Écho de presse

L'internement forcé de Camille Claudel

le 23/05/2021 par Pierre Ancery
le 07/08/2020 par Pierre Ancery - modifié le 23/05/2021
Camille Claudel, photo anonyme, 1884 - source : WikiCommons
En mars 1913, la sculptrice Camille Claudel est internée dans un asile psychiatrique. Ses admirateurs lancent une campagne de presse pour protester. En vain : elle y restera jusqu'à sa mort. 

Sculptrice de génie, Camille Claudel (1864-1943) défia le sexisme du monde de l'art et parvint à s'imposer comme une artiste de tout premier plan. Élève, maîtresse et muse de Rodin, elle s'affranchit peu à peu de son influence pour trouver sa propre voie et rencontrer le succès dès les années 1890.

Ses admirateurs ne manquent alors pas et les comptes-rendus critiques de ses œuvres sont souvent élogieux. Citons le texte passionné de l'écrivain Octave Mirbeau paru en une du Journal, le 26 avril 1896 :

« On dirait, ma parole, à entendre les critiques, que son buste d'enfant, taillé par elle-même, en plein marbre, est un joli ouvrage de dame, et rien de plus. Alors que c'est, en réalité, un vrai et puissant chef-d'œuvre [...].

Voici une jeune femme, au cerveau bouillonnant d'idées, à l'imagination somptueuse, à la main sûre, assouplie à toutes les difficultés du métier de statuaire ; une jeune femme exceptionnelle sur qui n'est demeurée l'empreinte d'aucun maître, et qui prouve que son sexe est susceptible de création personnelle ; voici une admirable et rare artiste enfin. »

Mais dans les premières années du XXe siècle, Claudel, quittée par Rodin et victime d'instabilité psychologique, va peu à peu s'isoler. Elle continue de travailler dans son atelier de l'île Saint-Louis, où elle s'installe à partir de 1899, mais les commandes se font rares. Elle vit de plus en plus misérablement.

Pire : elle va peu à peu développer des troubles paranoïaques, s'imaginant que la bande à Rodin conspire à sa perte, ne sortant plus de chez elle, renonçant à se laver. En 1909, son frère cadet Paul, écrivain et diplomate, la décrit dans son journal :

« À Paris, Camille folle. Le papier des murs arraché à longs lambeaux, un seul fauteuil cassé et déchiré, horrible saleté. Elle, énorme et la figure souillée, parlant incessamment d’une voix monotone et métallique. »

En 1912, elle détruit ses œuvres. En mars 1913, sa famille, à l'instigation de Paul, demande à la faire interner. On lui diagnostique une « démence paranoïde » avec « délire systématisé de persécution ». Elle est envoyée à l'asile de Ville-Évrard, en Seine-Saint-Denis.

Dans la presse, ses admirateurs réagissent aussitôt. Le 10 juillet, Louis Vauxcelles s'émeut dans Gil Blas :

« La destinée de cette grande artiste, inconnue du public, aura été vraiment douloureuse. Voici maintenant qu'elle est trop malade pour continuer à travailler ! […]

Quelle injustice ! En un temps où les pires faiseurs connaissent les honneurs, la gloriole, les succès matériels et toutes les officielles sanctions, une femme comme Claudel végète et s'étiole dans la misère.

Et, pourtant, depuis Berthe Morisot, Camille Claudel est, sans contredit, le nom féminin qui honore le plus hautement l'art français. Elle est un des authentiques statuaires contemporains. »

D'autres de ses admirateurs crient au scandale : une véritable campagne de presse est lancée contre la « séquestration légale » de l'artiste. Beaucoup, comme le journaliste Paul Vibert, réclament l'abrogation de la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés, qui autorise à peu près n'importe qui à faire hospitaliser quelqu'un d'autre. Le 17 décembre, il écrit dans Le Grand National :

« Mlle Camille Claudel, la grande statuaire, qui, un jour, a été arrêtée brutalement chez elle sans l'ombre d'un motif et jetée brutalement dans une maison de fous, alors qu'elle est parfaitement saine de corps et d’esprit et jouit de toutes ses facultés.

Il y a là un acte de séquestration absolument monstrueux, qui appelle une intervention immédiate des tribunaux et sur laquelle son frère, M. Paul Claudel, pourrait peut-être fournir quelques éclaircissements à l'opinion publique, qui commence à se montrer fort inquiète de pareils crimes. »

Le 20 décembre, dans Paris, il cite une lettre envoyée par Camille Claudel à l'un de ses amis, depuis l'asile où elle est enfermée :

« Je ne suis pas rassurée, je ne sais pas ce qui va m'arriver. Je crois que je suis en train de mal finir !!! Tout cela me semble louche. Si tu étais à ma place, tu verrais...

Te rappelles-tu le pauvre marquis de S..., ton ex-voisin, il vient seulement de mourir, après avoir été enfermé pendant trente ans. C'est affreux ! »

Vibert presse Paul Claudel de réagir au plus vite. Mais celui-ci, qui a vu de près la folie de sa sœur – folie dont selon certains témoignages, il avait honte – ne fait rien pour lui permettre de sortir. Il rend toutefois hommage à son talent dans la revue L'Art décoratif en septembre 1913, dans un article où il clame la supériorité de son aînée sur Rodin.

Ce dernier, bouleversé par l'internement de son ancienne maîtresse, consacre en 1914 une salle de l'hôtel Biron (actuel musée Rodin) à ses œuvres. Mais malgré ses efforts, il est impuissant à lui venir en aide. Il mourra en 1917.
 

De son côté, Paul Vibert, toujours en première ligne, continue à mener le combat médiatique, réclamant à plusieurs reprises une enquête sur la séquestration de la sculptrice. Celle-ci ne cesse d'exiger sa libération. En vain. Elle écrira à son cousin Charles Thierry :

« C’est bien la peine de tant travailler et d’avoir du talent pour avoir une récompense comme ça. Jamais un sou, torturée de toute façon, toute ma vie. Privée de tout ce qui fait le bonheur de vivre et encore finir ici. »

A cause de la guerre, Camille Claudel est transférée à l'asile de Montdevergues, à Montfavet, dans le Vaucluse, en septembre 1914. Elle y restera jusqu'à sa mort, le 19 octobre 1943, à l'âge de 78 ans, probablement des suites d'une malnutrition. Dans la presse d'alors, il n'y aura pas une ligne sur sa disparition.

La loi de 1838 sur l'enfermement des aliénés sera réformée en 1968, date à laquelle le statut juridique des malades mentaux subit une profonde modification. 

Il faudra attendre les années 1980 pour que la place de Camille Claudel dans l'histoire de la sculpture soit reconnue à sa juste valeur.