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Quand la France découvrait une star noire : Joséphine Baker

le par - modifié le 16/11/2020
le par - modifié le 16/11/2020

En 1925, tandis que la célèbre « Revue nègre » se produit à Paris au son du jazz et du charleston, les journaux de la capitale assistent émerveillés à la mise en orbite d’une talentueuse danseuse afro-américaine. Son nom : Joséphine.

C’est avec un franc enthousiasme que la presse française commente les premiers pas d’une inconnue sur la scène parisienne. Nous sommes à l’automne 1925. 

Freda Joséphine Mac Donald alias Joséphine Baker, jeune danseuse afro-américaine de 19 ans, née dans le Missouri dans une famille plutôt pauvre et désunie mais en provenance de New York, où elle tentait non sans mal de faire carrière à Broadway, n’est en France que depuis quelques jours. Après avoir débarqué à Cherbourg le 25 septembre, elle a juste eu le temps de rejoindre Paris, de se consacrer à quelques répétitions avant d’être lancée dans le « grand bain ». 

En effet, le 2 octobre, elle apparaît pour la première fois dans la « Revue nègre » au Théâtre Music-hall des Champs-Élysées, l’une des salles les plus courues du « Tout-Paris ». Ces spectacles mettant en scène des musiciens ou danseurs exclusivement « Noirs », mêlant sonorités musicales et danses (comme le jazz ou le charleston), existaient déjà depuis quelques années mais ils connaissaient un certain essoufflement. Avec Joséphine Baker, ils vont susciter une nouvelle passion hors du commun à la mesure de la personnalité de la jeune danseuse. 

Repérée à New-York par Caroline Dudley Reagan, mondaine, épouse de l’attaché commerciale de l’ambassade des Etats-Unis à Paris et qui deviendra son premier impresario, elle a su saisir sa chance. Inconnue outre-Atlantique, c’est en France qu’elle triomphera. Mélange de surprise et de curiosité, ses premières apparitions ne tardent pas de faire de Joséphine Baker une star consacrée dès ses premiers mois de présence sur le sol national.

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Un magnétisme immédiat

« C’est frénétique, trépidant, d’un entrain inimaginable, bruyant et saccadé à souhait. »

La Liberté alors dirigé par Camille Aymard est le premier quotidien à délivrer ses impressions favorables le 4 octobre 1925. Quelques jours plus tard, alors que Le Gaulois compare la Revue nègre à une « babel de couleur et une babel de sonorités », dans Le Journal, quotidien très conservateur, l’influent critique Georges Le Cardonnel s’extasie :

« Sous l’excitation qui ne cesse de s’accélérer d’un jazz où la caisse domine et dont les discordances sont merveilleusement disciplinées, les ancêtres des forêts originelles semblent se réveiller en ces “noirs” au point de les posséder. 

Aussi leur frénésie les conduit, peu à peu, à une manière de bamboula. » 

Et de considérer que le clou du spectacle est incontestablement la figure de Mademoiselle Baker : 

« C’est nu, candide, joyeux et renseigné. C’est précisément cette candeur joyeuse que ne sauront jamais monter nos contemporains. […] C’est un spectacle extraordinaire qui transporte sur un autre continent. » 

Il est vrai que dans cette première revue, Joséphine Baker s’illustre au milieu de 25 artistes parmi lesquels se trouve le danseur Louis Douglas (1889-1939). Vêtue d’un simple pagne de fausses bananes elle surgit dans un tableau intitulé « La danse sauvage », agitant son corps sur un rythme d’une musique totalement inconnue en Europe que l’on nommera bientôt Charleston.

Et le succès est au rendez-vous : Joséphine Baker attire les regards grâce à son superbe corps dénudé mais aussi grâce à son extraordinaire énergie et son sens de l’humour. Gustave Fréjaville, dans le quotidien d’informations culturelles d’Henri Desgranges Comœdia, avoue son admiration pour « cet être inquiétant et agité, crâne étroit aux cheveux aplatis et cirés, joues pleines et sombres frottées de rose, large sourire qui a l’air de mordre, regard vif, jambes sveltes et spirituelles ».

Marcel Fourrier, critique de L’Humanité est au diapason : il apprécie le caractère étonnant et captivant du spectacle, « quelle leçon nous donnent ces Nègres ! » qui proposent un retour à une forme de « pureté originelle ». Quant à Joséphine Baker, stupéfiante, elle emporte la mise du journaliste communiste :

« Une femme, un démon. Son corps se cambre, s’allonge se tend se tord, ondule serpente. 

