Écho de presse

La grève à l'origine du « Germinal » de Zola

le 17/09/2020 par Pierre Ancery
le 04/07/2019 par Pierre Ancery - modifié le 17/09/2020
Publicité pour « Germinal », en feuilleton dans Gil Blas, 1884 - source : Gallica-BnF
Publicité pour « Germinal », en feuilleton dans Gil Blas, 1884 - source : Gallica-BnF

La grande grève des mineurs d'Anzin, en 1884, a servi de base au roman d’Émile Zola. Pour se documenter, le romancier s'est rendu sur place et a rencontré les grévistes. 

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Émile Zola
Germinal

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Au début de février 1884, Émile Zola est en train de réfléchir à son prochain roman. Il a déjà le titre : Germinal, un mot qui évoque le début du printemps et, métaphoriquement, le réveil de la conscience ouvrière, un thème qui sera au cœur de son livre.

Car Zola sait qu'il veut écrire sur les luttes sociales, en prenant comme personnages les mineurs du Nord de la France. C'est Alfred Giard, le député de Valenciennes, qui lui a parlé d'eux lors de leur rencontre à l'été 1883. Mais c'est un milieu que le romancier connaît mal, il en a encore une vision caricaturale. Ne devrait-il pas se rendre sur les lieux pour se documenter ?

C'est alors que, le 21 février, éclate une grève des 12 000 mineurs d'Anzin, qui protestent contre un changement d'organisation. Ce n'est pas la première grève qui a lieu dans cette banlieue de Valenciennes, au cœur du bassin minier, mais celle-ci va avoir une ampleur inédite. Le Petit Journal rapporte le 22 :

« L'agitation qu'on pouvait croire calmée parmi les mineurs d'Anzin recommence et menace de prendre de graves proportions, en prévision de modifications importantes que la compagnie se propose d'apporter aux conditions de travail jusqu'à présent usitées dans les mines. »

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Zola n'hésite pas une seconde : le 23 février, accompagnant Alfred Giard, il est sur place. Le journal Paris écrit : 

« M. Émile Zola nous promet un roman où il ne sera plus, il faut l’espérer, question d’accouchement de bonne. 

Il est arrivé aujourd'hui à Anzin, où il vient étudier le fonctionnement des mines et les mineurs, études qui doivent figurer dans son prochain roman : Germinal. Le romancier a demandé l'autorisation à la Compagnie d’Anzin de visiter les puits. »

Tandis que Le Matin donne des détails : 

« Aussi M. Zola partit-il avec le député samedi soir, lorsque son devoir appela M. Giard sur le lieu de la grève. Afin de pouvoir faciliter la tâche investigatrice de l'auteur de L'Assommoir, M. Giard le présenta comme son secrétaire. 

Il fut reçu partout et choyé comme tel. M. Giard est rentré à Paris et M. Zola est resté à Anzin, dont le personnel paraît l'intéresser vivement. 

Il n'est pas encore absolument décidé à écrire son livre. Ce qui l'épouvante, c'est le patois spécial parlé par les ouvriers et qu'il désespère de pouvoir reproduire avec fidélité dans son roman. »

Alors que la grève se durcit suite au renvoi de 140 syndicalistes, Zola, muni de son carnet de notes, parcourt les corons d'Anzin et de Bruay, interrogeant mineurs, porions et ingénieurs sur leur vie quotidienne, allant au cabaret avec eux, les accompagnant lors des réunions, des négociations, observant chacun de leurs faits et gestes.

Il descendra même avec eux dans la fosse Renard, à Denain. Le célèbre écrivain parisien s'est entièrement vêtu en mineur pour l'occasion. Il rencontre aussi Émile Basly, le meneur du mouvement, surnommé « le Mineur indomptable ». À chaque fois, il noircit son carnet de descriptions, de bouts de dialogues, d'expressions locales.

L'écrivain, de retour dans la capitale le 2 mars, compile sa documentation dans Mes notes sur Anzin. Il continue de lire tous les articles qui paraissent sur le sujet. La grève, qui fait la une de la presse et provoque de vives discussions à la Chambre, va durer 56 jours. Une de ses conséquences sera l'autorisation des syndicats par la loi Waldeck-Rousseau, le 21 mars.

En avril, Zola est prêt : il se lance dans l'écriture du livre. Sa rencontre avec les mineurs a largement modifié sa perception du sujet : il s'attendait à trouver des révolutionnaires assoiffés de vengeance, il a fait la connaissance d'hommes et de femmes calmes et déterminés, qui réclament de meilleurs salaires.

Le 26 novembre, Gil Blas publie en fanfare le premier chapitre du « nouveau roman de M. Zola » :

« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves.

Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. »

Germinal, treizième roman de la série des Rougon-Macquart, raconte l'histoire d’Étienne Lantier, un chômeur qui trouve du travail à la mine et qui, lorsque la direction décrète une baisse des salaires, pousse les employés à la grève. Lantier est inspiré d’Émile Basly, le meneur d'Anzin.

La publication en feuilleton dans Gil Blas se poursuit jusqu'en février 1885. En mars, le roman est édité. Même si beaucoup de journalistes lui adressent leurs reproches habituels, ce sera un triomphe populaire. Le Figaro, qui critique pourtant certains aspects du livre, s'exclame en Une : 

« Germinal ! Un livre puissant, un livre superbe ! […] 

M. Émile Zola, en écrivant ce roman de damnés, où il peint avec un relief terrible les misères et les souffrances des mineurs, [a] ajouté un cercle à l'Enfer du Dante. L'auteur de Germinal a fait quelque chose de plus : il a ressuscité le roman socialiste d'Eugène Suë et de George Sand. 

Il a mis en scène non pas seulement des ouvriers, comme dans l'Assommoir, mais le peuple lui-même, le peuple travailleur avec ses appétits et ses rages. Il a évoqué tous les pressentiments du monde moderne et tous les fantômes de demain, il a amené, face à face, sur leur vrai terrain de bataille, le capital et le salaire. 

Enfin, il s'est jeté à corps perdu, sa plume à la main, dans le mouvement irrésistible qui entraîne les foules vers un avenir inconnu. »

Le livre paraîtra dans plus d'une centaine de pays. En 1902, à l'enterrement d'Émile Zola, une délégation de mineurs de Denain fera le voyage pour accompagner le cortège funéraire. Sur le trajet, on les entendit scander : « Germinal ! Germinal ! ».

Pour en savoir plus : 

Émile Zola, « Mes notes sur Anzin », Œuvres. Manuscrits et dossiers préparatoires. Les Rougon-Macquart. Germinal. Dossier préparatoire. Second volume. Consultable sur Gallica.

Mitterand, Henri. « Zola à Anzin : les mineurs de Germinal », Travailler, vol. 7, no. 1, 2002, pp. 37-51.