Écho de presse

Mark Twain, le grand conteur de la jeunesse américaine

le 03/04/2021 par Pierre Ancery
le 22/06/2020 par Pierre Ancery - modifié le 03/04/2021
Mark Twain, photographie des Abdullah Frères, 1867 - source : WikiCommons/Library of Congress
Mark Twain, photographie des Abdullah Frères, 1867 - source : WikiCommons/Library of Congress

Imaginés en 1876, les deux chenapans Tom Sawyer et Huckleberry Finn comptent parmi les personnages les plus aimés de la littérature pour la jeunesse. Leur créateur Mark Twain fut acclamé en France de son vivant comme un auteur à l'esprit et à l'humour typiquement « américain ».

Tom Sawyer et Huckleberry Finn : tout le monde connaît ces deux personnages, inoubliables garnements des rives du Mississippi imaginés à la fin du XIXe siècle par l'écrivain Mark Twain (1835-1910).

Et ce même si en France, les romans Les Aventures de Tom Sawyer (1876) et sa suite, Les Aventures de Huckleberry Finn (1884), sont beaucoup moins lus que dans leur pays d'origine, les États-Unis.

Leur auteur fut pourtant, dès leur traduction entre 1884 et 1886, l'écrivain américain le plus acclamé en France. En décembre 1886, plusieurs journaux mentionnent ainsi Tom Sawyer et Huckleberry Finn dans leurs recommandations d'étrennes pour les enfants. Le Siècle écrit :

« Huck Finn est l'ami de ce Tom Sawyer dont l'humoristique américain Twain a raconté les aventures. C'est un amusant tableau de mœurs yankees. Le succès de ce livre a été tel que l'éditeur s'est empressé de faire traduire en notre langue le nouvel ouvrage de Mark Twain, les Aventures de Huck Finn.

Ces deux livres se complètent. Quiconque a connu Tom Sawyer voudra savoir ce que Huck Finn est devenu. Mark Twain raconte la vie de ce héros avec une verve endiablée ; un autre humoriste – du crayon, celui-là – M. Achille Sirouy, l'illustre avec non moins de fantaisie.

C'est charmant d'un bout à l'autre […]. Voilà,un charmant livre d'étrennes qui sera vivement apprécié. »

Les deux livres sont pourtant bien différents. Prenant place dans le Sud des États-Unis des années 1840, avant la guerre de Sécession, le premier se présente comme une succession d'histoires humoristiques mettant en scène les mésaventures de Tom, un petit orphelin qui passe son temps à faire l'école buissonnière et multiplie les efforts pour séduire la jeune Becky Thatcher.

Mais si Tom Sawyer s'adresse clairement aux enfants, sa suite s'avère beaucoup plus sombre : Huckleberry Finn, un ami de Tom Sawyer, y est un adolescent vagabond, fils d'un ivrogne. Au fil du roman, on suit son errance, en compagnie de Jim, un esclave échappé, sur un radeau descendant le fleuve Mississippi.

Une odyssée américaine qui préfigure à la fois les romans sudistes de William Faulkner, le film de 1955 La Nuit du chasseur, ou encore, par bien des aspects, la vogue un siècle plus tard des road movies. Œuvre d'une grande richesse, Les Aventures de Huckleberry Finn se veulent aussi bien un récit initiatique, un roman d'aventures – parfois effrayant – et une satire implacable des maux qui rongent les jeunes États-Unis. L'esclavage, l'alcoolisme, la cupidité, le fanatisme religieux, la violence : autant d'aspects que Mark Twain dénonce avec un humour ravageur.

Car Twain, en tout cas tel qu'il apparaît aux Français de la fin du XIXe siècle, est avant tout un « humoriste » – le terme anglais d'humour désignant alors une pratique typiquement anglo-saxonne.

Journaliste prolifique ayant parcouru en long et en large l'Amérique, mais aussi une bonne partie de l'Europe, Mark Twain va voir ses propos caustiques très régulièrement relayés par la presse parisienne. Ce qui lui vaut auprès du public français une réputation d'inépuisable drôlerie (une de ses blagues favorites consistait par exemple, chaque fois qu'il arrivait dans une nouvelle ville, à envoyer à ses notables un télégramme anonyme sur lequel était simplement écrit : « Fuyez, tout est découvert. »).

En février 1891, Le Figaro publie ainsi un texte de Twain dans lequel le facétieux romancier, qualifié par le quotidien de « journaliste le plus spirituel des États-Unis », s'amuse à imaginer une interview de lui-même.

«  Voulez-vous que nous commencions ? Êtes-vous prêt ?

– Je suis prêt.

Quel âge avez-vous ?

Dix-neuf ans et demi.

Est-ce possible? Je vous aurais donné quarante-quatre ou quarante-six ans. Où êtes-vous né ?

Dans le Missouri.

À quelle époque avez-vous commencé à écrire ?

En 1836.

Oh ! Comment cela a-t-il pu se faire, si vous n'avez que dix-neuf ans ?

Je ne sais pas. Cela me semble singulier, en effet.

