Écho de presse

Jacques Rigaut, dadaïste flamboyant et suicidaire

le 21/07/2021 par Pierre Ancery
le 31/01/2020 par Pierre Ancery - modifié le 21/07/2021
Devant l'entrée de l'exposition Max Ernst à Paris, Jacques Rigault la tête à l'envers avec, entre autres, André Breton et Philippe Soupault, 1921 - source : WikiCommons
Devant l'entrée de l'exposition Max Ernst à Paris, Jacques Rigault la tête à l'envers avec, entre autres, André Breton et Philippe Soupault, 1921 - source : WikiCommons

L'un des premiers dadaïstes français, dandy fêtard et désabusé, Jacques Rigaut s'est suicidé le 6 novembre 1929, à l'âge de 30 ans. Dans la presse, quelques-uns vont tenter d'expliquer le geste de celui qui inspire à Drieu La Rochelle, en 1931, le célèbre Feu follet.

Exposition à la BnF

L'Invention du surréalisme : des Champs Magnétiques à Nadja.

2020 marque le centenaire de la publication du recueill Les Champs magnétiques – « première œuvre purement surréaliste », dira plus tard André Breton. La BnF et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet associent la richesse de leurs collections pour présenter la première grande exposition consacrée au surréalisme littéraire.

 

Découvrir l'exposition

L'article date du 7 mai 1921. « La saison Dada est ouverte », annonce Comœdia, qui narre le « vernissage mouvementé » d'une exposition du peintre Max Ernst dans une petite salle de l'avenue Kléber. Y assistent Tristan Tzara, le fondateur du mouvement à Zurich en 1915, et ses épigones parisiens, André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, ainsi que le jeune Jacques Rigaut, qui, sur la photo, apparaît... la tête en bas.

« Il faut reconnaître que le public s'est pressé plus nombreux que jamais au rendez-vous que lui avaient fixé les dadaïstes.

Lundi soir, la petite salle du Sans-Pareil, situé avenue Kléber, regorgeait de monde. Il s'agissait de nous faire goûter “une nouvelle représentation du monde”, car décidément ces jeunes gens ne doutent de rien. Les œuvres du peintre Max Ernst devaient faire les frais de l'aventure. On nous avait dit qu'elles étaient à la peinture ce que le cinéma est à la photographie ! [...]

Les Dadas, sans cravate et gantés de blanc, passaient et repassaient – André Breton croquait des allumettes, [...] Aragon miaulait, Philippe Soupault jouait à cache-cache avec Tristan Tzara, tandis que Benjamin Peret et Chachourne se serraient la main à chaque instant.

Sur le seuil, Jacques Rigaut comptait à voix haute les automobiles et les perles des visiteuses. »

Au sein de cette génération de jeunes gens qui ont connu l'enfer des tranchées, et d'où furent issues des personnalités aussi diverses que Pierre Drieu La Rochelle ou Louis Aragon, Jacques Rigaut fut l'un des plus radicaux et des plus avant-gardistes – des plus élégants, aussi.

Dans sa biographie très complète parue en octobre 2019, Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, Jean-Luc Bitton retrace le destin de celui qui, par son humour absurde et sa sensibilité désabusée, fut volontiers décrit comme « dada avant Dada ». Né en 1898 à Paris, dans un milieu petit-bourgeois, Rigaut se porte engagé volontaire en décembre 1916 et part au front en 1918. Il restera sous les drapeaux jusqu'à la démobilisation, en 1919.

Après la guerre, il fréquente les milieux littéraires de la capitale, où son charisme, son humour et son audace lui valent d'intégrer le cercle des dadaïstes. Il publie un premier article, Propos amorphes, en 1920. D'autres textes vont suivre par brefs à-coups, notamment dans la revue Littérature, fondée en 1919 par Breton et Soupault. Y transparaissent, sous un humour volontiers cynique et une nonchalance pleine de séduction, un refus – ou une incapacité – de croire en quoi que ce soit. Le motif du suicide est déjà omniprésent, qu'annoncent des titres comme Agence Générale du suicide.

À la même époque, Rigaut se lie également avec l'écrivain Drieu La Rochelle, qui, fasciné par ce dandy désenchanté, va lui consacrer plusieurs textes. Publié en 1923, le premier, La Valise vide, est un portrait à charge des mœurs dissolues du jeune dadaïste.

En 1924, lorsque Breton et ses amis renoncent au « nihilisme » dada pour évoluer vers le surréalisme, Rigaut ne prend pas le même chemin. Il préfère émigrer à New York, où il espère réussir dans les affaires et où il épouse, en 1926, une richissime Américaine, Gladys Barber.

