Écho de presse

Corneille, auteur des œuvres de Molière : naissance d’une polémique

le 13/05/2022 par Pierre Ancery
le 09/12/2021 par Pierre Ancery - modifié le 13/05/2022
Molière (1622-1673), portrait par Pierre Mignard, vers 1658 - source WikiCommons

En octobre 1919, l’écrivain Pierre Louÿs remet en cause dans deux articles la paternité des pièces de Molière, qu’il attribue à Corneille. De nombreux commentateurs fustigent aussitôt cette théorie incongrue. Celle-ci aura pourtant une certaine postérité, jusque dans les années 2000.

Molière, un imposteur qui ne serait pas le véritable auteur de ses pièces les plus connues ? La théorie est pour le moins osée. Ce fut pourtant celle de l’écrivain Pierre Louÿs qui, en 1919, avança l’idée que les œuvres de Molière étaient en réalité... de Corneille.

Tout commence avec un article paru dans le quotidien à grand tirage Le Temps le 16 octobre. Pierre Louÿs y affirme avec aplomb que, d’après lui, la pièce de Molière Amphitryon (1668) est sortie de l’imagination de l’auteur du Cid.

« Il est évident que Pierre Corneille domine toute la vie de Molière, qu’il a collaboré à plusieurs de ses pièces, et que l’une d’elles, Amphitryon, est tout entière de sa plume [...].

Un critique peut-il être assez étranger à la psychologie d’un écrivain pour ne pas deviner qu’après avoir inventé les sept formes de la comédie moliéresque, le grand Corneille a modelé en six mois, de ses mains géantes, un Molière à sa dissemblance ? Je n’en ai que trop dit par ce mot-là.

Molière est un chef-d’œuvre de Corneille. »

Pour Pierre Louÿs, Molière, simple "comédien" dépourvu de véritable éducation littéraire, n’avait pas le génie nécessaire pour composer Amphitryon. Corneille, le véritable auteur de la pièce, serait resté anonyme afin de ne pas ternir sa réputation, et Molière, qui l’aurait rencontré à Rouen en 1658, lui aurait servi de prête-nom.

L’affaire aurait pu en rester là, mais Pierre Louÿs va encore plus loin, trois jours plus tard, dans les pages de la revue artistique Comoedia. Cette fois, ce n’est pas seulement Amphitryon qu’il attribue à Corneille, mais plusieurs autres pièces de Molière, parmi les plus célèbres : Dom Juan, Tartuffe, Le Misanthrope...

Louÿs s’appuie entre autres sur le fait qu’aucun manuscrit de la main de Molière n’est parvenu jusqu’à nous (ce qui n’a pourtant rien d’étonnant pour un auteur du XVIIe siècle). Textes à l’appui, il pointe aussi des ressemblances de style entre les pièces des deux dramaturges.

« — La biographie de Molière est la seule vie de grand homme entièrement inexplicable. Comment, voici un auteur illustre qui sait à peine lire et écrire ! Et l'on ne remarque pas, lorsqu'il fait imprimer sa première pièce, à 38 ans, qu'il vient de vivre, à Rouen, six mois dans l'intimité du grand Corneille, séduit par l'activité et l'intelligence du comédien [...].

Je pourrais multiplier les exemples. Mais pourquoi faire ? Je ne cherche à convaincre personne. Ceux qui veulent en avoir le cœur net n'ont qu'à lire Corneille et Molière dans le texte. La conclusion d'elle-même s'imposera.

Notez bien que je ne dis pas que Molière n'a pas écrit une seule de ses comédies. Et je ne cherche pas à le diminuer. Mais je tiens seulement à montrer le grand Corneille plus grand encore qu'il ne nous était apparu jusqu'à présent. Il domine tous les poètes. »

La parution de ces deux articles dans des journaux très lus, va évidemment faire couler beaucoup d’encre. Car Pierre Louÿs n’est pas n’importe quel écrivain : né en 1870, de son vrai nom Pierre Félix Louis, cet auteur au style particulièrement raffiné est une figure reconnue du monde des lettres.

Mais c’est aussi un adepte fervent du pseudonymat, qu’il a pratiqué toute sa vie, enchaînant les publications sous divers faux noms. En outre, il s’était fait remarquer dès 1894 avec une brillante supercherie littéraire : lors de la parution de son œuvre poétique Les Chansons de Bilitis, Louÿs avait fait passer celle-ci pour une traduction d’une poétesse antique (ladite Bilitis).

