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Il y a un siècle : le scandale de « La Garçonne »

le par - modifié le 20/03/2022
le par - modifié le 20/03/2022

Lorsque le roman de Victor Margueritte, dépeignant une jeune femme émancipée s’adonnant aux plaisirs « masculins », paraît en librairie en 1922, les critiques sont unanimement positives. Mais quand le livre devient un best-seller, une foule de moralistes indignés se jette dessus.

En juillet 1922, plusieurs journaux publient cet encart aguicheur :

« Victor Margueritte, pour peindre ce type nouveau de la jeune fille trop émancipée, a dû inventer un terme nouveau : La Garçonne.

La Garçonne, comme son nom l’indique, veut mener la même vie que l’homme, connaître tous ses plaisirs, et frénétique créature emportée moins par ses sens que par une insatiable curiosité, partager tous ses vices.

Jamais l’illustre auteur de tant de chefs-d’œuvre n’a écrit une œuvre plus brûlante, plus violente. Jamais il n’a peint avec des couleurs plus crues et une plus grande sincérité la vie et ses turpitudes.

Mais quand vous aurez lu ce roman passionnant, captivant La Garçonne (Flammarion, éditeur, un volume, 7 francs), qui en bien des endroits vous scandalisera peut-être, vous vous apercevrez que de tant de bassesse se dégage une pure et exaltante beauté. »

« Mener la même vie que l’homme »… : le thème est dans l’air depuis la fin du XIXe siècle, mais il a pris, avec la guerre, une nouvelle acuité. Beaucoup de femmes ont occupé pendant le conflit des professions qui leur étaient jusque-là fermées, en même temps qu’elles se coupaient les cheveux et adoptaient au quotidien des vêtements moins contraignants. 

Sont-elles, pour autant, devenues des « garçonnes », ce terme que l’éditeur présente ici comme un néologisme, mais dont l’historienne Christine Bard repère l’émergence un peu plus tôt ? Rien n’est moins sûr : après-guerre, la plupart des femmes ont été sommées de retourner à des occupations censément plus conformes à leur genre, la législation contre l’avortement et la contraception a été renforcée, le suffrage féminin, voté par la Chambre en 1919, a été refusé par le Sénat… Elles ne sont pas nombreuses, celles qui peuvent « vivre leur vie » en toute liberté et goûter aux plaisirs interdits de la drogues ou du libertinage, à l’instar de Monique Lerbier, la « garçonne » du roman…

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L’éditeur n’a donc pas tort de flairer un possible scandale. Pour l’heure, le roman est plutôt bien accueilli par la presse. Il faut dire que son auteur, Victor Margueritte, est une figure estimée des lettres françaises, fort d’une œuvre entamée en 1896 en collaboration avec son frère Paul puis en son nom propre à partir de 1907 – la mort de son aîné, en 1918, lui laissant de facto la vedette. 

Habitué des gros tirages, Victor Margueritte est un écrivain progressiste, qui se réclame d’Émile Zola, et défend l’émancipation de la femme. Nombre de ses ouvrages, romans ou essais, ont déjà abordé des enjeux féministes, notamment Prostituées (1907) qui narrait l’histoire tragique de deux jeunes provinciales modestes montées à Paris et qui, séduites puis rejetées par leurs employeurs, finissaient, l’une dans la prostitution de rue, l’autre dans la grande courtisanerie.

En quoi cette garçonne de 1922 était-elle potentiellement plus subversive que quantité d’héroïnes de de romans mettant en scène « la fin des oies blanches » (Les demi-vierges, de Marcel Prévost, en 1894) ou des coucheries de femmes du monde (Les Don Juanes, du même Marcel Prévost, en 1922) ? Loin de prôner le libertinage, l’intrigue relevait plutôt du genre « édifiant », comme le suggère ce résumé de L’Ère nouvelle :

« Monique aime Lucien Vigneret. Sa droiture naturelle et l’enseignement de la tante Sylvestre en ont fait un être sain, loyal, et qui va vers le mariage encore pur quoique très émancipé en apparence. Elle se donne à son fiancé quelques jours avant les cérémonies officielles, tant sa confiance est grande.

Elle est affreusement désillusionnée en surprenant Lucien Vigneret un soir qu’il soupe en cabinet particulier avec une vieille maîtresse qu’il ne se décide pas à lâcher.

Il se produit alors, dans l’âme de la jeune fille, un écroulement sans nom (…) Désemparée, meurtrie, abandonnée volontaire, ‘la Garçonne’ se met courageusement au travail comme un homme et cherche son plaisir dans la noce quotidienne, comme un homme.

