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Judex : histoire d’un Batman à la française

le par - modifié le 03/03/2022
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Vengeur masqué déjouant les pièges des méchants et rétablissant la justice lorsque la ville dort, le personnage de Judex évoque celui, plus célèbre, de « l’homme chauve-souris ». Apparu en 1916, Judex constitue un super-héros chevaleresque typiquement hexagonal.

Apparu en 1939 dans les pages de Detective Comics, sous la plume de Bob Kane et de Bill Finger, Batman ne vient pas de nulle part. Il en effet est possible, à l’instar de son Némésis le Joker qui semble avoir été inspiré par des personnages de Victor Hugo, de tracer une généalogie entre le justicier de Gotham City et des héros de la culture romanesque française.

Batman n’est ainsi pas le premier à utiliser une identité secrète pour se venger d’un tort qui lui a été fait. Le comte de Monte-Cristo, inventé en 1844 par Alexandre Dumas et Auguste Maquet pour le roman du même nom, l’avait déjà fait. De même, le personnage de Kane et Finger n’est pas le seul riche bourgeois à se déguiser pour aller rendre une justice expéditive dans les bas-fonds. Rodolphe de Gérolstein, le héros des Mystères de Paris (1842-1843) d’Eugène Sue, se grime lui aussi et, doté d’une force et d’une agilité exceptionnelle, combat la pègre de la capitale française sous la Monarchie de juillet.

Mais le proto-Batman le plus accompli à être apparu en France reste sans conteste Judex, personnage créé fin 1916. Déjà, en mai 1956, Fereydoun Hoveyda, important contributeur aux Cahiers du cinéma, voyait bien le lien de parenté entre ce vengeur masqué hexagonal et celui de Gotham City en écrivant :

« Il est curieux de noter que le nouveau Judex américain, dans le sérial contemporain, a pris la figure assez sinistre de Batman... »

Et il est vrai que l’histoire éditoriale de Judex annonce beaucoup celles des futurs héros des comics. À l’instar de Batman, dont les aventures sont vite adaptées en 1943 au cinéma en serial (série de films courts à suivre), Judex est en effet l’un des premiers héros multimédias. Le roman-feuilleton qui lui est consacré écrit par Arthur Bernède paraît ainsi dès le 12 janvier 1917 dans les colonnes du Petit Parisien (ou il est annoncé en page de Une une semaine avant que le film en douze épisodes mis en scène par Louis Feuillade (qui suit la même trame) sorte lui sur grands écrans.

Porté par l’un des quotidiens les plus lus de l’époque, le héros de ce « roman-cinéma » coche toutes les cases de l’archétype du vengeur masqué. Opérant sous une fausse identité, comme Rodolphe de Gerolstein, il cherche à prendre sa revanche comme Monte-Cristo et à rétablir la justice. Il agit en portant une cape noire que l’on peut voir sur les affiches de l’époque (sans masque, toutefois) comme le fera Batman, et à partir d’une base secrète où il utilise une technologie de pointe pour traquer les criminels, lieu qui annonce la fameuse Batcave du justicier de Gotham.

Affiche de Judex par Leonetto Cappiello (1916) mettant en parallèle le feuilleton (« ciné roman ») publié dans Le Petit Parisien - source : WikiCommons
Affiche de Judex par Leonetto Cappiello (1916) mettant en parallèle le feuilleton (« ciné roman ») publié dans Le Petit Parisien - source : WikiCommons

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Mais surtout, Judex est, à l’instar de Bruce Wayne ou du héros d’Eugène Sue, issu de l’élite sociale, de la riche et noble lignée des comtes de Trémeuse ruinée par les menés d’un banquier dont il cherche à se venger. Judex est donc, naturellement, décrit comme un « chevalier du droit ». Le terme se retrouve de nombreuses fois dans le feuilleton écrit par Bernède, par exemple ici ou encore là.

L’image médiévalisée du justicier masqué est renforcée par les caractéristiques de sa base secrète, décrite pour la première fois le 21 janvier 1917 dans Le Petit Parisien :

« La voiture qui filait tous feux éteints, à une allure raisonnable, disparut bientôt dans la nuit.

