby s’en superpose vite un autre, judiciaire, avec l’ouverture par le parquet de Bordeaux d’une information contre X pour homicide par imprudence. Une annonce qui, là aussi, divise la presse, entre ceux qui craignent une criminalisation du spectacle sportif et ceux qui réclament qu’on remonte la chaîne des responsabilités jusqu’au sommet, les organisateurs de ces événements qui déchaînent les passions.

Quand Le Journal s’inquiète de « la possibilité pour tous les parquets de France et de Navarre de poursuivre devant les tribunaux correctionnels, chaque semaine, tous les auteurs involontaires des accidents graves ou bénins survenus sur les terrains de basket-ball, de football ou de rugby, sur les courts de tennis, dans les piscines de water-polo », sans même parler du boxeur qui, « par définition même, porte des coups volontairement, avec l’intention de causer des blessures », L’Action Française attaque celui qui fut le premier président de la jeune fédération de rugby, Octave Léry :

« Maintenant, qui est ce X ? Sera-ce le joueur palois Taillantou, qui est, dans des conditions à déterminer, l’auteur matériel de l’accident ? Sera-ce M. Léry, qui est venu palabrer sur la tombe du malheureux Pradié sans avoir l’air d’apercevoir une seconde sa propre responsabilité ?

Car enfin, si l’on poursuit les chefs révolutionnaires pour excitation au crime, pourquoi ne poursuivrait-on pas, tout de même, ceux qui excitent évidemment au crime chaque dimanche, puisqu’ils organisent ces rencontres où tout le monde sait qu’il est de règle de s’assommer, [...] et qu’ils vont jusqu’à autoriser et recommander les moyens les plus cyniques et malhonnêtes pour débaucher à prix d’or les jeunes gens qui manifesteraient l’intention de faire autre chose que risquer chaque dimanche d’être assommés et s’exercer à assommer les autres ? »

Renvoyé pour homicide involontaire devant le tribunal correctionnel de Bordeaux, Taillantou bénéficie, en plus de son propre défenseur, du renfort d’une voix prestigieuse. Connu pour sa défense des anarchistes et de nombreuses célébrités, Me Henry Torrès, le futur maître de Robert Badinter, est chargé de plaider sa cause au nom de la Fédération française de rugby. Il affirme dans L’Intransigeant deux mois avant le procès :

« Si on condamne Taillantou pour homicide par imprudence sur un terrain de jeu, on condamne également l’extension du rugby.

Si on veut voir dans la mort malheureuse du joueur Pradié autre chose qu’un accident comme il peut s’en rencontrer dans la rue, au cinéma ou ailleurs, les parents ne laisseront plus leurs enfants aller vers le stade et les athlètes, d’eux-mêmes, cesseront de jouer au rugby pour ne pas qu’on les accuse un jour, devant les tribunaux, de la mort d’un camarade de jeu qui a eu la malchance de tomber à faux. »

Le tribunal est chargé de déterminer précisément les conséquences du drame : Taillantou a-t-il plaqué Pradié alors que ce dernier avait encore le ballon en mains ou l’a-t-il, en violation des règles du jeu, renversé alors qu’il avait déjà envoyé le ballon en touche ? A-t-il, en retombant au sol, prolongé sa prise pour lui faire mal ?

Arbitre, spectateurs et médecins, les témoins se succèdent sans totalement s’accorder sur les faits. Le 22 janvier 1931, Taillantou est condamné à trois mois de prison et deux cents francs d’amende, peines assorties du sursis, et la Fédération et le Comité national du sport à assumer les frais du procès.

Estimant que Taillantou a réalisé « un plaquage à retardement plus ou moins différé », n’a « à aucun moment modéré la violence de son élan » et s’est « attardé plus qu’il n’aurait convenu » sur le corps de son adversaire, les juges affirment que la compétition sportive « ne saurait légitimer l’usage abusif de forces dangereuses et susceptibles d’entraîner des blessures graves et à plus forte raison la mort ». Pour eux, le consentement à une certaine brutalité du jeu ne saurait valoir pour « les fautes graves susceptibles de modifier son caractère essentiellement fait de camaraderie, de loyauté et de désintéressement et de donner lieu à l’application de la loi pénale ».

Les milieux sportifs tempêtent, d’autant que la peine est accrue en appel à un an de prison avec sursis. Le lendemain du second jugement, L’Auto, le principal quotidien sportif français de l’époque, publie sans autre commentaire, sous un rappel de la peine, une longue liste d’acquittements prononcés par la justice parisienne l’année précédente :

« Un père alcoolique tue son fils endormi : acquitté.

Un amant tue son rival : acquitté.

Une femme tue son mari : acquittée. »

Le jugement fait néanmoins date : en condamnant Taillantou pour une brutalité jugée excessive, la justice a, en creux, validé le fait qu’elle pouvait être légitime dans une certaine mesure sur un terrain de sport. Comme l’écrit l’historien Christophe Granger dans un récent article publié par la revue 20 & 21, le procès constitue « un maillon important dans la constitution en France d’un droit du sport alors encore inachevé. » 

« En délimitant l’existence d’un droit sportif à la violence, c’est-à-dire la possibilité pour les joueurs d’exécuter des gestes d’ordinaire proscrits à la condition qu’ils respectent la règle, les tribunaux et les juristes, appliqués à faire tenir le sport en droit, ont contribué à faire des pratiques sportives un espace d’activités à part entière dont l’existence dépend de l’organisation sociale qu’il se donne. »

Durement atteint par la mort de Pradié et sa propre condamnation, Taillantou retrouvera pourtant le chemin des terrains, sans plus jamais porter le maillot de la sélection. En février 1937, une grave fracture du tibia et du péroné met fin à sa carrière. Ce revenant, conclut tristement Paris-Soir, se retrouve « marqué par le destin » :

« Taillantou, qui abandonna le jeu il y a cinq ans, après le tragique accident que l’on sait, [...] et qui était resté quatre ans éloigné du sport, venait de retrouver quelques joies dans le jeu du ballon ovale, quelques diversions de pensée aussi devant l’affreuse obsession de si longs mois.

Et voici qu’un terrible accident va l’éloigner pour toujours sans doute des terrains de sport. Dramatique destinée. Pauvre Taillantou ! »

Pour en savoir plus :

Christophe Granger, « Mort sur le stade. L’affaire Taillantou et le droit à la violence dans le rugby d’entre-deux-guerres », in : 20 & 21. Revue d’histoire, n° 149, 2021

Jean Lacouture, Voyous et gentlemen : une histoire du rugby, Gallimard, 1993

Tony Collins, The Oval World. A Global History of Rugby, Bloomsbury Sport, 2015

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