Écho de presse

C'était à la une ! Quand Théophile Gautier visitait les merveilles de Bayeux

le 25/09/2018 par RetroNews
le 25/09/2018 par RetroNews - modifié le 25/09/2018
Théophile Gautier tapisserie de Bayeux
Portrait de Théophile Gautier et reproduction de la tapisserie de Bayeux - Source Gallica BnF

La lecture du jour présente la chronique de Théophile Gautier sur son voyage en train de Caen jusqu'à Bayeux, sa cathédrale au reliquaire oriental et sa tapisserie de la reine Mathilde.

En partenariat avec "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture

Cette semaine : Le Moniteur universel le 5 septembre 1858

Lecture : Daniel Kenigsberg
Réalisation Marie-Laure Ciboulet

 

« CHERBOURG

Reprenons notre voyage où nous l'avons laissé.
Nous étions à Caen.

Des trains d'une longueur infinie se succédaient à intervalles rapprochés, emportant des populations entières, - ce qui n'empêchait pas des foules plaintives de rester sur les trottoirs de la gare. À chaque instant le télégraphe faisait entendre sa sonnerie d'avertissement pour indiquer la marche des convois. Grâce à ce courrier électrique, que nulle vitesse ne dépasse, on pouvait laisser galoper les formidables chevaux de cuivre et d'acier, nourris de feu et d'eau bouillante. À travers le tumulte apparent régnait une admirable prudence, et aucun accident ne vint attrister la belle fête. […]

À dix heures et demie nous trouvâmes enfin place dans un waggon (sic), que nous abandonnâmes à Bayeux., dont la silhouette, vue du débarcadère, nous plaisait fort. Une magnifique cathédrale, avec deux flèches aiguës et une tour posée à l’intersection du transept et de la nef, comme à Burgos, s’y découpait, au-dessus des toits, d’une façon superbe, pavoisée de drapeaux et de bannières. – Résister à une cathédrale est au-dessus de nos forces, et nous passâmes la journée à examiner celle-ci. […]

Dans notre époque d’anhélation industrielle c’est une chose rare que de voir une ville paisiblement groupée autour de sa cathédrale, sans cheminées d’usine mêlées aux clochetons et s’étirant les bras dans ce doux ennui provincial qui n’est pas sans charme, et laisse du moins de longues heures à la rêverie. Tordu comme une paille par le tourbillon parisien, nous avons dit souvent que le Temps n’existait plus qu’en bronze doré sur les vieilles pendules. Le Temps existe ; nous l’avons retrouvé à Bayeux très bien conservé pour son âge.

La cathédrale a sa façade sur une petite place. […] Une surprise nous attendait à la salle capitulaire. D’une chemise de vieux damas on nous sortit une cassette renfermant la chasuble de saint Regnabert, - une cassette d’ivoire avec des coins, des ferrures et des incrustations d’argent ! Un chef-d’œuvre […]. Toute la richesse du goût oriental le plus pur brillait dans ce joyau, écrin d’une relique. […] Comment cette cassette de calife est-elle venue à Bayeux servir de reliquaire ? Les croisades expliquent ce long voyage, et une tradition veut qu’elle ait été donnée à l’église par la reine Mathilde.

La reine Mathilde ! -  ce nom nous rappelle à propos la célèbre tapisserie de Bayeux ; - avons-nous le temps de l’aller voir ? – oui, - le train ne passe qu’à cinq heures. Elle se trouve à la bibliothèque de la ville, et nous voilà parti.

L’on a souvent décrit, souvent dessiné la tapisserie de la reine Mathilde ; nous avons parcouru les livres, regardé les dessins, et nous nous figurions, nous ne savons pourquoi, voir une tapisserie de haute ou basse lisse, comme beaucoup de tapisserie du moyen âge parvenues jusqu’à nous. La tapisserie de la reine Mathilde est, à proprement parler, une broderie faite de laine de couleur sur une bande de toile blanche, longue de 70 mètres 34 centimètres sur 50 centimètres de hauteur. […]

C’est un monument très original que cette sorte de frise, de panathénée à l’aiguille, tracée par la reine femme du héros qui changea son nom de Guillaume le Bâtard contre celui de Guillaume le Conquérant, à peu près comme Hélène traçait sur les canevas les exploits des Grecs et des Troyens sous les murs d’Illion. […]

Quelle chose singulière, lorsque tant d’édifices si solides se sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue à nous intacte à travers les siècles, les révolutions et les vicissitudes de toutes sortes ! – Un bout de canevas a duré huit cents ans !

Maintenant qu’il ne nous reste plus rien à visiter à Bayeux, dinons, et attendons le train qui nous mènera coucher à Carentan.

Théophile Gautier »