Écho de presse

René Maran, premier écrivain noir à recevoir le Goncourt

le 07/05/2022 par Pierre Ancery
le 09/07/2019 par Pierre Ancery - modifié le 07/05/2022
Portrait de René Maran, agence Meurisse, 1930 - source : Gallica-BnF
Portrait de René Maran, agence Meurisse, 1930 - source : Gallica-BnF

Avec son roman Batouala, dont la préface fustige certains aspects du colonialisme en Afrique, l'écrivain René Maran remporte en 1921 le prestigieux prix littéraire. L'ouvrage suscite la controverse et la presse est divisée sur les mérites de cet « auteur exotique ».  

Le 15 décembre 1921, les journaux parisiens révèlent le nom du nouveau lauréat du prix Goncourt, plus importante récompense littéraire française : René Maran, un écrivain de 34 ans, pour son roman Batouala. Lequel décrit, du point de vue d'un chef traditionnel, la vie d'un village en Oubangui-Chari, en Afrique-Equatoriale française.

 

Surprise : le lauréat est Noir, ce que toute la presse ne manque pas de relever. C'est en effet la première fois qu'un écrivain « de couleur » se voit récompensé par un prix aussi prestigieux. René Maran, né en 1887 dans le bateau qui mène ses parents guyanais à la Martinique, a fait ses études en France et occupe alors un poste d'administrateur colonial sur les lieux mêmes où se déroule son roman.

Dans un premier temps, le livre s'attire des critiques positives. Mais les premiers commentaires sur René Maran, même lorsqu'ils se voudront bienveillants, seront toujours teintés de condescendance. Empreints de clichés, ces articles sont pour le lecteur d'aujourd'hui révélateurs des rapports de force existant alors entre la France colonisatrice et les peuples colonisés.

 

L'Intransigeant note ainsi que « c’est un Noir, on l’a dit, et du plus beau noir, M. René Maran, qui a eu le prix Goncourt... C’est un triomphe pour une race à qui la France doit déjà tant de beaux dévouements ». Une remarque qui fait écho à l'implication importante des troupes africaines dans la Première Guerre mondiale. Le Figaro ajoute :

« Le sort en est jeté, ou plutôt le gri-gri. C'est en effet un Noir, M. René Maran, qui a obtenu le prix des Goncourt pour son roman nègre, Batouala. Et nous ne pouvons nous empêcher de penser que l'on réhabilite ainsi, à bien juste titre, les malheureux nègres qui pullulent dans la littérature. »

Dans L'Echo de Paris, on peut lire :

« René Maran se défend que ce livre soit un roman ; plutôt, précise-t-il, une série d'eaux-fortes. Qu'importe, il a trouvé sa voie.

 

D'un style pur, d'une verve un peu courte peut-être, il nous peindra désormais cette mystérieuse Afrique ; il nous dira ses forêts, ses dieux d'ébène, les négoces du caoutchouc et de l'ivoire et, surtout, comment bat le cœur de ces hommes, dont nous ne connaissons que le rire d'enfant. »

Le Journal, enfin, fait ce portrait qui révèle à lui seul l'incongruité que représente, pour beaucoup d'observateurs français des années 1920, l'idée d'un Noir écrivain :

« Né à la Martinique, et non pas comme on l'a dit, en Afrique, où il est actuellement fonctionnaire colonial, ce n'est pas un mulâtre ou un métis : il est noir comme du cirage. Âgé de trente-quatre ans, il a les classiques cheveux crépus et les lèvres proéminentes.

 

Il a le visage plein, et son cou robuste semble mal à l'aise dans le carcan du faux-col européen ; mais il porte un lorgnon, et, derrière le lorgnon, ses yeux de myope vous fixent, vous scrutent avec une intensité singulière. »

Un aspect cependant va susciter le rejet explicite d'une partie de la critique : s'il ne condamne pas en bloc le colonialisme de la France, dont il est l'un des représentants « assimilés », Maran en dénonce dans sa virulente préface certains excès, en particulier le traitement brutal fait aux colonisés. Il écrit par exemple :

« La vie coloniale [...] avilit peu à peu. Rares sont, même parmi les fonctionnaires, les coloniaux qui cultivent leur esprit. Ils n’ont pas la force de résister à l’ambiance. On s’habitue à l’alcool […]. Ces excès et d’autres, ignobles, conduisent ceux qui y excellent à la veulerie la plus abjecte... »