Certainement. C'est curieux ! Qui regardez-vous comme l'homme le plus remarquable que vous ayez rencontré ?

George Washington.

Mais vous n'avez pu rencontrer le Père de la Patrie américaine, vous n'avez que dix-neuf ans et demi !

Si vous savez mieux que moi, à quoi bon me questionner ?

Oh une simple remarque, et voilà tout ! Et dans quelle circonstance avez-vous rencontré George Washington ?

Eh bien ! c'est un jour, à son enterrement. Il m'a prié de faire moins de bruit. »

Pour les Français, il est l'écrivain d'outre-Atlantique par excellence, celui qui synthétise à lui seul les vertus supposées robustes et farcesques de la « race » américaine. En 1894, Le Figaro à nouveau fait cette description du romancier, de passage en France :

« C'est un gentleman d'un certain âge, très aimable [...]. L'humour la plus folle, l'observation railleuse et fine et une fantaisie bouffonne sont la caractéristique de son talent [...].

En aucune littérature on ne rencontre un esprit correspondant à celui de Mark Twain. C'est lui qui a donné cette note aimable, malicieuse et ironique qui a fait rire des générations de ces Anglo-Saxons si difficiles à dérider […].

Oh ! yes, dit-il, en se remémorant, the french administration is very funny (l'administration française est très comique). »

Interviewé, Twain en profite pour livrer son opinion sur Rudyard Kipling ou Zola, dont il dit raffoler. En 1897, La République française, consacrant un vaste article à « l'humour américain », lui laisse une place de choix :

« De tous les humoristes contemporains, le plus célèbre – j’allais dire le plus illustre – est sans contredit l'Américain Mark Twain [...]. Ce talent est, pour le moins, expressément original. L’imagination de Mark Twain est fertile en trouvailles bouffonnes. Son humour est d’une cocasserie “renversante”.

 À vrai dire, ses procédés ne diffèrent pas sensiblement de ceux de tous les caricaturistes passés ou à venir : la charge, la transposition, etc. Mais il les perfectionne, il les complique et, les ayant adaptés à la tournure spéciale de son esprit, il en fait sortir comme d’un moule nouveau des œuvres extraordinaires. »

Et le poète et critique Gustave Kahn de renchérir en juillet 1907, dans Gil Blas, à l'occasion d'un nouveau passage de Twain à Paris : « Mark Twain n'écrit point une ligne qui ne soit ironique. Il prend pour sujet de son comique le Yankee tout entier, ses buildings, ses journaux, son gouvernement, son esprit d'aventures, son habileté commerciale, sa puissance usinière. »

Mark Twain mourra en 1910. Tom Sawyer et Huckleberry Finn, devenus dans l'esprit de nombreux lecteurs les ambassadeurs et les symboles du Sud rural des États-Unis, lui survivront largement. Le Journal des débats revient sur les deux célèbres personnages en juin 1926, alors qu'on vient de leur dresser une statue dans le Missouri. Il tente d'analyser leur succès à l'aune des valeurs américaines :

« Tom Sawyer et Huckleberry Finn sont représentatifs d'une jeunesse qui explore les grottes du Mississippi avec plus de suite que les textes grecs et latins […]. Tom et Huck sont des Indiens à leur manière, ils sont chez eux dans la prairie aux vastes horizons, sur le fleuve aux bas-fonds trompeurs et dans la forêt aux sombres mystères.

Les Américains, passionnés de vie nomade et de plein air, ont vu avec joie Tom et Huck, ces pionniers en miniature, exaltés par l'auteur qui, d'après eux, a le mieux rendu la vie américaine pendant la période qui vient de prendre fin. Mêlés à des aventures dramatiques et parfois tragiques, Tom et Huck s'en tirent toujours à force d'énergie, de courage, d'initiative individuelle. Ils sont furieusement débrouillards et c'est une vertu que l'Américain du Nord prise très haut parce qu'elle a, dans l'ordre matériel, des sanctions précises...

Voyez, aussi bien, comment se termine, dans le roman de Mark Twain, la pathétique odyssée de ses adolescents : ils découvrent, enfoui, dans la grotte où ils faillirent périr, un trésor de 12 000 dollars [...]. Avec ce petit pécule, ils feront leur chemin dans la vie. Et c'est bien parce qu'ils l'ont fait qu'on leur a élevé un monument. Les Américains aiment les enfants, mais surtout ceux qui promettent de réussir. »

Diverses adaptations pour le cinéma ou la télévision rendront encore plus populaires les deux chenapans. Quant à sa suite, Les Aventures de Hucklberry Finn, elle est aujourd'hui considérée comme le grand roman fondateur de la littérature américaine moderne, une œuvre dont les vertus satiriques ont longtemps caché le style novateur.

Ernest Hemingway, par exemple, dira à son sujet : « Tous les écrits américains viennent de celui-là. Il n'y avait rien avant. Il n'y a rien eu d'aussi bon depuis. »

Pour en savoir plus :

Mark Twain, Autobiographie, Tristram, 2015

Albert Bigelow Paine, Mark Twain, a biography (en anglais), Palala Press, 2015

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