Ses bras tantôt prolongent, vrilles vivantes, l’élan du corps, tantôt arrêtés, cassés à angle droits, la figent en une statue désarticulée obsédante image de ces figurines nègres taillées dans l’ébène. »

Le critique de Paris-Soir, grand reporter à la plume si redoutée, Henri Jeanson (1900-70), ne trouve pas de mots lorsqu’il assiste à la Revue nègre : 

« Joséphine Baker est une étrange, étourdissante et lancinante créature. Mes mots lui vont si mal, sans doute… et ils ont si souvent servi…

Joséphine Baker quand je l’ai applaudie le soir de ses débuts je ne l’avais jamais vue et pourtant je me souvenais d’elle. C’est ce que j’espérais depuis longtemps. Il y a tellement d’artistes qu’on voit, qu’on revoit, qu’on rumine et dont on ne se souvient pas. »

Après le vif succès du Théâtre des Champs-Élysées, la Revue nègre rebaptisée « Ballets nègres » pour la circonstance, est programmée le 3 décembre dans le prestigieux Opéra de Paris comme le témoignage d’une immédiate consécration.

« L’étoile Noire »

La Revue nègre révolutionne les spectacles parisiens en les détournant de la danse classique et de l’opéra. Chaque soir, la salle est archi-comble. Ici c’est le plaisir des danses nerveuses forcenées au rythme des stridences syncopées du Charleston Jazz band qui prévaut. 

La tendance de l’époque peut être qualifiée de « négrophile » : en 1921, le prix Goncourt a été accordé au Martiniquais René Maran pour son texte Batoula ; une exposition « Les Nègres de Paris » est proposée par la galerie Mantelet en juillet 1926, l’affiche publicitaire Banania est placardée partout dans les villes de l’Hexagone, tandis que les « tirailleurs sénégalais » ont laissé une image plutôt positive depuis la Guerre. La mode est aux « étoiles noires » comme le précise à la Une du journal de droite Le Gaulois le journaliste Alfred Guignard (1873-1928). 

Dans Cœmedia, le critique averti Paul Brach (1893-1939) traduit cette tendance à travers un billet intitulé « Nuit noire », évoquant le goût des Français pour les « Nègres » et leurs spectacles qui font le succès des nuits parisiennes. Le quotidien féministe La Fronde va jusqu’à considérer qu’il s’agit du « Miracle de la femme noire » sa Une tandis que dans les pages « mode » de L’Excelsior, la journaliste spécialisée Marcy Ducray s’amuse à pointer cette « invasion noire » touchant simultanément le théâtre et la mode avec « l’intoxication » par la danse, le fantasme du bronzage et l’intérêt pour les tons vifs et heurtés dans le domaine vestimentaire. 

Ainsi, dans le quotidien Le Siècle au chapitre « La femme et la maison » l’une des premières photographies publiée de la danseuse la présente avec son « ton de peau bronzé » qui dépasse « peut-être un peu ce que les femmes cherchaient à obtenir cet été par tous les moyens naturels ou pharmaceutiques. Nul doute que nous n’essayions d’obtenir un bronze aussi parfait après avoir vu Jospéhine Baker ». 

Avec le recul, ce « snobisme noir » relève d’une curiosité ambiguë : assister à une « Revue nègre » à l’instar des expositions coloniales c’est éprouver une forme d’exotisme, s’enticher d’altérités profondes dans leurs éléments naturels, essentialisés par le poids des préjugés raciaux. Ainsi les Noirs auraient la danse dans la peau, de belles dents blanches que l’on voit souvent parce qu’ils sourient tout le temps, grands enfants un peu niais.

Ces idées reçues mettent en scène le sentiment de supériorité de cette France qui se passionne pour cette différence radicale souvent magnifiée, parfois dénoncée.

En effet, le spectacle n’est pas du goût de tous : à la Une du Figaro, l’académicien et dramaturge Robert De Flers (1872-1927) se montre véhément, fustigeant « l’offense la plus directe qu’ait jamais reçu le goût français ». Il qualifie la Revue nègre de « lamentable exhibitionnisme transatlantique qui semble nous faire remonter au singe », raillant les « vagues hululements et les mimiques à l’obscénité puérile ». Un culte de la laideur, l’apothéose de la discordance avec Joséphine Baker en ligne de mire : 

« Va-t-elle nous proposer les gestes de bel animal et les grâces naturelles qui conviennent à sa souple et robuste jeunesse ? 

