Chronique

Mademoiselle Giraud, ma femme, roman « lesbien » de 1870

le 04/04/2021 par Emmanuelle Retaillaud
le 29/03/2021 par Emmanuelle Retaillaud - modifié le 04/04/2021
« Sapho et Phaon », tableau de Pierre Claude François Delorme, 1833 - source : Popculture.gouv-Musées de Haute-Normandie
« Sapho et Phaon », tableau de Pierre Claude François Delorme, 1833 - source : Popculture.gouv-Musées de Haute-Normandie

Best-seller gentiment sulfureux de la fin du Second Empire, le roman d’Adolphe Belot dresse une pseudo-critique des « mauvaises mœurs »  homosexuelles sur fond de guimauve. Oublié aujourd’hui, il fut réédité 54 (!) fois dans les années 1870.

Le 22 décembre 1869, Le Figaro se voit contraint d’annoncer l’interruption d’un feuilleton littéraire débuté depuis à peine une semaine  plus tôt : 

« Le feuilleton que nous publions en ce moment, Mademoiselle Giraud, ma femme, a éveillé quelques susceptibilités. 

On trouve qu’il repose sur une donnée trop délicate et qu’il est dangereux de traiter des sujets aussi scabreux dans un journal. 

M. Adolphe Belot, plutôt que de modifier son œuvre, préfère en arrêter la publication. »

Mais quelle est donc la « donnée trop délicate » qui a suscité un abondant courrier de protestation ? Rien moins que l’amour lesbien : le roman [à lire sur Gallica] narre l’histoire d’une jeune fille, Paule Giraud, qui ne peut se résigner à se donner physiquement à l’homme qu’elle a épousé. Déconfit, celui-ci finit par découvrir qu’elle retrouve régulièrement, dans un appartement aménagé en « garçonnière », une amie de couvent séparée de son propre mari. Paule finira par rentrer au bercail conjugal, mais pour expirer dans les bras de son mari, qui se vengera plus tard de la maîtresse, en la noyant lors d’une rencontre inopinée sur la côte normande.

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Le sujet était-il réellement « scabreux » au crépuscule d’un régime bonapartiste qui semblait avoir quelque peu desserré la gangue autoritaire et pudibonde de ses origines, quand Gustave Flaubert, les frères Goncourt ou Charles Baudelaire étaient traînés devant les tribunaux pour outrage aux bonnes mœurs ? 

Il n’était pas, en tout cas, complètement neuf, puisque deux romans avaient déjà fouillé l’audacieux sillon des amours entre femmes, La Fille aux yeux d’or, de Balzac, en 1835 et Mademoiselle de Maupin, de Théophile Gautier, la même année, devenus des références presque obligées sur le sujet. En 1868 était également paru un roman d’Ernest Feydeau intitulé La Comtesse de Chalis, sur un canevas proche de l’intrigue de Belot – Le Soir du 24 janvier 1870 accusait d’ailleurs ce dernier d’être un simple « recommenceur », qui avait cherché un succès de scandale bien plus qu’à faire œuvre originale. 

Ces dénigrements et l’interruption prudente du Figaro n’empêchèrent pas la publication rapide de Mademoiselle Giraud en librairie, sans réaction des censeurs mais avec un bel engouement du public. Dès la fin de mois de janvier, on atteignait déjà la troisième édition, pour monter jusqu’à la 54e en mars 1879 (Le Soir, 3 mars 1879). Tout « scabreux » qu’il fût, l’ouvrage allait rester le best-seller d’un auteur par ailleurs abonné aux succès, et qui faisait aussi, depuis 1857, une  belle carrière de dramaturge. En tout état de cause, s’il y avait toujours un petit risque à aborder dans un quotidien généraliste ce sujet « délicat », il avait plus de chance d’assurer la fortune d’un auteur que de le mettre au ban de la société.

