Écho de presse

Grosz, Dix, Beckmann : trois peintres face à l'Allemagne de Weimar

le 03/11/2021 par Pierre Ancery
le 29/11/2018 par Pierre Ancery - modifié le 03/11/2021
Trois prostituées dans la rue, Otto Dix, 1925 - source : Wikiart
Trois prostituées dans la rue, Otto Dix, 1925 - source : Wikiart

Dans l'après-Première guerre mondiale émerge en Allemagne le mouvement pictural dit de la « Nouvelle objectivité ». Empreintes de réalisme, les œuvres de George Grosz, Otto Dix ou Max Beckmann portent un regard corrosif sur la société de leur époque.

George Grosz, Otto Dix, Max Beckmann : trois artistes, trois personnalités bien distinctes. Mais un ancrage commun dans un pays et une époque, l'Allemagne de la république de Weimar (1918-1933), dont ils sont probablement aujourd'hui les trois peintres les plus connus.

 

Membres d'un même mouvement, la Neue Sachlichkeit (« Nouvelle Objectivité »), tous trois furent profondément marqués par la guerre, qu'ils vécurent en tant que soldats.

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Dans leurs œuvres respectives, chacun d'eux s'attacha à dépeindre la réalité sociale de l'Allemagne de leur époque, qu'ils transfigurèrent par des déformations héritées de l'expressionnisme et – surtout dans le cas de Grosz – un humour très noir.

 

George Grosz (1893-1859), peintre et dessinateur, fut en effet le satiriste plus virulent du trio. La presse française, notamment de gauche, parla souvent de lui. Elle se sentait proche de cet artiste ouvertement communiste qui, avec ses dessins de bourgeois hideux et jouisseurs, dénonçait les inégalités de son époque. Grosz fut aussi un grand peintre de la ville moderne : en témoigne sa célèbre toile Metropolis, en 1917.

Metropolis, George Grosz, 1916-1917 - source : Wikiart / musée Thyssen-Bornemisza
Metropolis, George Grosz, 1916-1917 - source : Wikiart / musée Thyssen-Bornemisza

En 1923, Comœdia l'évoque ainsi :

« Depuis la paix, l'Allemagne a jeté bas le masque hypocrite à l'abri duquel elle se livrait à ses vices. Elle étale plus volontiers ses turpitudes, mais certains masques sont restés. Georg Grosz a tiré un prodigieux parti de cette antithèse [...].

 

Aussi Georg Grosz fait-il grouiller toute une humanité repoussante, larves malsaines et inquiétantes. »

L'Humanité lui fera souvent fête dans les années 1920. Lors d'une exposition de Grosz à Paris en 1924, le quotidien écrit :

« Démolisseur insatiable, satirique, témoin implacable de la décadence de la société bourgeoise, c'est le peintre de la sottise, de la vanité, de la suffisance, de la férocité de la classe dirigeante allemande et de ses alliés les social-démocrates ; mais c'est aussi le peintre des miséreux, des mutilés, des révoltés, et rien n'est plus saisissant, que certaines de ses œuvres où il oppose avec brutalité les uns et les autres : les maîtres et leurs esclaves, les assassins et leurs victimes.

 

Allemand, George Grosz possède toutes les magnifiques qualités de la race à laquelle appartiennent Dürer et Holbein. Mais révolutionnaire aussi, il sait incarner les personnages représentatifs d'une classe. Il sait élever son art à l'échelle internationale. »

Journée grise, George Grosz, 1921 - source : Wikiart / Staatliche Museen Berlin
Journée grise, George Grosz, 1921 - source : Wikiart / Staatliche Museen Berlin

Le même journal l'avait interviewé en mai, alors que le satiriste séjournait à Paris :

« – Il y a combien de temps que vous êtes à Paris ?

 

– Un mois environ, et je veux rester jusqu'à la fin du mois de mai. Je n'étais venu que pour deux semaines, mais je me suis mis au travail. Je veux noter et montrer les types français de la société capitaliste et militariste française comme j'ai fait pour nos profiteurs, nos junkers et nos prostituées. La société capitaliste est la même, n'est-ce pas, en France et en Allemagne.

 

Moins évoluée, camarade Grosz, nous sommes en retard sur l'Allemagne.

 

Oui, je sais et je le vois bien, mais les plaisirs des gros bourgeois, leur noce, est pareille, à peu de chose près, c'est-à-dire ignoble et bête, avec partout cet érotisme frénétique et morne qui brûle les brasseurs d'affaires et les oisifs dans les grandes villes modernes. »

De même, Les Annales politiques et littéraires le mentionnent-elles dans un article de 1926 consacré à « l'Allemagne nouvelle », dont Grosz apparaît comme l'un des représentants :

« Grosz, observateur de l'Allemagne d'après-guerre, a fixé d'un trait dur strict et minutieux, la figure hideuse du profiteur, des jouisseurs, la trogne du sous-officier prussien et des chiens de Noske (Noskenhunde).