Sa course vers la volupté n’est qu’hallucination et désenchantement. » 

« Femme libérée », certes, mais d’abord jeune fiancée trahie, Monique Lerbier va fonder avec succès une maison de décoration d’intérieur qui lui assure l’indépendance matérielle, tout en explorant sans joie les vices et les plaisirs du Paris des Années folles : virées jusqu’à l’aube dans les dancings, coucheries désabusées, liaison saphique, cocaïne et opium, auquel elle est bientôt accro... La fin du livre ménage cependant une lueur d’espoir : 

« Loin de ce monde qui causa sa déchéance première et qui continue sa danse macabre, Monique trouve enfin Blanchet, un être simple, droit et bon, qui lui ouvre les bras et où elle se blottit comme dans un asile et dans un reposoir (…). 

Et Victor Margueritte conclut en disant : ‘Excusons Monique !’ » 

La « morale de l’histoire » permet ainsi aux journaux de gauche de faire de Margueritte le pourfendeur des turpitudes de la bourgeoisie, car le mariage « arrangé » de son héroïne reposait sur des tripatouillages d’argent entre son père et son fiancé. Beaucoup d’entre eux reproduisent les « bonnes feuilles » du roman, accompagnées de commentaires plus ou moins élogieux. 

C’est, pour Comœdia du 16 juillet, « un livre qui marquera de son empreinte la période littéraire actuelle », tandis que Le Figaro du même jour souligne les intentions morales de l’auteur : 

« Victor Margueritte en campant avec autant de hardiesse que de puissance son héroïne a voulu, semble-t-il, nettement préciser ce point, et marquer qu’il n’intentait pas un procès à la morale actuelle mais seulement au relâchement présent de l’ordre social. » 

Le Petit Journal du 25 juillet remarque dans le cadre d’une interview du romancier :

« Il y a là de la vie chaude et crue et perverse ; mais de la vie quand même. Ils ne sont pas légion, les livres dont on peut écrire cela aujourd’hui. »

Quant au Temps, peu suspect d’esprit grivois, il n’hésite pas à placer le roman sous les auspices de Léon Blum qui, en 1907, dans l’audacieux essai Du mariage, invitait à une révolution des mœurs sexuelles : 

« La Garçonne, de M. Victor Margueritte, est un roman à thèse, mais certes aussi peu rébarbatif que possible (…)

Pour mieux flétrir les mauvaises mœurs, M. Victor Margueritte les dépeint avec les audaces d’un satiriste latin, qui font paraître timides celles de nos romanciers naturalistes ordinaires (…) . 

M. Victor Margueritte rapporte tout, actes et paroles, et ne recule devant rien. Il prétend démontrer suivant une idée lancée par Léon Blum que les jeunes filles devraient elles aussi, avant le mariage, mener quelque temps la vie de garçon. Celle que mène la Monique Lerbier de M. Victor Margueritte est telle qu’il nous semble étonnant qu’elle trouve ensuite à se marier. Normalement, elle aurait beaucoup plus de chances de finir dans le ruisseau. Mais toutes réserves faites, le roman n’en est pas moins attachant et il aura sans nul doute un gros succès. »

De fait, le succès commercial fut d’emblée au rendez-vous : le 24 juillet, soit moins de deux semaines après la sortie du livre, Flammarion annonçait le 20e mille ! Et jusqu’au début de 1923, les encarts triomphants de l’éditeur scandent la vertigineuse ascension de La Garçonne : 30e mille le 3 août, 70 000e mille le 25 août, 100e mille le 12 septembre, 150 000e mille à la fin du mois d’octobre, 180e mille en décembre...  La notoriété de l’auteur et le soufre de l’intrigue expliquent ce succès, mais aussi, à partir de septembre, l’effet de scandale qui monte.

Jusque-là, les journaux les plus conservateurs avaient plutôt choisi d’ignorer ce livre « de gauche », guère différent de la production naturaliste qui, depuis les Goncourt et Zola, s’employait à peindre la société sous son jour le plus réaliste et le plus cru. Mais comme le souligne l’éditorialiste de L’Action Française le 11 septembre 1922 : « Quand son bouquin parut, on avait le devoir de n’en pas souffler mot. À présent que le tirage monte, il faut dénoncer le scandale ». L’organe royaliste a trouvé en Victor Margueritte et sa « garçonne » une cible idéale pour dénoncer la supposée décadence de l’après-guerre, et exalter en contrepoint les valeurs traditionnelles, dont la différence-des-sexes est un des piliers fondamentaux : 

