Écho de presse

C'était à la Une ! Procès littéraire : le soutien de Flaubert à Maupassant

le 16/10/2019 par RetroNews
le 30/11/2018 par RetroNews - modifié le 16/10/2019
Le Gaulois, 21 février 1880 - source : RetroNews - Portraits de Flaubert et Maupassant - source : Wikicommons

Quand un procès est intenté à Guy de Maupassant au sujet d'un poème, en 1880, Gustave Flaubert lui envoie son soutien au travers d'une lettre sur sa vision de la moralité artistique, et sa propre expérience avec la justice. Le Gaulois, qui s'est rendu auprès de l'accusé, publie la lettre à la Une.

En partenariat avec « La Fabrique de l'Histoire » sur France Culture

Cette semaine : Le Gaulois, 21 février 1880.

Texte lu par Daniel Kenigsberg
Réalisation Séverine Cassar

 

« GUSTAVE FLAUBERT ET LES PROCES LITTERAIRES

 

Un jeune poète, de grand talent et de grand avenir, M. Guy de Maupassant, avait publié, il y a quatre ans, dans la République des lettres (une revue aujourd’hui disparue), une nouvelle en vers intitulées : Au bord de l’eau. […]

Tout récemment, une petite revue de province, l’Abeille d’Etampes, reproduisit Au bord de l’eau. Ce qui était inoffensif à paris fut jugé abominable à Etampes, et le parquet de cette bonne ville poursuivit le journal et l’auteur comme prévenus d’outrage aux mœurs et à la morale publique.

Nous nous sommes rendu après de M. de Maupassant, qui a bien voulu nous communiquer une lettre que M. Gustave Flaubert venait de lui écrire. […]
 

______

 

Cloisset, 19 février 1880

Mon cher Bonhomme,

C’est donc vrai ? J’avais cru d’abord à une farce ! Mais non ! Je m’incline.

Eh bien, ils sont jolis à Etampes ! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises ? […]

Prévenu « pour outrage aux mœurs et à la morale publique », deux aimables synonymes, qui font deux chefs d’accusation. Moi, j’avais à mon compte un troisième outrage : « et à la morale religieuse », quand j’ai comparu devant la huitième chambre avec Mm Bovary. Procès qui m’a fait une réclame gigantesque, et à laquelle j’attribue les trois quarts de mon succès. […]

Qu’on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m’en démontrer l’utilité pratique ; mais pour des vers, pour de la littérature. Non ! C’est trop fort !

Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s’entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l’État. Ce qui est beau est moral, voilà tout et rien de plus.

La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun, parfaitement, et tu mérites des éloges, au lieu de mériter l’amende et la prison.

«  Tout l’esprit d’un auteur, dit La Bruyère, consiste à bien définir et à bien peindre. » Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus ? Mais « le sujet », objectera Prudhomme, le sujet, monsieur ! Deux amants. Une lessivière ! Le bord de l’eau ! Il fallait prendre le ton badin, traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser ne passant avec une pointe d’élégance et faire intervenir, à la fin, un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur, débitant une conférence sur les dangers de l’amour. En un mot, votre histoire pousse à « la conjonction des sexes ». Ah !

D’abord, ça n’y pousse pas ! Et quand cela serait, par ce temps de goûts anormaux, il n’est pas mal de prêcher le culte de la femme. Tes pauvres amants ne commettent même pas un adultère ! Ils sont libres l’un et l’autre, « sans engagement envers personne ».  […]

J’en suffoque d’indignation. […]

Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1e le public, parce que le style le contraint à penser, l’oblige à un travail ; et 2e le gouvernement, parce qu’il sent en vous une force, et que le pouvoir n’aime pas un autre pouvoir. Les gouvernements ont beau changer, monarchie, empire ou république, peu importe !

L’esthétique officielle ne change pas ! De par la vertu de leur place, ses agents […] ont le monopole du goût […].

Et tu t’asseoiras, mon petit, sur le banc des voleurs, et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie) et les relire, en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide. […]

Pendant que ton avocat te fera signe de te contenir, - un mot pourrait te perdre – tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l’armée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d’un poids incalculable ; alors il te montera au cœur, une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l’orgueil.

Mais, encore une fois, ce n’est pas possible. Tu ne seras pas poursuivi, tu ne seras pas condamné. Il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi. Le garde des sceaux va intervenir ! On n’est plus aux beaux jours de M. de Villèle.

Cependant, qui sait ? La terre a des limites ; mais la bêtise humaine est infinie.

Je t’embrasse.

Ton vieux
G. Flaubert. »