Écho de presse

Guillaume Apollinaire, un poète à la Une

le 24/11/2019 par Pierre Ancery
le 18/11/2019 par Pierre Ancery - modifié le 24/11/2019
Guillaume Apollinaire convalescent après sa blessure au combat, 1916 - source : Gallica-BnF
Guillaume Apollinaire convalescent après sa blessure au combat, 1916 - source : Gallica-BnF

Poète avant-gardiste, précurseur du surréalisme, grand ami des peintres, Guillaume Apollinaire publia articles, contes et poèmes dans la presse grand public. Qui lui rendit hommage lorsqu'il mourut de la grippe espagnole deux jours avant l'Armistice de 1918.

Aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands poètes français du XXe siècle, Guillaume Apollinaire (1880-1918) a très tôt cherché à faire carrière dans les lettres. L'un des moyens pour y parvenir fut de publier le plus possible dans diverses revues : dans des publications littéraires (La Revue blanche, La Plume, Le Festin d'Esope qu'il dirigea de 1903 à 1904...) mais aussi, à mesure qu'il devenait célèbre, dans des journaux grand public.

Les premières lignes qu'il fit paraître dans la presse à grand tirage datent de 1900 : il s'agit du roman en feuilleton Que faire ?. Apollinaire, âgé de 20 ans, l'écrivit pour l'avocat Esnard : son nom n’apparaît pas.

Plus tard, il réussira à faire publier dans Le Soleil plusieurs contes : L'Obituaire en août 1907 (il deviendra plus tard un poème), La Comtesse d'Eisenberg en octobre de la même année, ou encore Le Noël des mylords paru opportunément le 25 décembre.

Gustave Kahn, en mai 1908, fait paraître dans les colonnes de Gil Blas un poème d'Apollinaire intitulé Le Pyrée (plus tard rebaptisé Le Brasier), dans lequel éclate tout le talent du futur auteur d'Alcools et des Calligrammes.

En mai 1909, la prestigieuse revue Le Mercure de France publie pour la première fois, sur dix pages, l'intégralité de l'un de ses plus poèmes les plus célèbres : La Chanson du Mal-aimé.

« Un soir de demi-brume, à Londres,

Un voyou, qui ressemblait à

Mon amour, vint à ma rencontre,

Et le regard qu’il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte.

 

Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflait, mains dans les poches ;

Nous semblions, entre les maisons,

Onde ouverte de la mer rouge,

Lui, les Hébreux, moi, Pharaon [...]. »

Apollinaire commence alors à devenir une célébrité du monde littéraire. Gil Blas fait son portrait en novembre 1910 :

« Le “charmant poète” est aussi un prosateur robuste et savoureux [...]. Une imagination, fortifiée par la culture et des voyages singuliers, entretient une atmosphère mystérieuse où passent de surprenantes figures.

Tant d'invention, le goût du pittoresque et du fantastique, une verve admirable, n'altèrent jamais le style merveilleusement sobre, nerveux et classique.

Reconnaissons toutefois que, sans être puritain, on peut rougir à certaines pages d'une hardiesse un peu païenne – mais le tour est si délicat que l'on pardonne aisément. »

Le Figaro ajoute en décembre :

« Son visage est plein, mais oblong, ses yeux ont de la douceur, mais ils brillent étrangement ; la bouche paraît trop menue pour rire, mais rit tant qu'elle peut et se repince ; les lèvres sont si rouges qu'elles imposent l'idée du sang parmi ces traits tranquilles, du sang vivace des voluptueux, mais du sang aussi de la cruauté.

Et, comme il a infiniment d'ironie dans son irréprochable politesse, tous les gestes de cet homme replet se contournent souplement, et son masque glabre demeurerait ecclésiastique, s'il n'avait l'extrême mobilité de celui des mimes. »

Féru d'art moderne, Apollinaire, qui était proche de Picasso, de Braque ou de Matisse, est pendant quelques années critique d'art à L'Intransigeant. Il écrit par exemple sur la peinture chinoise, le Salon des Indépendants ou le Salon d'automne au Grand Palais : une série d'articles surtout alimentaires, dans lesquels le poète rapporte les derniers échos du monde de l'art sans trop se soucier de style.