Un discours encore marginal à l'époque, ce qui suscite des réactions négatives. Pour L'Ère nouvelle, le journal de « l'entente des gauches », les jurés du Goncourt ont voulu simplement faire un « coup » en récompensant un auteur « exotique » qu'il ne convient pas de prendre au sérieux :

« Mais, sans nier le talent pittoresque de M. René Maran. on ne peut guère à son propos prononcer le mot de révélation. Les académiciens, eux, ont fait preuve d'originalité en choisissant un auteur exotique. L'année prochaine, que nous trouveront-ils ? »

Pour Comœdia, les propos de René Maran sont nettement antipatriotiques. Le journal, dans son édition du 18 décembre, cite à l'appui des passages du livre et dénonce le fait que ces critiques contre le système colonial émanent d'un pur produit de la « mission civilisatrice » de la France.

« […] Nous lisons à la page 187, ces phrases :

 

« ET NE VOILA-T-IL PAS QUE L'ON FORÇAIT LES NÈGRES À PARTICIPER À LA SAUVAGERIE DES BLANCS, À ALLER SE FAIRE TUER POUR EUX, EN DES PALABRES LOINTAINES ! ET CEUX QUI PROTESTAIENT, ON LEUR PASSAIT LA CORDE AU COU, ON LES CHICOTTAIT, ON LES JETAIT EN PRISON !

 

“MARCHE, SALE NÈGRE MARCHE, ET CRÈVE !”

 

Ces phrases sont rendues plus dangereuses par le fait que M. René Maran est lui-même un nègre, un nègre qui a fait ses études à Bordeaux, un nègre fort intelligent, un artiste peut-être, mais un nègre qui a beau dire dans sa préface que la France lui a tout donné (page 11), un nègre qui déteste la civilisation des blancs […].

 

Je suis triste en pensant que nos irréconciliables ennemis de Germanie vont se servir de l'approbation des Goncourt pour mener une double campagne. Ils liront la préface, et ils diront : “C'est à ces Français ivrognes que l'on a confié l'administration de nos colonies.” Ils liront le récit de M. René Maran, et ils diront : “C'est à ces brutes que les Français ont fait appel pour défendre leur pays.” »

Mêmes critiques dans Le Petit Journal du 20 décembre, qui estime que la peinture faite par Maran n'est pas vraisemblable :

« Je vois bien que, dans sa préface, l'auteur de Batouala s'attaque avec une belle vigueur (dont on lui sera obligé outre-Rhin) à l'administration française en Afrique ; mais dans tout le roman, dont chaque page fait songer, avec moins de style, à certaines danses obscènes des griots, je ne découvre que des brutes tellement grossières, tellement répugnantes, que toute conquête sur cette barbarie serait une victoire humaine.

 

Je fais appel ici aux coloniaux, aux administrateurs, aux commerçants, aux missionnaires, aux soldats, et je leur demande si les noirs de M. Maran ressemblent aux noirs que nous connaissons et que nous aimons : Toucouleurs au fin visage, si élégants de lignes, si ardents, si dévoués aussi parfois ; Soussous très délicats de langage et d'allure presque efféminée […] ; M. René Maran vous ignore.

 

Il ne connaît que la brute primitive et romantique, celle qui triomphait déjà, il y a tout juste un siècle, dans le roman noir. »

La controverse, relayée par les appuis métropolitains de l'administration coloniale, enflera au point que la carrière de René Maran au sein de celle-ci sera brisée.

 

Son prix Goncourt permettra toutefois de jeter la lumière, dans le milieu intellectuel français, sur les iniquités du système colonial, Maran étant l'un des tout premiers à l'évoquer sans exotisme, en épousant le point de vue des Africains. En 1964, l'écrivain Léopold Sédar Senghor fera de lui l'un des précurseurs de la « négritude » – alors même que Maran avait pris ses distances avec ce mouvement naissant.

 

 

Pour en savoir plus :

 

René Maran, Batouala, Albin Michel, 1921

 

Charles Onana, René Maran : le premier Goncourt noir, 1887-1960, Éditions Duboiris, 2007