Écho de presse

La liste Otto : les livres prohibés en France par l'occupant nazi

le 15/08/2021 par Pierre Ancery
le 21/09/2020 par Pierre Ancery - modifié le 15/08/2021

Pendant l'Occupation, les Allemands mettent au point avec les éditeurs français une liste de livres « indésirables », et donc retirés de la circulation. Plus d'un millier de titres où l'on trouve pêle-mêle des ouvrages de Freud, De Gaulle, Marx, Aragon ou encore Thomas Mann.

Août 1940, deux mois après la signature de l'Armistice. Les Allemands, désormais maîtres de la France, se montrent soucieux de soumettre le monde de l'édition française.

 

En effet, comme le note Olivier Bessard-Banquy dans La Fabrique du livre, l'édition française au XXe siècle, les cadres allemands considèrent que « leur politique d’asservissement de l’Hexagone ne peut être acceptée à Paris et ailleurs que si les intellectuels montrent le chemin et justifient cette génuflexion de la pensée française devant la puissance de la culture frappée de la croix gammée. »

 

Pour mettre au pas les éditeurs, ils vont donc mettre en place une première liste de livres interdits, la « liste Bernhard ». Celle-ci, élaborée à Berlin, comprend 143 livres « politiques ». Quelque 700 000 ouvrages, aussitôt saisis par les autorités, sont mis au pilon.

 

Mais cette première liste, entièrement conçue par les Allemands, va bientôt être remplacée par une seconde, la « liste Otto », nommée en référence à Otto Abetz, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. Cette fois, la liste est établie par la Propaganda Abteilung (le service de propagande allemand) en collaboration avec le Syndicat des éditeurs français : Henri Filipacchi, chef du service des librairies à Hachette, entreprise-clé dans la distribution des livres en France, en rédige la première version.

 

Outre le retrait des livres sélectionnés, les éditeurs s'engagent à ne pas publier d'ouvrages qui « puissent, ni ouvertement, ni d’une manière dissimulée sous quelque forme que ce soit, nuire au prestige et aux intérêts allemands ». En échange, ils reçoivent la garantie de pouvoir poursuivre leur activité. En acceptant d'exercer eux-mêmes le contrôle sur leurs publications, beaucoup espèrent échapper à une intrusion directe dans leur entreprise.

En préambule de la liste, qui paraît le 4 octobre 1940 dans la Bibliographie de France, on lit alors un texte émanant du Syndicat des éditeurs, que le journal Les Lettres françaises reproduira à la Libération, en 1944 :

« Désireux de contribuer à la création d'une atmosphère plus saine et dans le souci d'établir les conditions nécessaires à une appréciation plus juste et objective des problèmes européens, les éditeurs français ont décidé de retirer des librairies et de la vente, les œuvres qui figurent sur la liste suivante et sur des listes analogues qui pourraient être publiées plus tard.

 

Il s'agit de livres qui, par leur esprit mensonger et tendancieux ont systématiquement empoisonné l'opinion publique française. Sont visées en particulier les publications de réfugiés politiques ou d'écrivains juifs, qui, trahissant l'hospitalité que la France leur avait accordée, ont sans scrupules poussé à une guerre, dont ils espéraient tirer profit pour leurs buts égoïstes.

 

Les autorités allemandes ont enregistré avec satisfaction l'initiative des éditeurs français et ont de leur côté pris les mesures nécessaires. »

 

Comme on le voit, le retrait des livres incriminés est présenté à dessein comme une initiative des éditeurs, et non de l'occupant.

 

Au total, 1 060 ouvrages sont interdits. Parmi eux, on retrouve des livres critiquant l'Allemagne, le nazisme ou les théories racialistes, et des textes d'auteurs juifs ou communistes.

 

Dans la liste Otto figurent donc, pêle-mêle, des livres de Sigmund Freud, Joseph Kessel, Charles de Gaulle, Carl Gustav Jung, Léon Blum, Karl Marx, Léon Trotski, Pierre Loti, Paul Claudel, Georges Simenon et Louis Aragon. Mais aussi les ouvrages de nombre d'écrivains majeurs de la littérature germanophone : Thomas Mann, Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Heinrich Heine, Alfred Döblin ou Erich Maria Remarque.

 

De façon plus inattendue, on y retrouve aussi Mein Kampf de Hitler – semble-t-il parce que la version publiée en français en 1934 n'avait pas été autorisée par l'éditeur du dictateur allemand.

 

La constitution de la liste Otto suscitera peu de commentaires dans la presse collaborationniste. En octobre 1940, Pantagruel, un des premiers journaux de la Résistance à paraître pendant l'Occupation, fait en revanche référence à la liste Otto dans un article qui, s'il n'est pas totalement hostile à Hitler, dénonce clairement la véritable nature de la liste :

« Une liste, dite "liste Otto", vient de paraître, portant mille cinquante titres d’ouvrages retirés de la vente par leurs éditeurs ou interdits par l’Autorité occupante […].