Déjà amateur d'opium et de cocaïne, il découvre l'héroïne à Harlem et tombe dans l'addiction. Excédée par ses frasques, sa femme le quitte presque immédiatement. Alcoolique et toxicomane, Rigaut survit difficilement, avant de rentrer en France fin 1928. Commence alors une série de cures de désintoxication, ratées.

À l'automne 1929, il échoue à « la Vallée aux loups », une maison de repos de Chatenay-Malabry, qui fut aussi la demeure de Chateaubriand au début du XIXe siècle. C'est là, au matin du 6 novembre, qu'il se tire une balle dans le cœur, à tout juste trente ans. « Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière », avait-il écrit un jour.

Personnage central des avant-gardes des années folles, il demeure pourtant peu connu du grand public. N'avait-il pas refusé de devenir un « littérateur », fidèle en cela à l'esprit dada ?

La presse de l'époque évoque d'ailleurs très peu son suicide. Quelques rédacteurs vont pourtant s'intéresser au « cas Rigaut » et tenter de donner un sens à son geste. André Delacour, dans L'Européen du 6 août 1930, lui consacre ainsi un long article :

« À la fin de l'année dernière, on apprenait le suicide d'un jeune écrivain qui avait collaboré à Littérature et passait pour avoir servi de modèle au héros de La Valise vide de Drieu La Rochelle. Il s'appelait Jacques Rigaut. Au dire de ses amis, il faisait penser au jeune héros de Racine, à ce Hippolyte qui “traînait tous les cœurs après soi”. Et il n'avait aucune raison ordinaire de se tuer.

M. Jacques Émile Blanche, qui l'a particulièrement connu, a écrit sur sa mort : “Le mystérieux suicide d'un aïeul venant de lui être révélé, il croyait qu'une fatale hérédité pesait sur lui... La catastrophe me sembla inévitable dès le jour où je fis connaissance de cet être charmant.”

Mais les amis de son âge n'admettent pas cette raison. Il disent que Jacques Rigaut ne croyait pas à l'hérédité. Ils pensent plutôt qu'il a joué sa vie aux dés et qu'il l'a perdue. Ils expliquent que s'il n'y attachait aucune importance, c'est qu'il se situait “à un cap extrême du romantisme, au-delà duquel il n'y a plus que le vide : cap étroit, aiguille de terre avancée où le moindre faux pas précipite dans l'abîme.”

Et ils donnent comme preuves de leurs explications les rares écrits laissés par Jacques Rigaut. »

Suit un extrait de Lord Patchogue, texte de Rigaut mettant en scène un double de l'auteur :

« Voici Lord Patchogue.

La chambre, les quatre murs, c'est intenable, il faut bouger. On ne sait plus quelles rues éviter, celles qu'on connaît parce qu'on les connaît, celles qu'on ne connaît pas pour la même raison, ou pour une autre. Je soupçonne mes semelles de n'avoir pas été faites pour ces trottoirs, mes jambes pour ces pantalons, ni ma patience pour cette attente. Hauts faits, bas faits, acrobaties, records, le plus difficile c'est de respirer.

Toutes les passions sont extérieures. Deux jambes ne sont pas assez pour assurer l'équilibre de Lord Patchogue, et cet équilibre, si on lui en offrait la recette, comment ne le repousserait-il pas comme un danger mortel ? […].

Et maintenant, réfléchissez, les miroirs. »

Pour André Delacour, Rigaut fait ici figure de « Werther de notre temps », victime d'un « mal du siècle né de la disproportion trop grande qui existe entre les désirs de la jeune génération et les quelques possibilités qu'elle a encore de se réaliser ».

Suicide « générationnel » ou gouffre intime ? Le 1er décembre 1930, l'écrivain Victor Crastre publie un autre article sur Rigaut dans la revue littéraire Les Cahiers du Sud, intitulé « De la mort volontaire ». Dans son introduction, la rédaction du journal rappelle que Rigaut avait déjà essayé de se tuer au moyen d'un revolver quelques années auparavant : le coup n'était pas parti. Crastre propose plusieurs hypothèses pour expliquer son « second » suicide.

« Esprit sévère, intelligence implacable de Jacques Rigaut, c’est vous sans doute qui avez commandé son acte. Victime de la logique ; j’incline à penser que c’est un syllogisme qui a tué le cruel écrivain. À moins que... À moins que, justement, il se soit frappé pour défier la logique, en choisissant pour mourir le moment où il n’avait aucune raison, ni peut être aucune envie, de se tuer [...].