Ses parti-pris tranchés en faveur des avant-gardes provoqueront toutefois l'incompréhension de la rédaction de L'Intransigeant, dont il finira par démissionner.

En 1911, son nom fait la Une de tous les journaux dans l'affaire du vol de la Joconde, duquel il est soupçonné. Emprisonné quelques jours, il sera innocenté.

En 1913, la parution d'Alcools, regroupant des poèmes écrits depuis 1898, lui vaut cette critique enthousiaste dans les pages de La Lanterne :

« Guillaume Apollinaire est inquiet, dirait-on, des réalités. Il se penche, regarde, sourit, se penche encore et pleure. Mais Apollinaire ne veut point pleurer trop longtemps : une larme ? un beau vers. Et c'est ainsi que délaissant “cette littérature de cocu” – ainsi A. Salmon qualifie-t-il quelque part la poésie de Musset – c'est ainsi donc qu'Apollinaire ne nous parlera guère de son pauvre petit cœur qui saigne, ou de sa chère âme meurtrie qui sanglote [...].

Vous croyez, enfin, avoir saisi Apollinaire et vous parlez de scepticisme joyeux, prêts à réclamer de lui encore un secret. Mais lui, ces spectacles, ces vices, cette pouillerie, les Zaporogues, les Tziganes, tous ces êtres étranges, difformes, brutaux, guenillards, somptueux, tout ce monde dont il fait de la beauté ne l'intéresse plus. Tout à l'heure il va vous conter une légende douce et jolie où il mettra toute sa sensibilité ingénue [...].

En résumé, Alcools est le meilleur livre de vers paru cette année. C'est tout ce qu'il importe de dire et nous n'avons pas voulu faire plus. »

Avec Alcools, Apollinaire signe un des plus beaux recueils de l'histoire de la poésie française. Engagé volontaire au front pendant la Première Guerre mondiale, il continue d'écrire des articles qu'il envoie au Mercure de France (Le Roi lune, L'histoire du permissionnaire, un texte sur le futurisme...). Il écrit aussi des contes dans Excelsior (L'Aventurière, La Promenade de l'ombre, Les Epingles...).

Blessé le 17 mars 1916, il subit une trépanation et suit une longue convalescence. Atteint de la grippe espagnole, il mourra le 9 novembre 1918, deux jours avant l'Armistice. La France écrit le 12 novembre :

« C’est avec une stupéfaction douloureuse que nous avons appris la mort de Guillaume Apollinaire, enlevé à son tour avec une rapidité foudroyante par la grippe meurtrière […]. Guillaume Apollinaire, d'origine polonaise, s'était hardiment placé à la tête du mouvement artistique et littéraire. Il défendit le cubisme, exalta Picasso, donna dans Alcools et dans le Bestiaire des poèmes pleins de fantaisie et d’images épanouies […].

Et maintenant il dort son dernier sommeil dans la chambre rose du boulevard Saint-Germain, “sous l’étrange regard des choses aimées”, comme l’a écrit Fernand Divoire. De gros chrysanthèmes blancs jonchent la couche où repose, près de la table de travail où l’encrier est encore ouvert, cet écrivain original qui portait en lui une si grande force expansive de vie et de volonté d’art.

Nombreux sont ceux qui pleurent l’ami joyeux, le compagnon dévoué, l’entraîneur d’enthousiasmes, Guillaume Apollinaire. »

Pour en savoir plus :

Laurence Campa, Guillaume Apollinaire, Gallimard, 2013

Philippe Bonnet, Apollinaire, portrait d'un poète ente deux rives, Éditions bleu et jaune, 2018

Laurent Arzel, Apollinaire et la presse, blog Gallica, 19 mars 2018

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