Non, à l’instant même où elle paraît, elles contraint ses jambes aux cagniosités les plus affreuses ses yeux à la loucherie la plus hideuse, (…) tandis qu’elle gonfle ses joues à la mode des guenons qui y cachent des noisettes. »

Pour Robert Le Flers, ce n’est pas à l’humanité primitive que fait penser le spectacle mais à une « humanité dégénérée ». Avec « des êtres minables, métissés ou réglissés qui ne donnent en aucun cas l’impression d’être des sauvages ingénus s’ébattant au seuil de la forêt vierge mais des paumés de la Civilisation ». D’ailleurs pour Roger Le Flers ce succès inouï à Paris serait impossible aux Etats-Unis. 

La saillie de l’académicien suscite bien des réactions dans le landerneau parisien. Ainsi, celle du journaliste et futur grand reporter Jean Botrot (1904-77) dans Paris-Soir :

« Pleurez sacristains, moralistes, dans tous les théâtres, là où ils apparaissent, les Noirs jouent et gagnent. 

Arrivés du Nouveau Monde par on ne sait quel vaisseau fantôme avec leurs plumes et leur saxophones, avec leurs recettes chorégraphiques, avec leur insolente et naïve jeunesse les Nègres chantant et dansant déchainent les mêmes passions que les médecins de Molière. »

Déjà star, déjà capricieuse

Forte de sa soudaine célébrité, Joséphine Baker devient une vedette et se comporte immédiatement comme telle. Ainsi, elle ne respecte pas ses contrats et n’en fait qu’à sa tête. À tel point qu’elle se retrouve régulièrement devant les tribunaux pour répondre à diverses assignations. 

Ainsi dès mars 1926 la danseuse est attaquée par sa « protectrice » Caroline Duddley qu’elle trahit en quittant sans brutalement troupe de la Revue nègre en pleine tournée. Après Nice, c’est à Berlin au début de l’année 1926 que la troupe se produisait. Lassée, Joséphine est revenue secrètement à Paris pour signer un nouveau contrat en vue de participer à une revue concurrente aux Folies Bergères, sous la direction de Louis Lemarchand. Mais, devant les prud’hommes et sous les foudres de Caroline Duddley, elle s’en tire dans la mesure où son avocat fait valoir qu’elle était mineure à la signature de son contrat avec la Revue nègre et que celui-ci n’est pas légal. 

Le succès du nouveau spectacle auquel elle prend part, « La folie du jour » (2 actes, 45 tableaux), est souligné par André Rivollet dans L’Intransigeant, ce qui confirme sa bonne adaptation à la France et à ses mœurs, de telle sorte qu’elle est un peu plus sage sur scène, moins « provocatrice » selon le Figaro. Le Tout-Paris l’appelle désormais « Joséphine » : Henri Jeanson fustige ce snobisme selon lui mal venu, voire malsain.

L’homme de lettres François Ribadeau-Dumas (1904-98) offre l’un des premiers reportages nous faisant entrer dans l’intimité de Joséphine dans les pages littéraires et artistique du quotidien volontiers humoristique La Lanterne. En compagnie du caricaturiste Pierre Payen (1902-44) qui croque son portrait, le journaliste est allé à sa rencontre dans son petit hôtel du Parc Monceau.

À midi elle dormait encore, mais, une fois réveillée, en robe de chambre, vive et endiablée, elle parle en anglais et joue avec ses petits chiens, son chat, ses canaris et perruches. Triste après la mort de ses deux poissons rouges, elle parle avec gentillesse et simplicité, sans fard, oubliant qu’elle est une vedette. Elle évoque son amour pour le public français témoignant de sa passion pour son métier.

En septembre 1926, dans L’Intransigeant Henry Musnik la questionne sur son intérêt pour le sport :

« Oh yes, j’aime, j’adore je suis folle des sports, je pratique tous les jours. »

Culture physique tous les matins, nage, course, sauts, boxe et danse : le menu est varié. Mais passionnée de vitesse, son sport préféré c’est l’automobilisme.

Les lecteurs de L’Excelsior suivent pas à pas l’obtention de son permis de conduire en juin 1927. Outre son amour des animaux : serpents, crocodiles, panthères, on apprend que Joséphine aime aller au cinéma.

