Chronique

Les mystères des Liaisons dangereuses, texte anti-Louis XVI ?

le 22/09/2020 par Aurore Chéry
le 16/09/2020 par Aurore Chéry - modifié le 22/09/2020

Œuvre majeure de la littérature du XVIIIe, Les Liaisons dangereuses de Pierre Chorderlos de Laclos fut interdit 40 ans après sa première publication, par Louis XVIII. Entre-temps, le texte fit l’objet d’un nombre considérable de théories quant aux intrigues qu’il révélait.

En mars 1782, la première publication des Liaisons dangereuses a laissé peu de traces dans la presse et pour cause : le roman était très problématique. 

L'ouvrage, les récentes recherches sur Louis XVI ont permis de le montrer, s'en prenait au cœur même de l'État, via sa politique étrangère secrète, de même qu’à la vie privée du roi. Il exposait, sous les dehors d'un récit libertin, les relations politiques de Louis XVI/Valmont et Marie-Thérèse d'Autriche/Merteuil tout en produisant des pastiches de la correspondance amoureuse du roi avec sa maîtresse (Françoise Boze) représentée sous les traits de la présidente de Tourvel.

Le lecteur du temps reconnaissait d'autant mieux Louis XVI en Valmont que la lettre XXI des Liaisons dangereuses rappelait les escapades champêtres du roi. Valmont y raconte l'usage qu'il faisait des visites de charité pour séduire la présidente de Tourvel, en confiant à Merteuil : 

« Vous vous souvenez qu’on faisait épier mes démarches. Eh bien ! j’ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à l’édification publique, et voici ce que j’ai fait. 

J’ai chargé mon confident de me trouver, dans les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours. »

En janvier 1780, le Mercure de France avait ainsi rapporté une anecdote très proche concernant Louis XVI :

« Un garde du corps voyant sortir un jour Louis XVI seul, le suivit de loin ; d'autres se joignirent à lui, ainsi que plusieurs seigneurs ; et dans la crainte qu'il ne lui arrivât quelque accident, ils l'attendirent à la porte de la maison obscure où ils le virent entrer. 

Le roi, en sortant, fut entouré d'une partie de sa cour : parbleu, Messieurs, s'écria-t-il d'un ton enjoué, il est bien singulier que je ne puisse aller en bonne fortune, sans que tout le monde le sache. »

Dans de telles conditions, une interdiction n'aurait fait qu'attirer l'attention sur un ouvrage que l'on préférait faire oublier. Les autorités ont donc opté pour une solution plus fine : la police fit distribuer de fausses clés de l'œuvre que les libraires remettaient aux acheteurs du livre. 

Les Liaisons se sont ainsi écoulées à 4 000 exemplaires en mars et avril 1782 sans causer trop de remous. 

Le stratagème des fausses clés ne pouvait cependant pas durer éternellement. En 1787 et 1788, deux nouvelles éditions, aujourd'hui presque entièrement disparues, virent le jour. Comme le rappelle cet article de 1924 publié dans Le Temps, ces éditions s'accompagnaient de diverses pièces dont une prétendue correspondance entre Choderlos de Laclos et la romancière Marie-Jeanne Riccoboni.

Les deux auteurs y discutaient de la véracité du caractère des personnages des Liaisons. Par là-même, ils laissaient penser que ces personnages étaient entièrement fictifs et qu'il n'y avait par conséquent par de « clé » de l’œuvre. Dans un tel cas, au mieux, Laclos s'était peint sous les traits de Valmont, tandis que Riccoboni était Merteuil.

La nécessité de ce nouveau subterfuge montre que celui de la fausse clé n'avait eu qu'une efficacité limitée. Or à cette période Louis XVI voulait, encore moins qu'en 1782, apparaître comme le modèle de ce Valmont cynique aux intrigues diaboliques ; une image qui aurait contrasté avec celle du monarque faible et bêta, manipulé par Marie-Antoinette, qu'il essayait alors de mettre en avant. C'est donc probablement à la demande du roi que ces nouvelles éditions avaient été réalisées.

Cependant, les opposants à Louis XVI ne désarmaient pas : prouver qu'il était Valmont permettrait de miner sa popularité. Pour cela, il fallait montrer que Laclos n'était pas l'auteur des Liaisons dangereuses, qu'il avait menti en assumant ouvertement la paternité de l'oeuvre en 1787 et que Valmont ne pouvait donc pas être inspiré par Laclos. 

De fait, en 1782, le roman avait paru sous le nom de M. C.... de L..., ce qui pouvait évidemment faire soupçonner Choderlos de Laclos, connu pour griffonner des vers, mais, dans la version des opposants à Louis XVI, il s'était trouvé mêlé à cela bien malgré lui… Militaire avant tout, c'est manifestement parce que le roi le lui avait ordonné qu'il avait fini par accepter d'endosser la paternité de l’œuvre.

En réalité, comme nous le montre la presse du XVIIIe siècle, l'identité de l'auteur faisait l'objet de débats et il est plus probable que le roman émanait de la société du Palais Royal, celle du cousin du roi, futur Philippe-Égalité. Les journalistes de la presse contre-révolutionnaire montraient qu'ils n'étaient pas prêts à prendre l'attribution à Laclos au pied de la lettre. Quand on voulait bien lui reconnaître la qualité d'auteur, c'était seulement au nom de la société du Palais Royal.

Ainsi, en 1790, le Journal général de la cour et de la ville le désignait par la périphrase de « l'auteur des Liaisons dangereuses » et l'appelait « Candide la Cl... », le tout en expliquant qu'il était l'homme de main d'un « ci-devant prince, son ami ».

