Écho de presse

Louise Labé, légende de la poésie française du XVIe siècle

le 14/05/2022 par Pierre Ancery
le 06/05/2022 par Pierre Ancery - modifié le 14/05/2022
Portrait de Louise Labé par Pierre Woeriot, circa 1555 - source : WikiCommons
Portrait de Louise Labé par Pierre Woeriot, circa 1555 - source : WikiCommons

En redécouvrant l’œuvre de la poétesse de la Renaissance Louise Labé, le XIXe siècle a fait d’elle une icône. Des travaux récents ont pourtant montré que Louise Labé était probablement une autrice fictive.

« Étant le temps venu, Madamoiselle, que les severes loix des hommes n’empeschent plus les femmes de s’appliquer aus sciences et disciplines : il me semble que celles qui ont la commodité, doivent employer cette honneste liberté que notre sexe ha autrefois tant désirée, à icelles aprendre : et montrer aus hommes le tort qu’ils nous faisoient en nous privant de bien et de l’honneur qui nous en pouvoit venir. » 

C’est par ces mots de Louise Labé que s’ouvre le préambule à son Débat de Folie et d’Amour, paru à Lyon le 12 août 1555 chez l’imprimeur Jean de Tournes. De la plus célèbre poétesse française du XVIe siècle, on ne connaît que ce texte, réflexion virtuose sur la passion amoureuse, et ses quelques poèmes en vers [à lire sur Gallica].

Une œuvre mince (trois Elégies et vingt-quatre sonnets, 662 vers en tout) mais traversée par un souffle brûlant, avec pour unique thème l’amour et ses tourments : « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie / J'ai chaud extrême en endurant froidure / La vie m'est et trop molle et trop dure / J'ai grands ennuis entremêlés de joie ».

L’œuvre de Louise Labé a valu à son autrice d’entrer dans le panthéon de la littérature française. Issue du prestigieux groupe dit de « l’école lyonnaise », composé de poètes et de lettrés comme Maurice Scève, Pernette du Guillet et Pontus de Thyard, Louise Labé fut pourtant longtemps ignorée. Dès le XVIe siècle, elle a vu son image ternie par les légendes entourant sa biographie. Une rumeur systématiquement attachée à son nom fit d’elle, en particulier, une courtisane surnommée « la Belle Cordière ».

C’est au XIXe siècle, alors que la réédition de ses œuvres suscite un vaste engouement, qu’elle connaîtra une première réhabilitation. Les critiques vont en effet la rétablir comme la grande poétesse de l’expérience amoureuse féminine.

En 1843, dans le texte élogieux qu’il lui consacre dans Le Constitutionnel, Louis Roux passe au crible les éléments biographiques qui lui sont parvenus, en prenant la précaution d’examiner la question des « mœurs » de Louise Labé, préalable à toute considération critique sur son œuvre. Il se montre catégorique :  impossible qu’une prostituée ait pu produire de si beaux vers.

« Louise Labé eut du talent, donc elle eut des mœurs. Les mœurs sont la sauvegarde du talent et en sont comme inséparables ; une femme vénale ne mit jamais la main à aucune production qui ait eu de la valeur, et, à plus forte raison, à un chef-d'œuvre de littérature, et de poésie.

Elle ne peut vendre son corps et conserver son âme. Les Messalines sont frappées de stérilité sous tous les rapports. »

Dans un long article paru dans le même journal, le célèbre critique Sainte-Beuve, en 1863, revient lui aussi sur la vie de la poétesse et fournit de nombreux détails, reprenant l’idée qu’elle s’engagea dans l’armée dans sa jeunesse, sous le nom de « Capitaine Loys » :

« Elle reçut une éducation soignée et au-dessus de son sexe [...]. Elle apprit le latin dès l'enfance ; elle savait l'italien et l'espagnol aussi bien que le français, et jouait du luth.

A seize ans, elle fit des siennes et prit son essor : elle quitta la maison paternelle et suivit une compagnie de soldats qui passait par Lyon, allant rejoindre l'armée française que François Ier envoyait en Roussillon, sous le commandement du Dauphin, pour mettre le siège devant Perpignan. Elle s'y fit remarquer par sa vaillance, son adresse à gouverner un destrier et à faire le coup de lance ou d'épée. »

Dans la Gazette nationale, en 1874, Paul de Saint-Victor reprend à son compte une comparaison courante à propos de Louise Labé, celle avec la poétesse antique Sappho, tout en évoquant ses liens avec les autres poètes lyonnais et la dimension « sulfureuse » de ses vers.

« Louise Labé, la Belle Cordière, la 'Sappho lyonnaise' fut disciple de Maurice Scève, mais l’élève dépasse de beaucoup le maître, et, comme lui, elle n’a pas sombré dans l’oubli : grâce à quelques vers immortels, sa lyre y surnage encore, comme celle de la Lesbienne sur les flots de Leucade [...].