Une heure après, elle s’arrêtait au pied d’une colline assez élevée dominant la vallée de la Seine et surmontée par les ruines d’une vieille et vaste demeure historique que la tradition, en souvenir des drames sanglants qui s’y déroulèrent au moyen âge, a surnommée le Château Rouge. 

Après avoir remisé leur voiture dans une sorte de garage aux trois quarts dissimulé sous un épais manteau de lierre, et dont la fermeture métallique, réglée par un mécanisme secret apparaissait d’une solidité à toute épreuve, Jacques et Roger, qui semblaient doués tous deux d’une remarquable vigueur physique, s’emparèrent à nouveau du corps et entreprirent l’ascension d’un sentier rocailleux, escarpé, qui aboutissait aux ruines encore imposantes de l’antique repaire féodal. »

Le repaire de Judex, « nouveau chevalier », est en effet naturellement un château, particularité que l’on retrouvera vingt ans plus tard avec Batman, qui opérera depuis les souterrains de son manoir familial. Afin de renforcer cet aspect, Louis Feuillade choisit pour mettre en scène cet élément de décor dans la version cinématographique des aventures de Judex, de tourner de très nombreux plans en extérieur, dans les ruines de Château-Gaillard, forteresse construite à la fin du XIIe siècle à une centaine de kilomètres de Paris par Richard Cœur de Lion. On l’aperçoit ainsi plusieurs fois dans divers épisodes, comme dans le premier (« L’Ombre mystérieuse ») ou encore plus dans le huitième (« Les Souterrains du château rouge ») à partir de 1’20’’.

Même dans le remake de 1934 des aventures de Judex, Arthur Bernède insiste pour que l’on tourne dans un château du Moyen Âge :

« Des “amis” ont filmé récemment à mon Château-Gaillard, aux environs de Paris, dans un site charmant ; il a donc fallu que je trouve autre chose pour remplacer le fabuleux Château Rouge du Judex d’avant-guerre. J’ai repéré un manoir féodal, dans le Midi, qui dégage vraiment du mystère… »

Le caractère médiévalisé de Judex, qui annonce là encore Batman, personnage rapidement surnommé le « Chevalier Noir » (« Dark Knight »), mérite que l’on y prête attention, d’autant qu’on la retrouve au même moment avec Zorro. Créé en 1919 par l’américain Johnston McCulley, ce héros, lui aussi issu d’une lignée aristocratique, compare, dès le premier roman qui lui est consacré (Le Fléau de Capistrano), sa lutte à une quête chevaleresque. D’ailleurs, lors de la sortie des films américains consacrés au « renard », la presse française ne peut s’empêcher de tracer des parallèles entre le justicier masqué et un paladin du Moyen Âge.

À propos du héros de Don X, fils de Zorro (1925) produit et joué par Douglas Fairbanks, un journaliste des Annales politiques et littéraires du 7 février 1926 note ainsi que « Zorro et lui triomphent de la calomnie, tuent tous ceux qui s’opposent à leur victoire, et le beau chevalier, en haut de la tour, montre à tous la gente et fibre demoiselle retrouvée ». Il est vrai que le protagoniste principal, comme Judex, cherche à se venger en opérant depuis les ruines… d’un château (voir le film ici, à partir de 14’30’’).

Mais le lien entre le justicier masqué et l’imagerie chevaleresque n’est pas une invention américaine. Dès le XIXe siècle, il apparaît dans des romans populaires en France. Ainsi, Ponson du Terrail, le créateur en 1857 du héros Rocambole, met en scène, dans son roman-feuilleton Les Chevaliers du Clair de Lune, quatre hommes de la haute société de l’époque qui décident de passer leur temps en luttant contre le crime. L’un d’entre eux, le baron Gontran de Neubourg, harangue ses compagnons en des termes qu’on peut lire dans les colonnes de La Patrie du 17 avril 1860 :

« Messieurs, dit enfin le baron Gontran de Neubourg, savez-vous que je me trouve fort mal à l’aise en mes habits étriqués, qui ressemblent si peu à la cuirasse de nos ancêtres, que j’étouffe en ce siècle d’argent et d’égoïsme où nous vivons, et que je regrette sincèrement la Table-Ronde et ses douze chevaliers ? […]

Hélas ! messieurs, continua le baron, que vous dirai-je ! le temps des chevaliers errants est passé. Si les paladins du Moyen Âge, les Renaud, les Olivier, les Roland revenaient en ce monde, ils verraient que la police correctionnelle s’est chargée de punir les méchants, et que les avocats ont la prétention de défendre la veuve et l’orphelin.

