Écho de presse

« Pinocchio » de Walt Disney : un triomphe du cinéma d'animation

le 08/11/2021 par Pierre Ancery
le 17/01/2019 par Pierre Ancery - modifié le 08/11/2021
Scène du film « Pinocchio » de Walt Disney, 1940 - source : WikiCommons
Scène du film « Pinocchio » de Walt Disney, 1940 - source : WikiCommons

Sorti aux États-Unis en 1940, le second long-métrage des studios Disney n'est projeté en France, en raison de la guerre, qu'en 1946. La presse salue la technique exceptionnelle du film, mais déplore son « mauvais goût » jugé typiquement américain.

Le premier long-métrage des studios Disney, Blanche-Neige et les sept nains, avait été un triomphe lors de sa sortie en 1938, le film récoltant un immense succès à la fois public et critique. Les attentes étaient donc élevées pour son successeur, Pinocchio, tiré d'un conte de l'Italien Carlo Collodi paru en 1881.

 

Dès 1939, la presse française annonce le dessin animé à venir comme un événement. L'Intransigeant écrit par exemple, dans un article intitulé « Walt Disney, le La Fontaine du XXe siècle » :

« À l’heure actuelle, Walt Disney gagne des millions et 300 personnes travaillent dans son studio. Le frère de Walt, Ray, est son associé. Chaque film de Disney demande 15 000 dessins au moins.

 

Sa prochaine œuvre, qui sera de grand métrage comme Blanche-Neige et qui s’appellera Pinocchio, aura 1 600 000 dessins.

 

Âgé de 37 ans, Walt Disney est grand, beau, sportif, et l’on ne le voit jamais dans les boîtes de nuit d’Hollywood. »

En effet, Walt Disney, conscient de l'enjeu, travaille d'arrache-pied avec ses artistes pour réaliser le plus grand dessin animé jamais vu. Il sait qu'il doit faire plus beau, plus drôle, plus merveilleux que Blanche-Neige : avec un budget d'environ 2,5 millions de dollars, Pinocchio sera aussi le dessin animé le plus cher l'époque.

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En avril 1939, le journal Nouveauté publie un long reportage sur les techniques d'animation et explique comment le personnage de Gepetto est d'abord incarné par un acteur avant de devenir une créature animée :

« Parfois même les scènes sont réellement jouées par l'acteur, et les petites bandes ainsi obtenues sont projetées, image par image, sur la table du dessinateur où ce dernier n'a plus qu'à styliser sur son transparent les mimiques du personnage.

 

On voit ci-dessus l'acteur Christian Rub qui a posé le personnage de Gepetto, pour le prochain film de Walt Disney, Pinocchio, inspiré d'un conte italien. Et ci-contre, le résultat, pittoresque assurément, obtenu par cette collaboration de l'acteur et du dessinateur. »

Le résultat, sorti aux États-Unis en février 1940, est à la hauteur des espérances. Avec ses personnages inoubliables (le sculpteur Gepetto, Jiminy Cricket, le chat Figaro...), son animation exceptionnelle, la délicatesse de ses décors, Pinocchio surpasse Blanche-Neige sur de nombreux points.

 

Récit initiatique semé d'humour et de poésie, le film comporte aussi des séquences sombres, voire cauchemardesques, qui en font l'un des Disney les plus effrayants jamais réalisés : ainsi la transformation en ânes des enfants piégés sur l’Île aux plaisirs, ou l'apparition finale de la baleine géante Monstro.

 

Un correspondant new-yorkais du Petit Parisien écrit après l'avoir vu :

« Rarement l'écran nous a présenté un spectacle où l'esprit comme les yeux trouvent plus de complète satisfaction. On hésite à prononcer le mot d'“œuvre d'art” : et c'est cependant, le seul qui s'impose [...].

 

Son humour est sain et sans amertume, son ironie, sans méchanceté ; on rit d'un bon rire simple et sans arrière-pensée ; nous sommes transportés dans un autre monde […].

 

Walter Disney n'a pas perdu son temps, et, dans notre monde tourmenté, il est précieux de respirer une heure d'air frais en sa compagnie. »

Un autre journaliste français ayant pu voir le film écrit en mai 1940 dans Marianne :

« Disney a joué, vis-à-vis du roman, le rôle enchanteur de la nostalgie transfiguratrice. Il a donné à chaque allusion au décor, à peine esquissée par Collodi, une résonance infinie et en a développé toutes les possibilités non exploitées.