Son petit livre crie son amour, et cet accent de passion violente est justement sa note distinctive. On est forcé de passer sur ses meilleures pièces comme sur des charbons embrasés. Cela brûle et cela délire.

Tel de ses sonnets font l’effet d’un rideau d’alcôve brusquement tiré [...]. C’est le chant de volupté et de plainte d’un cœur qui bat et qui saigne. »

En 1884, on lit encore dans Paris ces détails sur sa personnalité supposée :

« 'La nymphe ardente du Rhône', qui avait su grouper autour d’elle tous les hommes d’élite de son temps, artistes, lettrés, savants et grands personnages, faisait, paraît-il, les honneurs de son salon avec une grâce charmante qui fut chantée en prose et en vers par tous ses admirateurs (et leur nombre était grand).

Louise Labé mourut à quarante ans : elle s’éteignit sans regrets, car elle se sentait vieillir et ne redoutait rien tant que de vivre à l’âge où l’amour et la passion deviennent des ridicules. »

En 1889, Paul Lacour renchérit dans La Nouvelle Lune et, rapportant une autre légende à propos de la Lyonnaise, explique que ses vers lui furent inspirés par un mystérieux amant, à l’époque de son escapade dans l’armée de François Ier :

« On raconte que, pareillement au troubadour disant des canotes sous les fenêtres des manoirs, un jeune chevalier venait chanter chaque jour près de sa tente [...].  L’histoire nous tait le nom de ce mortel plus heureux ou plus malheureux que les autres [...]. 

A qui s’adressaient ces vers qui donnent la sensation d’une étreinte passionnée, si ce n’est à ce jeune chevalier travesti en trouvère devant Perpignan assiégé et maintenant guerroyant par delà les monts en Italie, bientôt blessé et mourant sans savoir qu’il est aimé ? Oh ! cette mort, quelle crise douloureuse dans la vie tourmentée de Louise Labé ! Elle jette un voile noir sur son bouclier d’amazone.

Elle aussi meurt, cessant d’être Louise Labé pour devenir la Belle Cordière, la femme d’Ennemond Perrin, riche négociant en cordages. »

Fille et épouse de cordiers, amante, amazone, courtisane, intellectuelle et artiste : le mythe Louise Labé s’est figé autour de ces traits constamment repris d’une publication à l’autre. En 1936, le magazine féminin Midinette parle encore d’elle en ces termes :

« Cependant après quelques années où Louise Labé se consola, semble-t-il, à plusieurs reprises avec d'autres amants qui ne se cachaient point pour se vanter de leur bonne fortune, elle se laissa épouser par le brave Ennemond Perrin, beaucoup plus âgé qu'elle, qui lui avait offert sa fortune à défaut de jeunesse, de savoir et de poésie.

Il n'y a d'ailleurs pas de doute que la Belle Cordière le trompait copieusement lorsqu'un gentil écrivain ou quelque noble seigneur à son goût venait lui rendre visite. De nombreuses épigrammes coururent sur sa vertu facile. »

De la poétesse aux multiples visages, le XXe siècle tardif fit une icône féministe. Mais qui fut-elle vraiment ? En 2006, dans son livre Louise Labé, une créature de papier, la professeure des universités et spécialiste du XVIe siècle Mireille Huchon avança une thèse iconoclaste qui fit polémique.

Il est hautement improbable, explique Mireille Huchon, qu’une fille et femme de cordiers illettrés ait pu écrire des œuvres aussi subtiles et cultivées que le Débat de folie et d’amour, les Élégies et les vingt-quatre sonnets attribués à Louise Labé. Cette dernière, en fait, n’aurait jamais existé : elle serait une fiction littéraire élaborée au milieu du XVIe siècle par des poètes lyonnais groupés autour de Maurice Scève. Des poètes qui « se joueraient du lecteur 'par gaye fantaisie', avec des jeux d’échos, des correspondances cachées, des connivences à réinterpréter ».

Et les légendes autour de Louise Labé viendraient toutes de son assimilation à une courtisane lyonnaise bien réelle au nom très proche, Loyse Labbé : un amalgame qui, répété de siècle en siècle, se perpétuera jusqu’à notre époque, faisant d’elle un véritable « vivier à fantasmes », selon l’expression de l’universitaire Corinne Noirot.

Probable « créature de papier », Louise Labé n’en finit pourtant pas de fasciner : pour preuve, l’entrée de son œuvre, fin 2021, dans la prestigieuse Bibliothèque de La Pléiade, dans une édition justement dirigée par Mireille Huchon.

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Pour en savoir plus :

Louise Labé, Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, 2021

Mireille Huchon, Louise Labé, une créature de papier, Droz, 2006

Louise Labé, la Sappho lyonnaise, émission diffusée sur France Culture, 4 décembre 2021