Écho de presse

La Règle du jeu, chef-d’œuvre pour une drôle de guerre

le 02/01/2022 par Jean-Marie Pottier
le 22/10/2020 par Jean-Marie Pottier - modifié le 02/01/2022
Dalio, Mila Parély et Jean Renoir dans La Règle du jeu, 1939 - source : Les Grands Films Classiques
Dalio, Mila Parély et Jean Renoir dans La Règle du jeu, 1939 - source : Les Grands Films Classiques

Parfois considéré comme le plus grand film de l’histoire du cinéma français, le long-métrage de Jean Renoir a connu une sortie en salles mouvementée et largement divisé la critique quelques semaines avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Il y a quatre-vingt ans, au mois d’octobre 1940, le cinéaste Jean Renoir part, avec l’autorisation de Vichy, pour Lisbonne, d’où il prend un paquebot à destination des États-Unis, où l’attend un contrat à Hollywood.

Le réalisateur français reste alors sur une tentative d’adaptation de la pièce La Tosca dans l’Italie fasciste, qu’il a quittée après l’entrée des troupes allemandes en France. Il reste, surtout, sur l’échec de ce qui est aujourd’hui son film le plus réputé, La Règle du jeu, depuis classé quatrième meilleur film de tous les temps par un panel de critiques réuni par le magazine britannique Sight & Sound.

François Truffaut disait du chef-d’œuvre :

« La Règle du jeu, c’est le credo des cinéphiles. Le film le plus haï à sa sortie, le plus apprécié ensuite. » 

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Renoir se souvenait lui que son film, qui narre le séjour tumultueux dans un château de Sologne d’un groupe de membres de la bonne société, fut « accueilli avec une sorte de haine ». Une légende noire que les historiens du cinéma ont depuis nuancée, l’un d’entre eux, Claude Gauteur, pointant par exemple que le film bénéficia d’autant de critiques positives que négatives – sauf que les critiques négatives l’étaient pour la plupart en bloc et parues dans des journaux à plus fort tirage. 

Et, pour beaucoup, de droite. En 1939, Renoir n’est pas seulement une célébrité du cinéma français, grâce notamment au triomphe de La Grande Illusion, il est aussi classé à gauche depuis son compagnonnage avec le parti communiste : deux de ses films, La Vie est à nous (1936) et La Marseillaise (1938) ont bénéficié de souscriptions publiques du PCF et de la CGT.

Après que les premières projections de La Règle du jeu ont été marquées par des huées, des sifflets et des manifestations de mécontentement qui pousseront le cinéaste à opérer des coupes massives dans son film, le critique communiste Georges Sadoul s’interroge ainsi, dans le mensuel Regards, sur une possible « cabale » de « forces obscures »

« J’avoue pour ma part ne pas très bien comprendre pourquoi une œuvre si vive et par beaucoup de côtés si traditionnelle – dans le meilleur sens du mot – ait, durant les premiers jours au moins de ses représentations, donné lieu à de véritables manifestations qui dressaient une partie de la salle contre l’autre, ce qui ne se voit pour ainsi dire jamais au cinéma. »

« Ce qu’on vise, c’est l’auteur de La Marseillaise, de La Grande Illusion, c’est l’homme courageux et libre qui a toujours refusé de baisser la tête, de museler sa pensée et de s’asservir », renchérit Ce soir, autre publication du PCF.

Les critiques positives ne sont toutefois pas réservées à la presse de gauche : dans le journal conservateur Le Matin, on vante rapidement « un film réunissant l'originalité, la fantaisie », que Renoir, « auteur du scénario, des dialogues, metteur en scène, acteur même (pour mieux vivre au milieu de ses personnages), […] a pu marquer […] de la puissance de son génie »

Mais les critiques les plus impitoyables se retrouvent incontestablement à droite. L’hebdomadaire antiparlementaire Gringoire (connu pour la campagne de presse ayant poussé au suicide le ministre socialiste de l’Intérieur Roger Salengro) accuse :

« Parce qu'il n'aime guère, dans le fond de son cœur, les gens du peuple, M. Jean Renoir a admirablement traduit La Bête humaine. Peindre des ouvriers qui se soûlent et qui tuent, c'est son affaire.

Mais ce bourgeois a lamentablement échoué dans la satire qu'il a tentée de la bourgeoisie. »

Le Figaro estime lui qu'à l'exception de la beauté des paysages solognots et du réalisme des scènes de chasse, « La Règle du jeu n'est qu'une longue suite d'erreurs » et exprime une incompréhension très fréquente envers l’une des principales qualités du film : on ne saurait pas à quel registre, quel genre, il appartient vraiment.

« Qu'a voulu faire M. Jean Renoir ? C'est une question que je me suis longuement posée en sortant de cet étrange spectacle.

Une comédie satirique dans le genre de celles qui ont fait la fortune de M. Frank Capra ? Mais cette laborieuse fantaisie, servie par un dialogue pâteux, est justement à l'opposé de l'esprit d'ironie. 

Une comédie de mœurs ? Des mœurs de qui, puisque ces personnages n'appartiennent à aucune espèce sociale connue ? 

Un drame ? L'intrigue est conduite d'une façon si puérile qu'on ne peut s'arrêter à cette hypothèse. »

Le Temps emprunte au même registre, de façon encore plus virulente et en ciblant à demi-mot l’ambition totale de Renoir, réalisateur, scénariste, producteur et même acteur de son film : 

« [Jean Renoir] vient de nous donner avec La Règle du Jeu une réalisation d'une indigence ahurissante. D'un bout à l'autre du film on vit dans un état constant de stupéfaction.

