Interview

Michel Winock : Victor Hugo, « l'homme-siècle » par excellence

le 18/06/2021 par Michel Winock
le 21/03/2019 par Michel Winock - modifié le 18/06/2021
Victor Hugo sur son lit de mort, Le Monde Illustré, mai 1885 - source : Gallica-BnF
Victor Hugo sur son lit de mort, Le Monde Illustré, mai 1885 - source : Gallica-BnF

Engagé dans les luttes politiques, sociales, esthétiques, Victor Hugo a marqué le XIXe siècle par une puissance de création et d'action sans égal. C'est ce que montre l'historien Michel Winock dans son récent ouvrage, Le Monde selon Victor Hugo.

Député, pair de France, de nouveau député, et finalement sénateur, Victor Hugo fut un artiste de génie mais aussi un acteur majeur de la vie politique française. Dans son ouvrage Le Monde selon Victor Hugo, Michel Winock s'est repenché sur l'œuvre gigantesque de cet « homme-siècle ».

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Issu d’un milieu vendéen et bonapartiste, Victor Hugo est un enfant chéri par sa mère. Qu’est-ce qui, dans son enfance, s’est révélé par la suite fondateur pour l’homme qu’il est devenu ? Qu’a-t-il hérité de ses jeunes années ?

Michel Winock : Les parents de Victor Hugo s’entendaient mal. Sa mère défendait la cause monarchiste au moment où son mari était général d’Empire. Victor, comme ses frères, a été élevé par sa mère Sophie Trébuchet pendant que son père était au loin. Il en est résulté chez lui d’abord une adhésion à la cause de la Restauration. C’est plus tard, après la mort de sa mère, se rapprochant de Léopold Hugo, son géniteur, qu’il est devenu l’admirateur de Napoléon Bonaparte. De sorte que ses premiers poèmes sont très marqués par la ferveur catholique et royale jusqu’au moment où il écrit, en 1827, son ode « À la colonne de la place Vendôme », d’où l’on peut dater les débuts de son culte napoléonien.

Victor Hugo a tôt mené des combats d’avant-garde, notamment contre la peine de mort, mais il n’a pas tout de suite perçu les changements de son époque. Avant d’être le héraut des humbles, c'est un académicien, un notable de la Monarchie de Juillet… Qu’est-ce qui développe chez lui sa sensibilité sociale ?

Il y a un aspect bourgeois et conformiste dans les débuts publics d’Hugo et, dans le même temps, il est d’avant-garde. Son Dernier jour d’un condamné (1829), plaide pour l’abolition de la peine de mort, à une époque où celle-ci semble, comme Balzac le pense, une garantie d’ordre indispensable contre la criminalité. Voyez le temps qu’il faudra pour que la France en finisse avec la guillotine !

Il est aussi d’avant-garde en tant que chef de l’école romantique et la bataille d’Hernani en 1830, menée contre les classiques et les conservateurs. Mais, après la révolution de 1830, Hugo s’embourgeoise. Il se sent à l’aise sous ce régime de la Monarchie de Juillet, dont le roi, Louis-Philippe le tient en grande estime. Celui-ci le désigne comme Pair de France ; il est élu à l’Académie française.

C’est la Révolution de 1848 qui le fait basculer à gauche. Au moment des journées de Février, quand l’insurrection met en fuite le roi, Hugo est partisan d’une régence. Le poids de l’Histoire le pousse malgré lui vers la République. Élu à l’Assemblée constituante, il siège encore à droite. Ce n’est qu’en 1849-1850 qu’il devient, au sein de l’Assemblée législative dominée par la droite catholique et monarchiste, le porte-parole d’une République avancée, libérale et sociale. Qu’est-ce qui a provoqué ce tournant ? Hugo a été révulsé par l’esprit réactionnaire de la majorité. Sensible à la question sociale, il avait commencé avant la révolution un roman qu’il intitulait Les Misères – l’ébauche des Misérables. Membre d’une enquête parlementaire, il a visité les taudis de Lille, découvert concrètement la misère des ouvriers du textile. À l’Assemblée, il fait scandale en déclarant :

« Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. »

Hué par la droite, Hugo rompt définitivement avec elle :

« Être de cette majorité ? Préférer la consigne à la conscience ? Non. »

Il vote contre toutes les lois rétrogrades de cette majorité qui portent atteinte au suffrage universel, à la liberté de la presse, et qui s’appuie sur l’Église catholique. Hostile au coup d’État de Louis Bonaparte en décembre 1851, il résiste puis gagne la Belgique avant de s’exiler à Jersey, puis à Guernesey, où il écrira ses grands pamphlets contre « Napolon le Petit ».

Sa passion pour la liberté et son idéal de justice sont probablement ce qui le guide dans ses combats d’émancipation. Quels sont les combats qui lui ont été les plus chers ?

Ses combats s’inscrivent à partir de 1850 dans la défense d’une république démocratique et sociale, selon la devise de 1848 : Liberté, Égalité, Fraternité.

Jusqu’à sa mort, il se bat contre la peine de mort. En général et en particulier. Car il intervient maintes fois en faveur de tel ou tel condamné en France comme à l’étranger. Son combat pour la paix est aussi manifeste, ce qui ne l’empêche pas d’appeler aux armes quand la patrie est en danger d’invasion comme en 1870. L’un de ses combats les plus constants a été aussi ses écrits et son action en faveur de l’instruction pour tous. À ses yeux, la pacification sociale aurait deux piliers dans le cadre républicain, le suffrage uiversel et l’instruction gratuite, laïque et obligatoire — ce que réalisera la IIIe République dans les années 1880. Mais les causes qu’il a défendues sont multiples : pour l’abolition de l’esclavage, pour les démocrates italiens, pour les Kabyles des Aurès, pour les insurgés de Cuba, pour les déportés de la Commune,  pour les Juifs persécutés en Russie et pour les États-Unis d’Europe – à commencer par la création d’une monnaie unique…

Engagé, parfois opposant radical au pouvoir, Hugo n’en est-il pas moins très mesuré ? Quel regard porte-t-il sur la révolution comme moteur de changement politique ?