 

Mais il en est d'autres que seul le caprice du vainqueur, le fait du prince, ont condamnés, et leur nombre est, hélas ! considérable. Cela témoigne du régime d’oppression et de tyrannie où nous nous débattons. Imagine-t-on que des œuvres du Cardinal Verdier ou du Cardinal Baudrillart sont du nombre... de même que l’"Évolution des idées en physique", de Einstein.

 

Nous n’avons le droit de lire que ce qui est conforme au pur évangile nazi. Quelle clause de l’armistice a permis cette triste comédie ? »

La liste Otto sera actualisée à plusieurs reprises. Lors de la rupture du pacte germano-soviétique (juin 1941), de nouveaux livres marxistes s'y ajoutent. Le mois suivant, les nouvelles publications et réimpressions de livres anglo-saxons sont interdites. Le 8 juillet 1942, une nouvelle liste des « ouvrages littéraires français non désirables », comprenant 1 170 livres, est publiée.

 

Une dernière version, enfin, est publiée le 10 mai 1943, comportant en appendice une liste de 739 « écrivains juifs de langue française ». Le journal d'expatriés hostile à Vichy La France nouvelle, basé à Buenos Aires, relève le 2 juillet 1943 l'inclusion dans cette liste d'un ouvrage jugé germanophobe de Jules Verne, Les Cinq cent millions de la Bégum :

« Parmi les noms des romanciers français mis à l'index en France par les Allemands se trouve celui de Jules Verne. Sans doute, cet écrivain est-il jugé trop favorable aux Anglo-Saxons pour avoir raconté les aventures des enfants du capitaine Grant et du professeur Philéas Fogg, trop russophile à cause de Michel Strogoff.

 

La nouvelle liste d'ouvrages interdits comprend entre autres tous les livres documentaires sur Allemagne, le nazisme, les guerres pangermanistes. Mais le plus curieux, c'est l'obstination des Allemands à défendre la vente des œuvres de Hitler. La traduction de Mein Kampf est toujours prohibée en librairie. Par contre, on publie force "analyses" et "commentaires" du livre de ce "grand Européen", dus à la plume des hitlériens français. »

Dans les faits, les listes Otto sont appliquées dès l'automne 1940 dans les librairies, maisons d'édition et bibliothèques de la zone occupée. Quelques mois après, le gouvernement de Vichy, souhaitant devancer les exigences allemandes, les applique également en « zone libre ».

 

Parallèlement, en 1941 et 1943, les livres scolaires ont fait l'objet de deux autres listes d'interdiction. Les manuels d'histoire, notamment, sont tenus de présenter les relations internationales sous un jour plus favorable à l'Allemagne.

 

Après la Libération, en septembre 1944, le journal Combat reviendra sur la fin de cette interdiction :

« L'école française va revivre. La liste Otto a été jetée au feu. Des livres dont le seul défaut était d'exalter le patriotisme ou la République et de parler du danger allemand vent de nouveau être mis librement entre les mains des enfants. Car il faut dire que la majorité des instituteurs et des professeurs continuaient à utiliser ces manuels, en dépit des circulaires et malgré la menace de graves sanctions.

 

Il faut dire que les "autorités d’occupation" étaient fort pointilleuses. Presque aussi pointilleuses que ceux de nos compatriotes qui acceptaient de les servir. N’est-ce pas, en effet, un comité de censure français qui proposa à la censure allemande une liste complémentaire d’ouvrages indésirables […] ! »

Après la guerre, les éditeurs ayant poursuivi leurs activités pendant l'Occupation seront accusés de collaboration. Si certains pendant la guerre avaient mis en place une production clandestine (Les Éditions de Minuit) et si d'autres avaient suivi une ligne ambiguë (Robert Denoël, éditeur à la fois de Céline et d'Aragon), la plupart n'échapperont pas aux poursuites.

 

La création d'une « Commission d'épuration de l'édition » en septembre 1944, dans un climat particulièrement polémique, n'épargnera en effet presque aucune maison d'édition et aboutira notamment à l'arrestation des éditeurs Bernard Grasset et de Fernand Sorlot, tous deux condamnés à l'indignité nationale.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Pascal Fouché, Les Éditions françaises sous l’Occupation : 1940-1944, 2 vol., Editions de l'IMEC, 1987

 

Olivier Bessard-Banquy, La Fabrique du livre, L'édition littéraire au XXe siècle, Presses Universitaires de Bordeaux, 2016

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