 

Le sens poétique de la nature est très marqué chez Disney. Souvenons-nous des grottes glauques de Blanche-Neige, de certains bois vert-doré du Chaperon-Rouge, et des routes étranges qui mènent les enfants au Pays du Bonheur, derrière la grêle chanson du Joueur de Flûte !

 

Et toutes ces feuilles qui sourient, ces arbres qui clignent des yeux, ces maisons qui font le gros dos, ces nuages qui pleurent, enfin, le panthéisme exquis de Disney ! »

Aux Etats-Unis, le film fait sensation auprès des enfants et de leurs parents. Le public français, lui, devra attendre : la Seconde Guerre mondiale va empêcher Pinocchio d'accéder à toute une partie du marché européen. « Pinocchio aurait eu tôt fait d'accomplir le tour du monde, comme ses devanciers, note Le Figaro en octobre 1939, si le monde n'était pas en guerre. »

 

En Italie, patrie de Collodi – alors dirigée par Mussolini –, Pinocchio va même être interdit de diffusion. La cause en est donnée en 1941 par Le Journal :

« Le film de Walt Disney : “Pinocchio”, succédant à “Blanche Neige”, d'illustre mémoire, a été interdit en Italie.

 

Le motif ? Il retrace de façon inexacte la vie et les aventures de ce petit personnage de légende spécifiquement italien. »

À noter que le troisième long-métrage de Disney, Fantasia, sorti fin 1940 aux États-Unis, ne paraît pas non plus dans plusieurs pays belligérants.

 

Il faut attendre 1946 et l'après-guerre pour que Pinocchio sorte enfin sur les écrans français. La presse semble alors partagée : elle loue les qualités techniques du film, mais déplore son côté « commercial » et « hollywoodien ». Regards, revue d'inspiration communiste, écrit par exemple en juin 1946 :

« Humour et rythme. Il semble, en effet, que le dessin animé américain, loin de poursuivre un but artistique précis, soit – comme le cinéma américain, du reste – un moyen de développer un état d'esprit collectif, optimiste en temps de paix, et belliqueusement souriant en temps de guerre [...].

 

Ajoutez à cela quelques fautes de goût, un trop grand souci commercial et aussi, peut-être, une certaine difficulté d'invention depuis qu'il y a près d'un demi-siècle des cinéastes et qui pensent (oh, si peu) et l'on comprendra pourquoi Pinocchio peut décevoir [...].

 

Mais il y a dans Pinocchio un grand triomphe, et ce triomphe se place, je crois, sur le plan de la technique. La fixité du trait, la valeur des couleurs, plus franches et plus pures, l'équilibre beaucoup mieux compris des teintes et des formées, c'est cette réussite qui fait, peut-être, que le film atteint le plus parfait enchantement artistique, malgré une invention assez mince et manquant souvent de poésie. »

Tandis que L'Aube reproche à Pinocchio sa dimension moralisatrice :

« Walt Disney a pris pour réaliser “Pinocchio” une sorte de conte moral destiné à apprendre aux enfants qu'il ne faut pas mentir, qu'il ne faut pas écouter la flatterie, qu'on doit se méfier des inconnus, etc. La valeur morale de ce conte est proprement nulle et semble un parasite dans le film. L'erreur de Walt Disney est ici considérable et lourde [...].

 

Le mouvement des bonshommes et des animaux stylisés, le jeu des couleurs, l'invention intarissable des péripéties, la puissance d'imagination qui mène l'ensemble font de “Pinocchio” un film malgré tout exceptionnel. Si peu que le conte ait de valeur moralisante, on regrettera que Walt Disney, ayant choisi ce thème, ait orné ses représentations de maisonnettes avec des pantins dansant le french cancan et autres de médiocre allure.

 

L'Amérique a quelquefois bien mauvais goût. »

Malgré tout, Pinocchio rencontrera un vaste succès en France. Il figure aujourd'hui parmi les plus célèbres des classiques de Disney, la version animée ayant remplacé dans l'esprit du public celle du conte originel de Collodi.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Pierre Lambert, Pinocchio, Démons et merveilles, 1995

 

Pierre Lambert, Walt Disney, l'âge d'or, Démons et merveilles, 2006

 

Robert Lanquar, L'Empire Disney, Que sais-je ?, 1997