Se tromper d'une façon si complète et si soutenue n'est pas à la portée de tout le monde. Pour commettre une erreur aussi monumentale, il faut vraiment avoir du génie. C'est la seule fiche de consolation que l'on puisse honnêtement offrir à l'auteur de cet effrayant travail ! [...] 

Veut-il nous divertir ou nous faire penser ? A-t-il écrit une sorte d'opérette bouffe ou une satire philosophique et sociale d'une sublime outrance ? Sommes-nous dans un climat shakespearien ou au cirque Médrano ? Quelle est donc cette “règle du jeu” que l'on propose à notre dérision ? »

Entre éloge, incompréhension et descente en flammes, ces critiques offrent un bon portrait impressionniste d’une France aussi clivée que perturbée à la veille de la guerre.

Même quand elles sont positives, elles tiquent souvent sur un détail jugé gênant, comme quand Le Peuple, le quotidien de la CGT, s’interroge sur le choix d’une comédienne étrangère pour l’un des rôles principaux. Et qui plus est, devine-t-on entre les lignes, une comédienne d’origine germanique, l’autrichienne Nora Gregor, épouse du prince de Starhemberg, vice-chancelier nationaliste avant l’Anschluss :

« Pourquoi [Renoir] a-t-il voulu que Christine, son héroïne, fut une étrangère ? Par galanterie pour nos marquises nationales ? Pour ne pas que cette femme volage fut une grande dame française ?

Si c’est le cas, l’aristocratie ne lui sait aucun gré de sa délicatesse. 

Et pourquoi avoir choisi précisément pour ce rôle Nora Gregor qui est l’épouse du trop fameux prince Starhemberg et qui ne s’impose pas par son talent exceptionnel ? »

Encore plus significatif est le traitement réservé à l’époux de Nora Gregor dans le film, le marquis de la Chesnaye, interprété par Marcel Dalio. Un personnage dont le film nous apprend qu’il s’appelait avant Rosenthal : c’était aussi le cas de celui joué par le même Dalio dans La Grande Illusion, dans lequel Céline, dans son pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre, avait vu un outil de propagande juive (« le petit Juif, djibouk, milliardaire, visqueux Messie »).

Qualifié tour à tour de « métèque » mais aussi de véritable « homme du monde » par les autres personnages, La Chesnaye est vu par François Vinneuil, alias le romancier d’extrême droite Lucien Rebatet, comme une page blanche où le spectateur peut projeter son éventuel antisémitisme. Ainsi écrit-il dans L’Action française :

« M. Renoir, habilement et malicieusement, laisse des gages à chaque spectateur. 

Si celui-ci est antisémite, il ne sera pas mécontent qu'un personnage traité assez ironiquement soit de sang hébreu.

S'il est philosémite, il appréciera que ce marquis au profil sémite se soit admirablement adapté aux mœurs d'une vieille aristocratie qui lui en fait hommage en même temps que son cuisinier. »

Maurice Bardèche n’aura pas les euphémismes de son confrère de collaboration. Dans une nouvelle version, publiée après la guerre, de son Histoire du cinéma cosignée avec feu Robert Brasillach, l’écrivain et universitaire d’extrême droite juge que Dalio, né Israël Mosché Blauschild et exilé aux États-Unis pendant la guerre, se montre « étonnant, plus Juif que jamais, à la fois attirant et sordide ».

Un antisémitisme auquel Renoir a lui-même parfois cédé, comme le rappelle un Dictionnaire Jean Renoir tout juste sorti sous la plume du chercheur Philippe De Vita, qui reproduit des extraits de lettres envoyées en 1940 au secrétaire général adjoint à l’Information de l’État français, Jean-Louis Tixier-Vignancour, en vue d’obtenir son autorisation de sortie du territoire :

« À côté de certains de mes camarades, véritables professionnels, la racaille que vous connaissez continue à s’agiter. Et je n’entrevois pas encore les moyens de les éliminer. »

Il existe d’ailleurs « un malentendu autour de La Règle du jeu », ce film d’un réalisateur « antimoderne », souvent « fuyant » ou « insaisissable » sur le plan politique, écrit aujourd’hui Philippe De Vita, sceptique face à la tentation d’y voir, non pas la peinture d’un monde disparu mais « la critique d’un monde corrompu qui allait accepter le régime de Vichy ». 

Une tentation que la presse de l’époque avait donc nourrie de ses commentaires, et que Renoir alimentera lui-même dans ses mémoires, Ma vie et mes films :

« L’imminence de la guerre rendait les épidermes plus sensibles. Je dépeignais des personnages gentils et sympathiques mais représentant une société en décomposition. 

C’étaient d’avance des vaincus, comme le prince Starhemberg, et ces vaincus, les spectateurs les reconnaissaient. A vrai dire, ils se reconnaissaient eux-mêmes. 

Les gens qui se suicident n’aiment pas le faire devant témoins. »

Pour en savoir plus :

Claude Gauteur, D’un Renoir l’autre, Le Temps des cerises, 2005

Jean-Paul Morel, « Réponse de Jean Renoir à Louis-Ferdinand Destouches dit Céline », 1895, n° 63, 2011

Pascal Mérigeau, Jean Renoir, Flammarion, 2012

Philippe De Vita, Dictionnaire Jean Renoir. Du cinéaste à l’écrivain, Honoré Champion, 2020.

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