« Il pense que la femme est l’égale de l’homme. Question oiseuse, question saugrenue. Le vrai est qu’il y a, d’un sexe à l’autre, des diversités de nature, d’âme, et pour finir de destin. Il est absurde de vouloir les affecter du signe plus, du signe moins ou du signe égal. (…)

Un romancier qui ment, qui peint le monde comme une idylle, vous le méprisez. Celui qui subrepticement, dans une thèse sociale et morale, ajoute aux couleurs de la vie, un fard provocateur, qu’en direz-vous ? Ce mercanti s’appelle Victor Margueritte. »

C’est bien le succès du livre, plus encore que son contenu, qui dérange. Car cette visibilité littéraire de la garçonne risquerait, selon les éditorialistes bien-pensants, de « contaminer » les parties saines de la société – notamment les jeunes filles. Beaucoup dénoncent ainsi la duplicité de Margueritte qui, sous couvert d’œuvre sociale, se complaît en tableaux lascifs. Ainsi, pour le Journal des débats politiques et littéraires du 13 septembre :

« La Garçonne possède une vertu d’avilissement que je n’ai encore rencontré dans aucun livre. Le plus comique, c’est de voir toute cette pornographie, soigneusement filée, détaillée et nuancée se donner pour moralisatrice et contemptrice des mœurs de la société. (…) 

Ici, nous avons une encyclopédie du dévergondage, avec la manière de s’en servir, mais mise au service de toutes les sottises laïco-sociales qui circulent dans le monde soi-disant avancé. »

Margueritte doit aussi essuyer, de manière plus inconfortable, des critiques venues de la gauche et de l’extrême gauche, tout particulièrement de L’Humanité, désormais affilié à la toute jeune Section Française de l’Internationale Communiste. Si le journal pouvait évoquer, le 15 juillet un roman retraçant « avec vivacité » les inéluctables évolutions de la condition féminine, c’est un article au vitriol que livre, le 18 septembre, Louise Bodin, militante féministe et membre du comité directeur du parti. Admiratrice du Victor Margueritte de Prostituée, elle ne voit plus dans La Garçonne qu’un récit graveleux à visée commerciale, et dénonce, dans le personnage de Monique, une invention grotesque, déconnecté des enjeux concrets de la lutte féministe :

« Alors, c’est cela, pour messieurs les littérateurs, l’affranchissement sexuel de la femme ! Sous prétexte que nous désirons la disparition de tant d’injustices qui accablent la femme dans le domaine sexuel, sous prétexte que nous voulons pour elle plus de liberté, plus d’indépendance (…) on nous montre une détraquée qui mène la vie de garçon comme la grande majorité des hommes ne l’a jamais menée (…) ».

La chroniqueuse dénonce également la représentation irréaliste du monde du travail, Monique connaissant un succès immédiat comme décoratrice, alors qu’elle n’a reçu aucune formation. La Garçonne ne serait donc qu’une chimère, forgée par un cerveau masculin et… bourgeois.

Plus libertaire, Jean Galtier-Boissière n’est pas loin de partager, dans le Crapouillot du 1er octobre, les mêmes vues que l’organe communiste

« Ce livre serait, selon les dires [de l’auteur], ‘un livre de gauche’, lancé contre l’hypocrisie d’une morale périmée, une œuvre courageuse et saine, quasiment révolutionnaire.

Grâce vous soit rendue, Monsieur Victor Margueritte, de me permettre ainsi d’écrire que nous recommençons à être quelques-uns à l’extrême gauche qui en avons assez de voir assimiler l’idéal révolutionnaire, austère et terrible, à je ne sais quelle anarchie jouisseuse et sentimentale. »

Le vent a donc tourné pour La Garçonne, qui de roman « audacieux » et « salutaire » est devenu, à l’automne, le défouloir d’une partie de l’opinion, qui vit mal les bouleversements de l’après-guerre. 

Le 29 octobre, un article du Figaro, rédigé par l’écrivain nationaliste Marcel Boulenger et titré « L’honneur d’écrire », enfonce le clou, en accusant le père de La Garçonne de propager une image désastreuse de la littérature française à l’étranger :

« Résultat : la diffusion des œuvres françaises diminue chaque jour. Le poison fait tort au bon vin (…). Quand on a l’honneur d’écrire, il faut en accepter aussi tous les devoirs. »

Cette fois, Margueritte réagit par une lettre indignée. Invoquant ses trente-cinq livres « dont le seul but est l’amélioration sociale », il se place sous l’autorité d’une longue tradition d’écrivains arc-boutés contre la morale bien-pensante, à commencer par Balzac, Flaubert, Zola, ses maîtres en littérature : 

« Véritable tradition de notre littérature qui, jamais, ne recula devant la franchise des mots, fussent-ils les plus crus, et des idées fussent-elles en apparence les plus subversives.