Hugo n’était pas socialiste au sens révolutionnaire du mot. Accusé de complaisance voire de complicité avec les communards, il n’a pas adhéré à la Commune – car il était trop respectueux du suffrage universel et détestait la violence. Il s’est battu pour l’amnistie des insurgés, pour la réconciliation nationale. À ses yeux, la Révolution de 1789 devait s’accomplir dans la IIIe République, dont il applaudit les lois fondatrices : la liberté de la presse, de réunion, la liberté syndicale, la loi sur le divorce. Nous dirions aujourd’hui qu’il est un réformiste, un réformiste avancé.

Était-il vu par ses contemporains comme un utopiste ? Lui-même se définit comme un « apôtre du progrès ». Que signifie pour lui cette notion de progrès ?

Il se distingue justement de l’utopie socialiste qui aspire à une société sans classe et sans conflit, qui serait le débouché d’une révolution. Nombre de ses contemporains, comme on l’a vu dans l’Assemblée en 1850, le prennent pour un doux rêveur.

Mais, surtout à partir des Misérables, Hugo a connu une extrordinaire popularité. Il montrait l’avenir, il devenait un guide. Ce progrès, dont il est l’apôtre, c’est une idée largement partagée par son époque. C’est aussi un programme : donner aux enfants le droit à l’instruction ; aux femmes la voie de l’émancipation ; aux pauvres, le droit au travail et au logement.

Certes, les antimodernes, les prédicateurs de la Décadence existent, nombreux dans le milieu littéraire. Mais ils n’ont pas l’audience de Victor Hugo, dont les idéaux sont en symbiose avec celles de la nouvelle République. Le progrès est d’abord à ses yeux politique et social – c’est la république, la démocratie, la liberté et la lutte contre la misère.

Plusieurs femmes ont compté dans la vie de Victor Hugo. Quelle était sa vision de leur place dans la société ?

On pourrait dire qu’Hugo a été un polygame fidèle. Il a aimé d’amour profond trois fois dans sa vie, à commencer par son épouse Adèle qu’il a épousée très jeune, à 20 ans. Il a eu également une maîtresse, Juliette Drouet, qu’il n’a cessé d’aimer jusqu’à la mort de celle-ci en 1883. Et, avant son exil, il eu un coup de foudre pour une autre femme, Léonie Biard, qu’il a aimée violemment. Il fut surpris avec elle en flagrant délit d’adultère, alors qu’il venait d’être nommé pair de France : un scandale ! Mais ces femmes qu’il a aimées, il les a toujours aimées.

Durant son exil, Adèle pouvait penser qu’il serait à l’abri des tentations mais il est entré dans une série de relations ancillaires… dont il gardait le souvenir dans un carnet secret et d’une écriture cryptée.

Il a su aimer d’amour tendre, passionné, en poète romantique, mais aussi, tel un demi-dieu insatiable, il a collectionné les proies mortelles.

En dehors de la sexualité, il a conscience que les femmes dans cette société sont minorées, dominées. Il est tout à fait pour l’égalité. Il défend la cause des femmes avec sincérité. Il a ces mots sur la tombe de Louise Julien, emprisonnée par Napoléon III : « Ce n’est pas une femme que je vénère dans Louise Julien, c’est la femme, la femme de nos jours, la femme digne de devenir citoyenne […] Amis, dans les temps futurs, dans cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle République sociale de l’avenir, le rôle de la femme sera grand. Le XVIIIe siècle a proclamé le droit de l’homme ; le XIXe proclamera le droit de la femme. »

À l’aube de sa mort, comment voit-il la société évoluer ?

Hugo est mort en 1885. Dans ces années 1880, la République étant durablement installée, il pouvait penser que le progrès était en marche. Il croyait en Dieu, mais s’opposait vivement à l’Église catholique, complice de tous les mouvements réactionnaires. Ce catholicisme politique avait été vaincu. La société ouverte et sécularisée, était entrée dans la réalité. On peut dire qu’il meurt au bon moment.

Dans les années suivantes, la république se trouvera ébranlée par la crise boulangiste. Mais les années qui précèdent sa mort sont celles qui paraissent annoncer un bel avenir. Ses obsèques nationales sont suivies par une foule de deux millions de personnes – du jamais vu.

Trois illustrations représentant Victor Hugo jeune, Le Monde Illustré, mai 1885 - source : Gallica-BnF
Trois illustrations représentant Victor Hugo jeune, Le Monde Illustré, mai 1885 - source : Gallica-BnF

Selon vous, Victor Hugo a-t-il forgé l’image de l’artiste engagé par excellence ?

À coup sûr, il est devenu un modèle de l’artiste engagé, prenant parti dans les luttes politiques, sociales, esthétiques, par le poème, le roman, le discours, la correspondance, etc. Sans doute n’a-t-il pas inventé cette notion d’engagement : les philosophes du XVIIIe siècle l’ont précédé. Mais les régimes parlementaires lui ont fourni l’occasion de se faire élire et entendre du haut de la tribune. Député, pair de France, de nouveau député, et finalement sénateur, il ne fut pas seulement un artiste militant de bureau, mais un acteur de la vie politique française.

On a le vertige devant la liste de ses interventions, des causes qu’il a défendues, des risques qu’il a pris, des haines qu’il a provoquées. Immense Victor Hugo !

Le Monde selon Victor Hugo de Michel Winock est paru aux éditions Tallandier.

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