 

Son dessin âpre, brutal, souvent sans goût, parfois rehaussé de couleurs vulgaires et comme sales, nous étonne au moins en ceci qu'on le voit totalement dépouillé de ce romantisme propre à la race allemande. »

Anti-nazi, George Grosz s'exilera en 1932 pour devenir professeur d'art dans une école new-yorkaise. La même année, l'écrivain Pierre Mac Orlan, grand admirateur du peintre, chante ses louanges dans Marianne :

« George Grosz est un excellent conducteur du mystère populaire [...]. Le domaine de George Grosz est entre le ciel de la rue, le pavé de la rue, là où le malheur acquiert une signification et une valeur sociale.

 

La vie, ce n'est pas ce que nous voyons, mais ce que nous pensons, et l’œuvre de Grosz est une des formes les plus vraies de la vie populaire et de l'aventure sociale qui tourmente aussi bien les bourgeois que les ouvriers. »

Otto Dix (1891-1869), dont l’œuvre teintée d'étrangeté, parfois décrite comme néo-classique, fut tout aussi forte que celle de Grosz, eut toutefois moins souvent les honneurs de la presse française. L'Européen l'évoque en 1929, aux côtés de ses compatriotes :

« […] Les portraits de Rudolph Grossmann, Otto Dix et Georges Grosz, scrutateurs impitoyables des vices de l'âme et des ridicules du corps, dont la sensibilité est presque de la maladie et dont l'ironie est la grimace de la souffrance. »

Pragerstrasse, Otto Dix, 1920 - source : Wikiart / Kunstmuseum Stuttgart
Pragerstrasse, Otto Dix, 1920 - source : Wikiart / Kunstmuseum Stuttgart

En 1930, Comœdia voit certaines de ses œuvres à la Biennale de Venise, mais ne les goûte guère :

« Nous nous associons à l'effarement causé par les expositions de la Tchécoslovaquie, et surtout de l'Allemagne, où domine l'expressionnisme barbare d'Otto Dix et de Max Beckmann. »

À cette époque, Otto Dix fut pourtant l'auteur d'un triptyque saisissant, La Guerre, inspiré à la fois de son expérience traumatisante au front et des retables de la Renaissance (notamment celui d'Issenheim, peint par Grünewald).

 

En 1933, avec l'arrivée des nazis au pouvoir, Dix fut renvoyé de l'école d'art de Dresde où il enseignait. Menacé de prison, il se réfugia dans le sud-ouest de l'Allemagne et se mit à peindre des paysages. Ses œuvres furent déclarées « dégénérées » par le régime en 1937.

Portrait de la journaliste Sylvia von Harden, Otto Dix, 1926 - source : Wikiart / Centre Pompidou
Portrait de la journaliste Sylvia von Harden, Otto Dix, 1926 - source : Wikiart / Centre Pompidou

Autre forte personnalité du mouvement de la Nouvelle Objectivité, Max Beckmann (1884-1950). Moins ouvertement dénonciatrice que celles de Grosz et Dix, son œuvre protéiforme (il fut peintre, dessinateur, sculpteur et graveur) s'attira la bienveillance de la critique française.

 

En 1931, Paris-Soir en parle en ces termes :

« Le goût, en peinture, n'est qu'une vertu de modération, laquelle ne joue qu'un rôle bien secondaire à côté de la puissance créatrice. Or, Max Beckmann est un créateur. Qu'il peigne une nature morte, un nu, un portrait, une composition, Max Beckmann transpose les apparences sur son plan particulier : partant; il crée.

 

Certains lui reprocheront ses déformations, son dessin. Ils auront tort : dessiner c'est exprimer le caractère du modèle. Or, c'est à ce caractère que Beckmann s'attache et c'est ce caractère qu'il exprime avec une puissance manifeste, avec une singulière abondance aussi. »

Photo de famille, Max Beckmann, 1920 - source : Wikiart / MoMA
Photo de famille, Max Beckmann, 1920 - source : Wikiart / MoMA

Le Journal des débats écrit quant à lui, la même année :

« Encore un Allemand et encore “une force”. Une force brutale et contre laquelle il se peut que le sentiment français réagisse – pour commencer.

 

Cherchons ici précisément ce qui manque par fois à nos maîtres subtils, distingués, nuancés : la grandeur, la monumentalité des formes, la crudité du ton, une espèce de vulgarité épique.

 

L'art de Beckmann nous apporte autre chose que des accords de valeurs, des équilibres de motifs : une recréation du monde par un plasticien qui s'empare de la réalité et qui, sans esprit de système, la transfigure en quelque chose de plus concret qu'elle-même, de plus vrai que le vrai, de plus impressionnant que l'impression. »

Également classé par Hitler comme « peintre dégénéré », Max Beckmann choisit en 1937 de s'exiler à Amsterdam, où il vécut dans la précarité mais continua de peindre, réalisant certaines de ses meilleures toiles.

 

Lors de l'exposition organisée par les nazis à Munich en 1937, des dizaines d'artistes allemands furent dénoncés comme l'expression de la prétendue « dégénérescence » de l'Allemagne de Weimar. Outre George Grosz, Otto Dix et Max Beckmann, on y trouvait des noms aujourd'hui demeurés célèbres : Max Ernst, Paul Klee ou encore Kurt Schwitters.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Sergiusz Michalski, Nouvelle objectivité, Taschen, 1994

 

Günther Anders, George Grosz, Éditions Allia, 2005

 

Otto Dix, Comment je peins un tableau, Ophrys, 2011