En 1791, La Feuille du jour révélait que l'auteur des Liaisons avait été l'amant de « Madame de Siller », comprendre Madame de Sillery, mieux connue sous le nom de Félicité de Genlis. Or il s'agissait de l'ancienne maîtresse de Philippe-Égalité.

Enfin, le Lendemain, ou l'Esprit des feuilles de la veille ironisait en usant d'une formule énigmatique qui, à un moment où l’on se plaisait à présenter la Révolution comme un complot orléaniste, laissait entendre que Laclos était devenu, malgré lui, la couverture du prince pour organiser la Révolution :

« Les écrivains patriotes qui ont prédit et signalé la révolution, longtemps avant que l'auteur des Liaisons dangereuses se doutât qu'il deviendrait à son tour l'apôtre de la liberté. »

Mieux encore, en octobre 1791, Le Courrier extraordinaire excluait même totalement Laclos et attribuait le roman au baron prussien Anarcharsis Cloots. 

Ce n'est en fait qu'au sortir de la Révolution que Laclos fut enfin élevé au rang d'auteur indiscutable des Liaisons dangereuses. 

La mort de ce dernier, en 1803, vit cependant une nouvelle tentative de démontrer que ce n'était pas lui le modèle de Valmont. Ce fut en l’occurrence tout l'objet d'une partie de la notice nécrologique que lui consacra La Gazette Nationale le 13 décembre.

Cette fois, ce sont les partisans de Louis XVI qui souhaitaient prouver que Valmont n'était pas Laclos. S'ils se trouvaient face à cette nécessité, c'est que, la même année, une première série de fausses lettres du roi, la prétendue Correspondance inédite et confidentielle de Louis XVI par Hélène Maria Williams, était parue. Émanant en réalité des milieux royalistes proches du frère du roi, le comte de Provence, ces fausses lettres avaient pour but de présenter Louis XVI comme un contre-révolutionnaire faible, naïf et dévot, image qui a fini par s’imposer…

Les louis-seizistes, quant à eux, voulaient montrer que le roi avait été révolutionnaire et républicain. Aussi s'ils pouvaient prouver que Louis XVI avait inspiré le machiavélique Valmont de 1782, ils démontreraient en même temps qu'il ne pouvait pas être devenu le monarque indolent dépeint dans la correspondance publiée en 1803.

Il est probable que c'est encore ce qu'ils s'efforçaient de faire en 1822. Une fois monté sur le trône sous le nom de Louis XVIII, l'ancien comte de Provence n'avait aucun intérêt à faire interdire un livre que le public commençait à oublier et qui risquait de faire ressurgir l'image du Louis XVI révolutionnaire. Il ne souhaitait donc nullement recourir à une interdiction du texte que l'on avait déjà évitée en 1782 ; toutefois, si le texte n'était pas interdit pour lui-même, rien n'empêchait de faire interdire l'ouvrage pour une autre raison.

En 1822, une nouvelle édition, enrichie de gravures inédites, parut. Peu de temps après, la police fit une descente chez le libraire Leroux et elle s'intéressa à trois ouvrages, notamment à la nouvelle édition des Liaisons. Sans doute s'agissait-il de déterminer si les gravures devaient être jugées « obscènes » ou non, mais « en s'opposant à la saisie que des inspecteurs de la librairie voulaient faire de ces livres », Leroux se trouva arrêté pour rébellion.

Le 6 juin, il était condamné à deux mois de prison et 500 francs d'amende, « pour avoir exposé en vente différents ouvrages sans nom d'imprimeur, et entre autres, Les Liaisons dangereuses avec des gravures analogues au sujet. »

Les Liaisons dangereuses revinrent grâce à lui dans l'actualité, même si elles durent alors se frayer un chemin sur la scène judiciaire plus que littéraire. 

Quant au mystère autour du véritable auteur donnant la clé de l'œuvre, c'est par le biais de l'image qu'il subsista plus discrètement, en perpétuant le rapprochement Laclos/Valmont/Louis XVI. Les portraits gravés ou lithographiés de Laclos qui circulèrent au XIXe siècle cultivèrent ainsi l'analogie avec le portrait de Louis XVI en buste par le peintre Duplessis. Ce Laclos « louis-seizisé » parvenait encore à se glisser dans les pages de Comœdia sous l'Occupation.

Il poursuit aujourd'hui massivement son parcours sur Internet, sans que plus personne ne soupçonne la subtilité qu'il recèle.

Aurore Chéry est historienne, chercheuse associée au laboratoire LARHRA. Elle travaille sur une biographie de Louis XVI à paraître, et est notamment coauteure des Historiens de garde, de Lorant Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national (éditions Libertalia).

Pour en savoir plus :

Aurore Chéry, « De Valmont à Louis XVI : l'itinérance incognito comme mise en scène de la vertu charitable » in Albrecht Burkardt (dir), Identités dissimulées - Le voyage anonyme dans les sociétés anciennes et modernes, Limoges, Pulim, 2020

Aurore Chéry, L'Intrigant, nouvelles révélations sur Louis XVI, Paris, Flammarion, 2020

Biancamaria Fontana, Du Boudoir à la Révolution. Laclos et les Liaisons dangereuses dans leur siècle, Marseille, Agone, 2013

La correspondance Riccoboni/Laclos a notamment été reproduite dans l'édition des Liaisons dangereuses par Catriona Seth pour la Pléiade, Gallimard, 2011

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Pierre Choderlos de Laclos
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