Écho de presse

« L'Après-midi d'un faune » : le scandale Nijinski en 1912

le 19/06/2021 par Pierre Ancery
le 31/05/2018 par Pierre Ancery - modifié le 19/06/2021
Vaslav Nijinski dans le rôle de Narcisse, photographie de Rudolf Balogh, 1911 - source Gallica BnF

Révolutionnaire, le ballet de Vaslav Nijinski L'Après-midi d'un faune, sur une musique de Debussy, fait scandale à Paris en 1912. Le directeur du Figaro en dénonce l'« impudeur », tandis qu'Auguste Rodin prend la plume pour en défendre la modernité.

C'est un des épisodes les plus célèbres de l'histoire de la danse occidentale. Le 29 mai 1912, au théâtre du Châtelet à Paris, a lieu la première représentation d'un ballet très attendu : l'adaptation par le chorégraphe russe Vaslav Nijinski du Prélude à l'après-midi d'un faune de Claude Debussy, lui-même inspiré du poème de Mallarmé L'Après-midi d'un faune, avec des décors et costumes de Léon Bakst.

 

C'est la première chorégraphie de Nijinski, 23 ans. Étoile des Ballets russes de Diaghilev, le jeune homme, danseur exceptionnel très apprécié du public de l'époque, interprète lui-même le rôle principal. Mais sa chorégraphie est si révolutionnaire qu'elle va provoquer un gigantesque chahut pendant la représentation.

 

Abandonnant les principes de la danse académique, le Russe stylise tous les gestes des danseurs, leur faisant exécuter des mouvements anguleux, saccadés, presque « cubistes », et les fait se déplacer dans un espace sans profondeur ni perspective. Surtout, il souligne l'animalité du faune dans une danse que beaucoup de spectateurs jugent obscène.

 

Le lendemain, Gaston Calmette, directeur du Figaro, rédige une critique assassine :

« Je suis persuadé que tous les lecteurs du Figaro qui étaient hier au Châtelet m'approuveront si je proteste contre l'exhibition trop spéciale qu'on prétendait nous servir comme une production profonde, parfumée d'art précieux et d'harmonieuse poésie ! Ceux qui nous parlent d'art et de poésie à propos de ce spectacle se moquent de nous.

 

Ce n'est ni une églogue gracieuse ni une production profonde. Nous avons eu un faune inconvenant avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur. Voilà tout. Et de justes sifflets ont accueilli la pantomime trop expressive de ce corps de bête mal construit, hideux de face, encore plus hideux de profil. Ces réalités animales, le vrai public ne les acceptera jamais. »

En cause notamment, un geste ambigu effectué pendant la première : Nijinski, a-t-il semblé à certains spectateurs, aurait mimé l'acte masturbatoire... Le spectacle a déplu à Calmette au point qu'il a pris la place du critique dramatique du journal pour donner son avis.

 

Rendu curieux par la rumeur de scandale qui entoure le ballet, le public va se précipiter au théâtre du Châtelet lors des représentations suivantes. Mais l'article de Calmette va aussi susciter de nombreuses réponses. Raoul Aubry, par exemple, écrit dans Gil-Blas le 31 :

« Pour que le ballet composé par M. Nijinski soit apparu comme immoral à certains spectateurs, il faut, en vérité, que ces censeurs épris de vice quand même et de vice partout, aient perdu toute notion de la moralité. Et d'abord, le nu n'est pas immoral et si M. Nijinski était nu — et il ne l'est pas — il n'en serait pas forcément objet de scandale. Les nymphes dont il trouble les ébats innocents sont fort décemment vêtues et pas un de leurs gestes n'a trahi la moindre impureté. »

Mais c'est surtout la réponse d'Auguste Rodin, dans Le Matin, qui va faire du bruit. Le célèbre sculpteur, qui était présent à l'avant-première aux côtés de Claude Debussy, Jean Cocteau et Maurice Ravel, prend la défense du chorégraphe russe :

« Aucun rôle n'a montré Nijinski aussi extraordinaire que sa dernière création de l'Après-Midi d'un Faune. Plus de saltations, plus de bonds, rien que les attitudes et les gestes d'une animalité à demi consciente : il s'étend, s'accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule avec des mouvements tantôt lents, tantôt saccadés, nerveux, anguleux ; son regard épie, ses bras se tendent, sa main s'ouvre au large, les doigts l'un contre l'autre serrés, sa tête se détourne avec une convoitise d'une maladresse voulue et qu'on croirait naturelle.

 

Entre la mimique et la plastique, l'accord est absolu : le corps tout entier signifie ce que veut l'esprit ; il atteint au caractère à force de rendre pleinement le sentiment qui l'anime ; il a la beauté de la fresque et de la statuaire antiques ; il est le modèle idéal d'après lequel on a envie de dessiner, de sculpter […].

 

Au seul point de vue plastique, il y a à tirer de là tout un enseignement du goût [...]. Je voudrais qu'un si noble effort fût intégralement compris et que, à côté de ces représentations de gala, le théâtre du Châtelet en organisât d'autres où tous les artistes pourraient venir s'instruire et communier dans le spectacle de la beauté. »

Sur la demande de Diaghilev, Gaston Calmette fait insérer le texte de Rodin dans Le Figaro du 31 mai, mais aussi une lettre du peintre symboliste Odilon Redon, qui s'enthousiasme lui aussi pour L'Après-midi d'un faune, et écrit au nom de Mallarmé, décédé en 1898 :

« Lui, plus que tout, autre, eût apprécié l'admirable évocation de son esprit. Je ne crois pas que dans l'art irréel, il soit possible de donner avec plus de raffinement l'un des caractères de son art.

 

Je me souviens que tous les propos de Mallarmé contenaient quelques traits sur la chorégraphie et la mimique. Qu'eût été sa joie de voir apparaître, sur la frise vivante que nous venons de voir, le propre rêve de son faune […].

 

Combien nous devons vous être reconnaissants, monsieur, d'avoir su enchâsser dans l'écrin de l'art russe un joyau de plus. L'esprit de Mallarmé était ce soir parmi nous. »

En 1913, Le Sacre du printemps, chorégraphié par le même Nijinski, provoquera un scandale encore plus grand. Le danseur et chorégraphe russe est reconnu aujourd'hui comme l'un des plus novateurs et influents de tout le XXe siècle.

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