Ceux que choque la vivacité de mes peintures ne se rappelleraient-ils pas qu’elle fut celle de nos classiques et qu’elle est celle de nos contemporains, de Rabelais à Léon Daudet, en passant par Brantôme, La Fontaine, Voltaire et Diderot. Oublient-ils qu’au XIXe siècle, on poursuivait Flaubert, Baudelaire, Richepin, et de quelle réprobation l’hypocrisie scandalisée accueillit en même temps que mon maître Zola, un Mirbeau, un Mendès, pour ne parler que des morts ? 

C’est aujourd’hui le même concert qui recommence. On se voile la face devant quelques pages de mon livre : pour n’en pas voir trois cents qui sont de morale et de psychologie pures. » 

On aura noté l’allusion à Léon Daudet, le redouté et redoutable éditorialiste de L’Action française, auteur, lui aussi, d’ouvrages pas toujours édifiants. Et c’est précisément pour se démarquer de la « littérature de caniveau » qu’incarne désormais Margueritte, que Daudet décide, quelques jours plus tard, de mettre au pilon l’un de ses propres romans, L’Entremetteuse, fait unique dans les annales de la littérature.

Désormais bien seul sur le banc des accusés, Victor Margueritte doit encore affronter de nouvelles menaces : c’est d’abord la romancière Marie Laparcerie, qui, en novembre, l’accuse d’avoir plagié son roman Les Amants de Rosine, femme honnête, sorti au même moment chez le même éditeur, Flammarion. Dans Comœdia du 23 novembre, Margueritte répond avec hauteur : 

« Aussi bien suffit-il déjà au premier venu de confronter les deux romans pour se rendre compte qu’ils n’ont entre eux aucun rapport, et qu’avec ce procès en plagiat, Mme Laparcerie cherche pour son livre un éclat dont je ne suis pas responsable qu’il manque. »

La Presse traite la démarche de l’écrivaine avec humour :

« Il me sera bien permis de constater qu’autrefois, les écrivains n’étaient point si pointilleux sur la propriété de leurs intrigues (…).

Au surplus, la jeune fille et la jeune femme émancipée ont été mises en scène sur le théâtre ou dans les romans, environ deux mille neuf cent trente-six fois et l’un de nos brillants critiques dramatiques fut, je crois, trop indulgent l’autre jour en déclarant que ce type était neuf vers l’an 1895. » 

C’était rappeler que le thème n’était pas si neuf. Mais Margueritte est aussi commandeur de la Légion d’honneur, ce qui n’est pas forcément compatible avec les formes les plus hardies de la littérature. Prenant ombrage des remous suscités par La Garçonne, le Conseil de l’Ordre convoque Margueritte pour explications (voir Le Matin du 21 décembre). 

Les choses en seraient-elles restées là si l’écrivain avait accepté de plaider sa bonne foi devant la digne institution, en l’espèce représentée par un ancien ambassadeur, M. Dumaine, le directeur du Musée social, M. Risler, et l’ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats, M. Cartier ? Ces messieurs interviennent à la suite de plaintes très officielles, celles de la Ligue des Pères de famille, dirigée par le Gal de Castelnau, et d’associations d’anciens combattants, qui supportent mal de voir « la cravate » arborée par un « pornographe » ayant insulté la jeune fille française et terni l’image internationale de la France. 

Margueritte met de l’huile sur le feu en refusant d’honorer la convocation et en se drapant dans la posture de l’artiste victime d’un moralisme étroit.

Cette fois, c’est une levée de boucliers médiatiques presque générale. Si la presse réactionnaire tient son rôle en exigeant la radiation, beaucoup de journaux à l’origine bienveillants ou indifférents manifestent leur désaccord avec le système de défense de l’écrivain. « Trop de nuances séparent le cas d’un Flaubert et de celui de M. Margueritte », observe Le Gaulois, du 22 décembre.

« Et d’abord, ce n’est pas devant un tribunal, que M. Margueritte est appelé. 