Si la mort est une épreuve pour les meilleurs esprits c’est qu'elle limite leur liberté ; elle les saisit à son heure ; ennemis des lois, ils doivent subir sa loi. Le suicide, au contraire, exalte notre orgueil ; ils nous soumet la mort ; vaincue, c’est elle qui obéit à notre ordre. Rigaut, esprit libre, devait trouver un plaisir aigu à imposer au trépas sa volonté [...].

On dira peut-être qu'écrivain dada il ne savait où se prendre depuis que dada n’est plus […]. Faut-il croire qu’il se soit senti perdu ? Perdu, si nous prenons le mot dans son absolu, nous le sommes tous certainement. Son esprit, sa lucide, sa dure intelligence lui restaient ; sa vie gardait un aliment : pur comme la glace, mais le feu brûlant sous la glace.

Je n’ai pas à résoudre d'énigme : je ne donne pas la raison du suicide de Jacques Rigaut. »

Pour Edmond Jaloux, dans Le Temps le 11 septembre 1931, le défunt restera comme « le symbole même de cette jeunesse aventureuse, scintillante et désespérée » de l'immédiat après-guerre. En saluant son intransigeance, le journaliste fustige à demi-mot tous ceux qui sont passés des avant-gardes au confort relatif de la carrière artistique.

« Les causes extérieures de son suicide sont indifférentes : notons seulement que dix ans avant il écrivait que “le suicide était sa vocation”.

Il essaya de vivre avant de la réaliser ; et, même, il vécut. Il était beau, éloquent, spirituel, et d’une grande distinction d'esprit. Il aurait pu avoir, comme tant d’autres, un certain talent et du succès. Mais il trouvait qu’on est impardonnable d’écrire encore quand on est sûr de ne pas devenir un nouveau Baudelaire, un nouveau Rimbaud, et il méprisait volontiers, ceux qui n’observaient pas comme lui un courageux silence.

Il préféra le plaisir au labeur, et même l’oubli. J’aimerais qu’il restât comme le signe toujours vivant et menaçant des ambitions et des déficiences d’une époque dont ceux qui la regrettent négligent trop facilement les vaincus. »

Dans son Anthologie de l'humour noir, publié en 1940, André Breton, de son côté, interprètera l'acte de Rigaut comme un geste dadaïste exemplaire, ayant fortement contribué au mythe élaboré autour du personnage :

« Jacques Rigaut, vers vingt ans s’est condamné lui-même à la mort et a attendu impatiemment, d’heure en heure, pendant dix ans l’instant de parfaite convenance où il pouvait mettre fin à ses jours.

C’était, en tout cas, une expérience humaine captivante, à laquelle il sut donner un tour mi-tragique, mi-humoristique, qui n’appartient qu’à lui. »

Pierre Drieu La Rochelle, pour sa part, revient à cette figure en 1931, dans Le Feu follet. Le roman raconte les dernières vingt-quatre heures d'Alain Leroy, personnage inspiré de Rigaut. À sa parution, le journal La République décrit l'ouvrage comme « la curieuse étude d'un dévoyé moderne, étude d'un phénomène psychologique et physiologique à la fois, d’un cas d'intoxication compliqué, d'une étrange décomposition mentale d'un individu inapte à éprouver des passions, impuissant à désirer l'amour, l'amitié, l'argent ».

Et c'est encore Rigaut qui hante un troisième texte de Drieu, Adieu à Gonzague, courte élégie marquée par la culpabilité qui ne paraîtra qu'à titre posthume, après le propre suicide de l'écrivain devenu « collabo », en mars 1945.

Mais l'hommage le plus poignant rendu à Rigaut est sans doute l'adaptation au cinéma du Feu follet par Louis Malle, en 1963, même si le cinéaste déplace l'action dans le Paris contemporain du film, et fait d'Alain un alcoolique plutôt qu'un toxicomane. Les déambulations de Maurice Ronet dans les rues de Paris, sur fond de musique d'Erik Satie, avant le suicide final, restent inoubliables.

Il faut attendre 1970 pour que paraisse, chez Gallimard, l'essentiel des textes de l'ancien dadaïste, sous le sobre titre Écrits. Presque un siècle après sa mort, la radicalité de son geste ultime continue d'interroger et de fasciner les nouvelles générations, elles-mêmes attirées par la révolte et les paradis artificiels.

Pour en savoir plus :

Jacques Rigaut, Ecrits, Gallimard, 1970.

Jean-Luc Bitton, Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, Hors-Série Littérature, Gallimard, 2019.

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