Mais c’est aussi que l’auteur avoir voulu, selon Le Figaro, faire œuvre de moraliste et de prophylaxie sociale, en dénonçant un vice en pleine expansion :

« Le cas monstrueux et heureusement fort exceptionnel de physiologie et de pathologie morale devant lequel n’a pas reculé M. Belot était très difficile, très délicat à traiter. 

Il s’en est tiré à son honneur, avec la prudence de style et la légèreté de main que commandent les études de ce genre.

En stigmatisant certains vices dont la contagion s’étend chaque jour, en flétrissant certaines dépravations empruntées par notre civilisation à la Grèce antique, M. Belot a espéré qu’il en arrêterait l’invasion et en préviendrait le progrès. » 

Tout le monde n’était pas forcément de cet avis : dans une rubrique parodique intitulée « Les conférences du Tintamarre », le journal du même nom préférait ironiser, à la date du 9 janvier 1870, sur le caractère quelque peu hypocrite de la posture, en insistant sur le formidable coup de publicité donné à l’ouvrage par cette interruption brutale. Et de suggérer à Belot de proposer au Tintamarre un nouveau roman du même cru intitulé Monsieur Camille, mon homme, qui aurait abordé le terme inversé de l’homosexualité masculine. Le journal en proposait un extrait de son cru et imaginait de recourir au même stratagème de l’interruption « arrangée ».

Malgré son succès public, le roman devait rester, sur la longue durée, un objet de moquerie pour la presse, qui n’aimait rien tant que brocarder son style conventionnel et son atmosphère graveleuse, sous le vernis du « moralisme ».

En 1875, à l’occasion du procès d’un éditeur qui avait illustré les Contes de La Fontaine de gravures jugées licencieuses, L’Opinion nationale imaginait un dialogue entre Belot et Xavier de Montépin, autre auteur populaire d’ouvrages « osés », mais condamné en 1855, lui, à trois mois de prison pour l’obscénité supposée de son roman Les Filles de plâtre. Rivalisant de tartufferie, les deux compères faisaient mine d’approuver fermement la condamnation des gravures, pour mieux démarquer leur propre production de cette littérature « pornographique » : 

« Montépin : Parbleu ! Lorsque vous avez écrit, mon bien cher ami, ces pages immortelles qui portent pour titre Mademoiselle Giraud, ma femme, vous n’avez eu qu’une intention : moraliser les masses ; 

inspirer par la peinture vigoureuse, par la flagellation sans pitié des mœurs de notre temps, des coutumes de notre époque, une horreur salutaire et comme sainte du vice, de la monstruosité. » 

Moraliste ou pas, le roman prit, de fait, sa place dans la cohorte des références obligées sur les amours entre femmes, même s’il en donnait une vision pour le moins sinistre et d’un point de vue exclusivement phallocentrique. On l’évoqua encore, en 1885, à l’occasion de la sortie du roman de René Maizeroy Deux amies – qui eut à subir les effets de la censure (voir Le Matin du 27 février 1885), puis de celle des Claudine de Willy/Colette (voir le supplément à La Lanterne du 20 juin 1903) ou encore, en 1933,à propos de la pièce d’Édouard Bourdet La Prisonnière (voir L’Ère nouvelle, 27 juin 1933), qui narre l’histoire d’une jeune lesbienne qui refuse de se marier.

Puis le roman de Belot tomba dans l’oubli, avant d’être redécouvert récemment : moins, sans doute, pour ses qualités littéraires ou la pertinence de son étude de mœurs, qu’en tant que témoignage symptomatique d’une époque qui traitait le saphisme à la charnière de la pathologie mentale et du frisson libidineux.

Pour en savoir plus :

Adolphe Belot, Mademoiselle Giraud ma femme, Paris, E. Dentu, 1870 ; réédition Garnier Flammarion, 2020

Nicole G. Albert, Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle, La Martinière, 2005

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Emmanuelle Retaillaud est historienne, spécialiste de l'histoire de l'homosexualité et des « marges ». Elle enseigne à Sciences Po Lyon.

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