Écho de presse

C'était à la Une ! Duke Ellington à Paris en 1933

le 10/09/2018 par France Culture
le 15/09/2017 par France Culture - modifié le 10/09/2018
L'orchestre de Duke Ellington, extrait de Regard du 6 avril 1939 - source : RetroNews BnF

L'article du jour évoque le jazzman Duke Ellington et notamment son concert parisien. En partenariat avec "La Fabrique de l'histoire".

En partenariat avec "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture

Cette semaine : Duke Ellington à Paris, L’Humanité, 4 août 1933

 

La France se targue, à juste titre, d’avoir été une terre d’accueil du jazz américain. Paris aurait ainsi ouvert les bras à des artistes dont le talent n’était pas toujours reconnu aux États-Unis.
L’archive de RetroNews de ce jour nuance ce propos. Certes l’article de L’Humanité du 4 août 1933 est élogieux pour Duke Ellington, vantant la « richesse mélodique incroyable » du grand chef d’orchestre, arrangeur et compositeur.

Mais il relate aussi la mini-bataille d’Hernani de ce premier concert français d’Ellington, qui met aux prises les vrais amateurs de jazz « hot » et les « esprits forts » venus avec leur mépris pour ce qu’ils ne considèrent pas comme de la musique.

« Ils ne pourront se ressaisir, retomber sur leurs pieds qu’à la fin du concert, dans la rue. Le flic de service, les passages cloutés, seront là pour les rassurer. Leur voiture n’a pas changé de place. » (L’Humanité, 4 août 1933.)
Cet article, modeste, se conclut sur des conseils d’écoute qui montrent bien qu’en 1933 le jazz n’est pas encore devenu une musique vraiment populaire.

 

 

Texte lu par : Hélène Lausseur

Réalisation : Séverine Cassar

« DUKE ELLINGTON À PARIS

Le premier gala de Duke Ellington fut, par une timidité regrettable de ses organisateurs, placé sous le signe de Jack Hylton, admis, lui, depuis longtemps en France.

Hylton présentant du haut de sa notoriété l'orchestre de Duke Ellington, qui s'en serait bien passé, fut sifflé. Le succès, ou pour mieux dire l'enthousiasme suscité par le premier gala fut tel qu'on dut le recommencer, sans Jack Hylton cette fois.

Puis Ellington, qui n'avait sans doute guère aimé les habits noirs qui encombraient la salle, demanda que fût organisée une soirée à des prix populaires. Les nombreux camarades que nous avons eu le plaisir de rencontrer dans la salle l'en ont remercié.

On ne pourrait guère mieux parler de la musique d'Ellington que ne l'a fait M. Canetti en présentant l'orchestre. C'est pourquoi nous lui empruntons les lignes qui suivent :

En quoi la musique d'Ellington diffère-telle de celle d'autres ensembles de jazz de même importance numérique ? Duke Ellington a toujours laissé dans ses arrangements une importante place à l'improvisation individuelle. Or, son orchestre a une telle cohésion que toutes les improvisations semblent imprégnées d'un même esprit, d'une même pensée.

Un autre trait de génie d'Ellington a été l'utilisation de sonorités nouvelles : inspiré peut-être par les effets de sonorité assez curieux de Bubber Miley, dont les improvisations à la trompette plus ou moins bouchée devinrent bientôt caractéristiques de l'orchestre entier, Ellington eut l'idée d'employer chaque instrument non seulement en raison de sa sonorité propre mais aussi en fonction d'une sonorité totale, qu'il arriva bien tôt à créer cérébralement. Cette faculté de doser différentes sonorités d'instruments, et obtenir un effet total, mystérieux et pourtant attirant, qu'il est presque toujours impossible d'analyser, voilà bien la raison essentielle de la suprématie de Duke Ellington dans le domaine de la musique du jazz « hot ». [...]

Salle Pleyel, interrompant les applaudissements qui jamais n'auraient cessé, Duke Ellington se lève, simplement, il annonce : le prochain numéro est « Echoes of the jungle », puis s'assied au piano. L'orchestre commence, les spectateurs enfoncés dans leurs fauteuils ne peuvent plus bouger, ils ne voient plus rien, ils regardent l'orchestre qu'ils ne peuvent fixer. Quelques « esprits forts »,  venus méprisants et pour qui, jamais le jazz, et surtout celui-là ne sera « de la musique », sont pris malgré eux ; ils ne pourront se ressaisir, retomber sur leurs pieds qu'à la fin du concert, dans la rue. Le flic de service, les passages cloutés, seront là pour les rassurer. Leur voiture n'a pas changé de place. »