Pierre Louÿs connaîtra ensuite la célébrité avec les romans Aphrodite en 1896 et La Femme et le pantin en 1898 (ce dernier, inspiré d’un passage des Mémoires de Casanova, sera adapté au cinéma par Julien Duvivier et Luis Buñuel). 

En 1919, cependant, Louÿs est un homme ruiné et très diminué physiquement, qui n'a plus publié depuis des années et vit dans la solitude. La parution en 1918 et 1919 d’un ouvrage d’Abel Lefranc remettant en cause la paternité des œuvres de Shakespeare va vraisemblablement lui donner l’idée de faire la même chose pour Molière. Hélas pour lui, ses arguments apparaissent rapidement assez faibles. Dans la presse, les réactions sceptiques ou amusées fusent.

L’Avenir, le 20 octobre, se moque de Pierre Louÿs en publiant une fausse interview de Molière, obtenue en ayant recours « aux procédés du spiritualisme qu’emploie quotidiennement Conan Doyle ». Le célèbre dramaturge du XVIIe siècle y explique que Pierre Louÿs « n’est pas l’auteur de ses ouvrages ».

« Et je vais vous dire toute ma pensée. Je ne crois pas que M. Pierre Louÿs ait jamais existé. Connaissez-vous quelqu'un qui l’ait jamais rencontré ?

On raconte que, depuis de longues années, il vit dans une riche bibliothèque, qu’il ne quitte pas cette cité des livres, qu’il se lève quand se couche le soleil, qu’il demeure penché, pendant toute la nuit, sur de précieux volumes ou de rares manuscrits. N’est-ce pas étrange ? N'y a-t-il pas là des circonstances troublantes ? »

Adrien Vély ironise lui aussi dans les colonnes du Gaulois, le 26 octobre :

« J'ai acquis la conviction, mieux, la certitude, que Corneille n'ai jamais écrit un seul vers de ses tragédies ni de ses comédies. Ses premières œuvres sont, tout le monde devrait le savoir, du cardinal de Richelieu [...]. Je me réserve, comme M. Pierre Louÿs, de donner plus tard les preuves des faits que j’avance. »

Paul Ginisty rappelle de son côté dans Le Petit Marseillais que Molière avait de nombreux ennemis, et que s’il y avait eu de son vivant le moindre doute sur la paternité de ses œuvres, ceux-ci ne se seraient pas privés pour le clamer haut et fort. Un contre-argument déployé également dans les Annales politiques et littéraires :

« Et puis, les ennemis de Molière veillaient, innombrables, attentifs, l'oreille ouverte aux bruits désobligeants [...]. Or, leur malveillance les ignore.

Pensez-vous vraiment qu'un secret de cette importance ait pu être gardé et que devant le succès du Misanthrope, de Tartuffe, de Dom Juan, Corneille se soit abstenu de réclamer sa part de gloire et sa part d'argent ? »

Le 16 décembre 1919 enfin, Pierre-Paul Plan, reprenant un à un les postulats de Louÿs, signera dans les pages du Mercure de France une longue réfutation de sa théorie.

L’affirmation de Pierre Louÿs aurait pu sombrer dans l’oubli. Elle aura pourtant une longue postérité, réapparaissant de loin en loin tout au long du XXe siècle. Certains défenseurs de la thèse de Louÿs vont continuer de pointer la proximité lexicale entre les œuvres des deux auteurs : en 2003, Cyril et Dominique Labbé, chercheurs en linguistique, sont arrivés à la conclusion que seize à dix-huit des œuvres de Molière étaient de Corneille.

Une position qui créa à l’époque une forte polémique et fut remise en cause par des travaux ultérieurs. Une nouvelle étude statistique publiée en 2019 par les chercheurs Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps a ainsi montré à son tour que Molière était le seul et unique auteur de ses pièces.

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Pour en savoir plus :

Jean-Paul Goujon, Pierre Louÿs, Fayard, 2002

Florent Cafiero et Jean-Baptiste Camps, Why Molière most likely did write his plays, étude parue dans Science Advances (en anglais), 27 novembre 2019

Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques Lefrère, Ôte-moi d'un doute... : L'énigme Corneille-Molière, Fayard, 2006

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