Écho de presse

Les bandits Cartouche et Mandrin, stars du théâtre

le 24/09/2021 par François Cau
le 20/09/2021 par François Cau - modifié le 24/09/2021

Les deux fameux brigands du XVIIIe siècle eurent à patienter un siècle pour devenir des célébrités théâtrales, leurs aventures transfigurées en mélodrames joués au « Boulevard du Crime ».

Le boulevard du Temple à Paris gagna son surnom de « Boulevard du crime » sous la Restauration, pour sa prolifération de théâtres où se jouaient des mélodrames aux intrigues policières, adaptations opportunistes de faits divers ou inventions fictionnelles macabres.

C’est dans ce dernier registre que la pièce de Benjamin Antier L’Auberge des Adrets remporte un grand succès au début des années 1820, notamment pour l’interprétation outrancière du comédien Frédérick Lemaître dans le rôle du criminel Robert Macaire. L’acteur, futur protégé de Victor Hugo, personnage central du chef-d’œuvre de Marcel Carné Les Enfants du paradis (la deuxième partie du film montre justement une représentation de L’Auberge des Adrets), popularisera de son jeu exalté la nouvelle mode du mélodrame des années 1820 : l’odyssée criminelle du bandit de grand chemin.

Premier portrait tiré, celui du rusé Louis Dominique Cartouche, mort un siècle plus tôt supplicié, roué de coups en public, transformé en martyr au fil des ans et de la sympathie grandissante pour ses contestations de l’autorité.

« Cartouche fera fureur, et Frédéric joue ce rôle avec trop de vérité pour ne pas attirer la foule ; la morale dira ce qu’elle voudra.

Mlle Olivier a été souvent applaudie, et la mise en scène de l’ouvrage peut être louée sans restriction. Le ballet est fort original.

Encore une fois, tout le monde voudra voir Cartouche, poussé par cette soif d’émotions qui fait courir souvent à la place où ce matador des voleurs reçut son châtiment. »

Trois mois plus tard, c’est au tour de Louis Mandrin, le chef de bande du Dauphiné en guerre contre les collecteurs d’impôts – peut-être encore plus populaire que Cartouche – d’être campé sur scène.

La foule, nombreuse, se masse à la première et Le Constitutionnel se fait l’écho de provocations policières, comme un prolongement a posteriori des bravades du brigand aux instances officielles.

« C’est un parti pris, la police recherche avec une brutale avidité toutes les occasions d’exciter du trouble, de provoquer des résistances, afin de développer l’appareil de ses forces pour les essayer contre les citoyens. La douleur publique comme les réjouissances autorisées, tout lui est bon pour arriver à ses fins. […]

Entre six et sept heures du soir, une foule considérable se trouvait réunie à la porte du théâtre Saint-Martin pour assister à la première représentation de Mandrin ; certes, l’espace ne manque pas en face de ce théâtre pour la circulation du public, et cependant on l’avait concentré sous l’auvent, autour de deux gendarmes à cheval menaçant de fouler aux pieds les femmes, les enfants, les vieillards […].

Les difficultés pour pénétrer dans la salle se trouvaient tellement multipliées, les mesures étaient si bien prises que cette fois c’était le public à pied qui se trouvait forcé d’entourer et de garder la gendarmerie à cheval. »

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Malgré ces heurts épisodiques, c’est un nouveau succès mélodramatique pour le Boulevard du crime et son auteur phare, Benjamin Antier. Le périodique La France chrétienne, toujours en première ligne pour vilipender toute vilenie séculière, ne manque pas de relever l’indécence d’un tel plébiscite au détour d’une colonne.

En matière d’acrimonies, le critique du Figaro, alors revue des théâtres de la capitale, ne mâche pas ses mots.

« Il y a eu au théâtre de la Porte St-Martin beaucoup plus d’appelés que d’élus. Jamais, ou plutôt il y a bien longtemps, que la salle ne s’était trouvée si bien garnie ; vifs applaudissements pour le luxe des décors et l’habileté des changements à vue ; éclats de rire unanimes aux saillies plaisantes semées dans le rôle de Furet, compagnon de Mandrin […].

Nous n’analyserons pas cette pièce qui n’est, à vrai dire, qu’une suite de tableaux ; seulement nous dirons aux amateurs du fracas, du terrible et du grotesque : allez voir Mandrin ; il n’est peut-être pas aussi gai que Cartouche, mais il est bien plus fort.

Des coupures sont indispensables pour que l’ouvrage puisse obtenir le nombre de représentations qu’il promet à l’administration. Les auteurs ont été bien avertis par les sifflets ; qu’ils prennent acte de leurs réclamations et le public n’aura pas à se plaindre que Mandrin lui a volé son argent. »

Toutes les critiques s’accordent sur l’efficacité de la mise en scène, le charme du grand spectacle, ainsi que sur l’efficacité comique du personnage de Furet.

Au diapason, Le Constitutionnel attribue en sus la popularité des portraits de bandits à une vague de crimes récente dans la France de Charles X :

« Au commencement de l’hiver, les vols, les arrestations nocturnes se multipliaient à Paris dans une effrayante proportion ; ces calamités ont mis à la mode les voleurs et les brigands […].

Voici venir maintenant le fameux Mandrin, qui promet la plus brillante carrière à la porte Saint-Martin ; nouvelle preuve que la littérature est l’expression de la société. »

Ces succès en série inspirent quelques semaines plus tard une réunion des deux brigands au théâtre des Variétés, à quelques rues du Boulevard du crime. Une nouvelle fois, Le Figaro est à l’affût.

« Décidément les voleurs sont à la mode aujourd’hui ; depuis quelque temps il en pleut sur presque tous nos théâtres.

Grâce à MM. les auteurs de mélodrames qui se sont chargés de mettre la morale de grand chemin en action, ces héros de potence obtiennent les honneurs d’une célébrité à laquelle ils étaient bien loin de s’attendre après leur mort ; le public lui-même semble y prendre goût.

Bravo ! la civilisation se perfectionne ! »

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La France chrétienne, toujours en maraude également, n’y va pas moins de main morte.

« La première partie de cette parade, digne d’un spectacle en plein vent, est une copie mal déguisée de Crispin rival de son maître ; il ne lui manque que le dialogue si comique, si original de Lesage.

Le reste de cette farce ennuyeuse est sans aucun mérite, et pourtant elle a réussi, grâce au talent de Vernet et aux amis nombreux de MM. Dupin et Armand Dartois. »

Non contents de faire les beaux jours de leurs théâtres respectifs, les pièces ont largement participé à la constitution d’un mythe durable autour des deux brigands.

Mandrin, particulièrement, inspirera une autre pièce en 1856, reprise au prestigieux théâtre du Châtelet en 1865. Il deviendra par la suite l’un des premiers héros de feuilleton cinématographique français, le temps de huit épisodes réalisés par Henri Fescourt.

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