Bon cœur, elle se lance déjà dans des actions caritatives comme elle le fera tout au long de sa carrière. Elle organise par exemple un arbre de Noël pour les enfants de policiers aux Folies bergères, avec distribution de jouets à des centaines de bambins pour lesquels elle chante et danse. Le Gaulois, décrit cet après-midi en « noir et blanc » sous le titre « Joséphine et les petits enfants ». 

D’ailleurs, lors des fêtes de fin d’année de décembre 1926, Joséphine Baker bat tous les records avec une nuit de Saint-Sylvestre qui a consacré le « triomphe des Noirs » : notamment au cabaret « Chez Joséphine », proche du Moulin Rouge que lui a offert celui qu’elle a rencontré au cours de l’année, Giuseppe « « Pepito » Abatino (1898-1936), qui deviendra son nouvel impresario et bientôt son mari en juin 1927. À grands coups d’annonces publicitaires dans la presse, Chez Joséphine devient l’un des plus cabarets les plus célèbres de Paris. 

Dans Le Soir, sous le titre « Avec Joséphine au petit matin », Pierre Lazareff propose au lecteur de suivre la star jusqu’au petit matin du réveillon du jour de l’an.

Écrire ses mémoires à vingt ans

La presse adore l’image de Joséphine Baker et les caricatures de son personnage sont nombreuses. Dans L’Intransigeant, la spécialiste de la mode Blanche Vogt met en lumière la vogue de la coupe de cheveux « noix de coco » promue par la danseuse : le cheveu court collé et aplati fait fureur chez les coiffeurs. Il n’est pas rare de rajouter un doigt de cirage noir : on parle alors de « cheveux cirés ». 

On consulte même l’Américaine lors des crues du Mississippi qui touche sa région natale au printemps 1927. Celle-ci propose dans la presse une leçon de géographie que L’Ère Nouvelle ou L’Intransigeant s’empressent de publier. Ce qui suscite l’ironie de nombreux observateurs tel Jacques Barty dans L’Homme Libre, dénonçant le tissu de banalités et d’âneries proférés par la danseuse sur lesquels on s’extasie stupidement.

Dans une démarche peu banale, dès septembre 1926, Joséphine Baker envisage de publier ses souvenirs : elle veut les écrire à l’âge d’à peine vingt ans. Preuve de son immédiate notoriété, cette opération marketing va aboutir assez rapidement. L’ouvrage, initialement titré Dans le tourbillon noir, sera co-écrit par l’un des journalistes les plus en vue de l’époque, Marcel Sauvage (1895-1988), recruté par L’Intransigeant en 1926. L’actrice se plait à dire qu’il lui a fallu une vingtaine de minutes pour en écrire les deux premières pages avant de dicter la suite. 

Le livre paraît en 1927 aux éditions parisiennes Kra illustré par l’affichiste Paul Colin (1892-1985). L’Intransigeant en livre les « bonnes feuilles ».

Toutefois une polémique va naitre autour d’un propos maladroit qu’elle tient dans l’ouvrage sur les mutilés : 

« La guerre me dégoute. J’ai tellement peur des hommes qui n’ont plus qu’un bras, une jambe ou un œil. 

Je les plains de tout mon cœur mais j’ai une répulsion physique pour tout ce qui est infirme. »

Ces lignes choquent les associations de mutilés de guerre et plus largement l’opinion. « Va-t-il y avoir un nouveau procès Joséphine Baker ? » titre La Patrie. Attaquée, la star se retourne contre Marcel Sauvage, qu’elle juge responsable d’avoir mal retranscrit sa pensée. Se sentant trahi, celui-ci menace de révéler les dessous de ce livre avec des détails croustillants... 

Les choses rentrent finalement dans le rang : pour se faire pardonner, Joséphine Baker dansera pour l’association des grands mutilés de guerre dans la grande salle du palais d’Orsay à l’approche de Noël 1927.

Au terme de ses premiers pas en France et de ces deux premières années de notoriété déjà bien remplies entre 1925 et 1927, Joséphine Baker connaîtra un itinéraire aussi intense qu’exceptionnel, tant dans le monde du spectacle – à travers la danse bien sûr, mais bientôt également dans le cinéma et la chanson – que dans ses engagements politiques – son affiliation à la Résistance – ou sa vie privée. Au point de devenir une figure majeure du XXe siècle en France, véritable icône de ce que l’on nommera bientôt la diversité.

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Yvan Gastaut est historien, maître de conférences à l’UFR Staps de Nice. Il travaille notamment sur l’histoire du sport et celle de l’immigration en France aux XIXet XXe siècles.