– Qu’en faut-il conclure ?

– Une simple chose : c’est que des gens comme nous, jeunes, riches, braves, de bonne race, qui, en un siècle moins ingrat, eussent fort bien utilisé leur intelligence, leur fortune, leur noblesse et leur bravoure, sont condamnés à perpétuité au whist à un louis la fiche, et à la promenade à cheval au Bois. […]

Nous sommes quatre, quatre amis, quatre hommes d’honneur, dont le seul crime est de s’ennuyer profondément ; je vous propose de fonder à nous quatre l’association des nouveaux chevaliers de la Table Ronde. Nous serons, en plein dix-neuvième siècle, de mystérieux redresseurs de torts, de pieux chevaliers de l’infortune, d’implacables ennemis de l’injustice. Cherchons une victime intéressante, un de ces êtres, homme ou femme, dépossédés, dépouillés, foulés aux pieds, et relevons-le. »

Au contraire la société bourgeoise triomphante, dont les valeurs seraient « l’argent et l’égoïsme », les membres de la vieille noblesse s’ennuient ici de ne pas trouver d’activité où ils pourraient accomplir, à l’image de leurs ancêtres, des exploits chevaleresques. Face à ce spleen qui évoque le « mal du siècle » cher aux auteurs romantiques, Ponson du Terrail, lui-même d’origine noble, propose qu’en guise de nouvelle guerre ses héros s’attellent à lutter contre le crime, sans évidemment chercher à en extirper les causes profondes. Car, comme le rappellera Umberto Eco dans un article publié dans son recueil De Superman au surhomme (1976 pour l’édition italienne), le justicier masqué est :

« Un personnage aux qualités exceptionnelles qui dévoile les injustices du monde et tente de les réparer par des actes de justice privée. Le prince Rodolphe et le comte de Monte-Cristo en sont les représentants types.

Le Surhomme de feuilleton prend conscience que le riche prévarique sur le dos du pauvre, que le pouvoir se fonde sur la fraude, mais il n’en devient pas pour autant un prophète de la lutte des classes, à l’image de Marx, et n’aspire donc pas à la subversion de l’ordre social. Simplement, il superpose sa propre justice à la justice commune, il détruit les méchants, récompense les bons et rétablit l’harmonie perdue.

En ce sens, le roman populaire démocratique n’est pas révolutionnaire, il est caritatif, consolant ses lecteurs par l’image d’une justice fabuleuse. »

Il faut également noter que l’investissement « chevaleresque » de la fonction de vengeur urbain et d’enquêteur n’est toutefois rendu possible que parce que, depuis le début du XIXe siècle, nombre d’auteurs considèrent le prolétariat des grandes métropoles industrielles en pleine expansion comme des populations barbares venues tout droit du Moyen Âge et promptes à vouloir détruire la civilisation bourgeoise. Ainsi Eugène Viollet-le-Duc, futur architecte de la reconstruction de Notre-Dame de Paris, dans une lettre écrite à son père le 30 juin 1848, alors qu’un soulèvement révolutionnaire vient d’être écrasé dans le sang à Paris, compare les insurgés, formés en grande partie d’ouvriers de la capitale, à des sauvages :

« Ce sont des invasions de barbares venant du dedans, la lutte ne finira que quand la civilisation aura repoussé jusqu’au dernier de ces monstres ou quand ils auront massé le dernier homme civilisé. »

Ici, pas plus que l’allusion aux « barbares », l’évocation du « monstre » n’a rien d’anodin et emprunte aussi aux lieux communs des discours des élites concernant le peuple, comme nous l’avons vu dans l’article consacré aux origines du Joker.

