Écho de presse

Flaubert à Maupassant : "Mon cher bonhomme..."

le 28/08/2020 par Pierre Ancery
le 26/05/2017 par Pierre Ancery - modifié le 28/08/2020
Gustave Flaubert, caricature de Pierre-François-Eugène Giraud ; 1866-1870 ; source Gallica BnF

En 1880, Flaubert écrit à Maupassant pour le soutenir face à la justice, suite à la publication d'une de ses nouvelles, jugée "outrageante" par le tribunal d’Étampes.

Le 21 février 1880, Le Gaulois reproduit une lettre adressée, deux jours auparavant, au jeune Maupassant par Flaubert. À l'époque, le premier, âgé de 29 ans, est encore un auteur en devenir qui n'a publié que quelques contes et nouvelles, tandis que le second est un écrivain célèbre de 58 ans. Mais Flaubert suit avec attention les débuts littéraires de Maupassant, qu'il a pris sous son aile.

 

Or, comme l'explique Le Gaulois, ce dernier a maille à partir avec la justice suite à la publication, dans un journal de province (L'Abeille d'Etampes), de la nouvelle en vers Au bord de l'eau. La commune d’Étampes, jugeant le récit un peu leste, poursuit Maupassant pour "outrages aux mœurs et à la morale publique". Flaubert, apprenant cela, écrit à son jeune protégé...

 

"Croisset, 19 février 1880.

 

Mon cher bonhomme, C'est donc vrai ? j'avais cru d'abord à une farce ! mais non! Je m'incline. Eh bien, ils sont jolis à Étampes ! […] Prévenu « pour outrage aux mœurs et à la morale publique », deux aimables synonymes, qui font deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième outrage : « et à la morale religieuse », quand j'ai comparu devant la huitième chambre avec Mme Bovary. Procès qui m'a fait une réclame gigantesque, et à laquelle j'attribue les trois quarts de mon succès."

 

En effet, en 1857, Flaubert avait été attaqué en justice pour Madame Bovary, roman jugé scandaleux. Il sait donc de quoi il parle lorsqu'il se livre, dans la même lettre, à un véritable réquisitoire contre ceux qui prétendent décider de ce qui est "moral" en littérature :

 

"Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m'en démontrer l'utilité pratique ; mais pour des vers, pour de la littérature. Non ! c'est trop fort ! Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s'entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l’État. Ce qui est beau est moral, voilà tout et rien de plus. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun, parfaitement, et tu mérites des éloges, au lieu de mériter l'amende et la prison. « Tout l'esprit d'un auteur, dit La Bruyère, consiste à bien définir et à bien peindre. » Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus ?"

 

Il continue :

 

"Tu auras beau te débattre, le parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-loi. Mais dénonce-lui, afin qu'il les supprime, tous les classiques grecs et romains, sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace et au tendre Virgile. Ensuite, parmi les étrangers, Shakespeare, Goethe, Byron, Cervantès. Chez nous, Rabelais, « d'où découlent les lettres françaises », suivant Chateaubriand, dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste ; et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui) ; le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution; et le père Lafontaine, et Voltaire, et Jean-Jacques, etc ; et les contes de fées de Perrault !"

 

Le 15 avril suivant, Maupassant publiait sa première nouvelle à succès, Boule de suif, que Flaubert qualifia aussitôt de "chef-d’œuvre". Hélas, l'auteur de L’Éducation sentimentale ne devait jamais prendre connaissance des succès ultérieurs de son protégé, puisqu'il mourut moins d'un mois plus tard, le 8 mai.  

 

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