On retrouve ces métaphores médiévalistes au début du XXe siècle, quelques années avant la création de Judex, alors que le phénomène des Apaches (qu’évoque le récent numéro du podcast « Séries Noires  » de RetroNews) suscite la peur et nombre de fantasmes dans la presse. Le 13 septembre 1910, en page de Une du très populaire quotidien Le Matin, on peut ainsi lire dans un article signé Auguste Gervais, alors sénateur de la Seine, les propos suivants :

« Jusqu’ici on considérait qu’historiquement, la première opération importante qui établit l’œuvre de justice avait été l’abolition du droit barbare que les particuliers prétendaient avoir de se faire la guerre les uns aux autres, en leur propre nom et de leur propre autorité, pour assurer leur propre justice. Il paraît qu’on se trompait.

Il était réservé à l’aurore du vingtième siècle de voir rétablir par nos seigneurs les apaches les pratiques de la haute et basse justice féodale. Comme au bon temps de la barbarie, on voit les villes […] en proie à des batailles intestines, allumées par des animosités particulières et soutenues avec la fureur naturelle à des hommes qui ont, comme aux premiers âges, des mœurs féroces et des passions violentes. »

Ces propos, tenus par un élu de la République, sont autant de justifications pour décrire l’homme des classes supérieures comme un chevalier, seul capable d’affronter le crime qui n’aurait d’autre cause que la « barbarie » et la « monstruosité » des délinquants.

Avant même la parution des aventures de Judex, une telle idée est évoquée sur un ton léger, mais pas moins révélateur, dans les pages du journal illustré humoristique Le Pêle-mêle le 15 septembre 1907. On y voit le dessin d’un homme en armure médiévale arrêté par des policiers. Cet attirail, explique le texte, « lui avait paru être le seul moyen permis de se protéger des apaches ».

Immensément populaires en France, les aventures de Judex sont exportées aux États-Unis. Là, il est probable qu’elles aient inspiré en 1930 la création radiophonique de The Shadow (« L’ombre »), véritable proto-Batman, vêtu d’un costume similaire à celui du personnage de Bernède et Feuillade. D’ailleurs, comme l’ont remarqué Xavier Fournier et Jean-Michel Ferragatti, certaines traductions des comics mettant en scène The Shadow, notamment sous l’Occupation, ont été présentées en France comme des aventures de… Judex. C’est le cas par exemple pour le fascicule L’Ombre de Judex publié par les éditions Mondiales dans leur collection Les Belles aventures.

"L'Ombre de Judex", coll. Les Belles Aventures, 1947 - source : CreativeCommons
"L'Ombre de Judex", coll. Les Belles Aventures, 1947 - source : CreativeCommons

S’il est aujourd’hui impossible de savoir avec précision si les créateurs de The Shadow ou de Batman se sont directement inspirés de Judex, on ne peut que constater que tous ces personnages découlent d’un même archétype qui s’est progressivement construit dans la littérature feuilletonante du XIXe siècle, à un moment où les élites ont eu besoin, face au développement des villes, de se rassurer en créant une nouvelle chevalerie.

Ce n’est que durant les années 1970 que se réinventera une forme d’autocritique de ce modèle. À ce moment-là, les auteurs de comics, s’inspirant sans doute de Monte-Cristo, finiront par représenter Batman comme un être ambigu, hanté par le meurtre de ses parents et par sa soif de vengeance.

Pour en savoir plus :

William Blanc, Super-héros, une histoire politique, Paris, Libertalia, 2018

Umberto Eco, De Superman au surhomme, Paris, Livre de Poche, 1995 (1976)

Jean-Michel Ferragatti, L’Histoire des Super-Héros « Les Publications Américaines en France » (L’Âge d’Or 1939 - 1961), Marseille, éditions Neofelis, 2016

Xavier Fournier, Super-héros, une histoire française, Paris, Huginn & Muninn, 2014

Jean-Marc Lofficier (dir.), L’Ombre de Judex, Encino, Black Coat Press, 2013

Siegfried Würtz, Qui est le chevalier noir ? : Batman à travers les âges, Toulouse, Third éditions, 2019

William Blanc est historien, spécialiste du Moyen Âge et de ses réutilisations politiques. Il est notamment l'auteur de Le Roi Arthur, un mythe contemporain (2016), et de Super-héros, une histoire politique (2018), ouvrages publiés aux éditions Libertalia.