Il ne s’agit ni de le condamner à une amende, ni de l’emprisonner, ni de rien de tel, mais de savoir s’il a ou s’il n’a pas forfait à des règles qui doivent servir de guide à quiconque porte une croix, qui est le symbole de l’honneur à la France. » 

À l’autre bout du spectre politique, L’Humanité use quasiment des mêmes arguments :

« Toute licence à l’artiste, c’est entendu. Quant à l’homme qui, de l’obscénité, fait une industrie, nous ne l’autorisons pas à se couvrir du masque de l’art. Nous lui dénions le droit de parler de Maupassant, de Zola, de Mirbeau, à propos de son commerce. » 

Le journal de centre-gauche L’Œuvre, hostile depuis le début à Margueritte, renchérit par la plume de son éditorialiste Gustave Théry 

« Il ne s’agit pas de ‘morale’. Du moins, en ce qui nous concerne, nous n’aspirons pas plus à recueillir la succession du ‘’ que celle du ‘Père Fouettard’.

Non, je l’ai déjà dit – mais il faut se répéter souvent quand on est journaliste – il ne s’agit ici que d’hygiène, de salubrité publique, de voirie. Je montre un tas d’ordure dans la rue et je demande : ‘Où est le balayeur ? Où est le balai ?’

C’est tout. »

Peu nombreux sont les derniers soutiens de Margueritte. L’Ère nouvelle, « organe de l’entente des gauches », publie certes, le 23 décembre, une « Lettre ouverte à la Légion d’honneur » par « l’illustre maître Anatole France », qui s’achève par un vibrant plaidoyer : « Craignez de censurer le talent ! ». 

Mais l’intervention du maître fait l’effet d’une goutte d’eau sur un incendie. Le 31 décembre, la commission vote la radiation à l’unanimité. Elle est ratifiée le lendemain par le président de la République, Alexandre Millerand. Résigné, Margueritte renonce à se pourvoir devant le Conseil d’État, et se contente d’un baroud d’honneur en forme de nouvelle lettre publique : 

« Messieurs, je vous remercie du surcroît d’honneur que me confère, après le jugement sublime d’Anatole France, la vindicte dont je suis l’objet. Voilà tous les écrivains légionnaires soumis au sabre ou à la férule.

On m’accuse de desservir notre pays à l’étranger, en calomniant la femme française. Alors que toute mon œuvre et l’héroïne même de la dernière, jusqu’en ses erreurs désespérées, n’a fait qu’en démontrer la foncière vertu. » 

Plus douloureuse pour lui fut, peut-être, la dérobade de la Société des gens de lettres, dont il était l’un des présidents honoraires. Le 8 janvier, après deux heures de débat houleux, elle faisait savoir qu’elle ne volerait pas au secours du romancier déchu : sa liberté d’écrire n’était pas en cause, et la Société devait avant tout veiller à ses intérêts moraux et matériels. Margueritte n’eut d’autre choix que d’en démissionner.

« L’affaire » avait indiscutablement entamé le prestige et la carrière d’un écrivain qui, autant que la succès littéraire, briguait le statut de notable des lettres. Et Jean Galtier-Boissière d’ironiser, dans Le Crapouillot du 16 janvier : 

« Que reste-t-il donc au malheureux Totor en cette fâcheuse conjoncture ? 

– Il lui reste les trois cent mille francs que lui rapportera cette année son mauvais livre et sa mauvaise action. Soyons sûrs que ce bon apôtre se contentera de ce baume en francs-papier. »

De fait, le scandale n’empêcha nullement « Totor » de continuer à publier – près d’une vingtaine d’essais et de romans entre 1922 et sa mort, en 1942, dont deux suites à La Garçonne : Le Compagnon, en 1923, et Le Couple, en 1924, l’ensemble formant rétrospectivement la trilogie « La Femme en chemin ». 

Le premier tome avait battu tous les records, avec plus d’un million d’exemplaires vendus en 1929 – l’historienne Anne-Marie Sohn a pu calculer que près d’un quart de la population française adulte l’avait lu ! Quoique interdit dans certains pays – en Angleterre dès le 29 janvier 1923, avant même sa traduction en anglais… – il devint un best-seller international et fit l’objet de plusieurs adaptations au théâtre et au cinéma.

Dès février 1923, l’émotion était d’ailleurs retombée. Choquante en 1922, la femme « émancipée » fut peu à peu digérée par les mœurs, du moins dans le domaine des apparences, cheveux courts et robe au genou. Pour le reste, le chemin de l’indépendance et de l’égalité restait un long parcours de combattante…

Pour en savoir plus :

Bard Christine, Les garçonnes, modes et fantasmes des années folles, Paris, Flammarion, 1998.

Margueritte Victor, La Garçonne, Paris, Flammarion, 1922 ; réédition Paris, Payot & Rivages, 2013, avec une préface de Yannick Ripa.

Sohn Anne-Marie, « "La Garçonne" face à l'opinion publique: type littéraire ou type social des années 20 ? », Le Mouvement social , juil.-sept. 1972, n° 80, p. 3-27.

Emmanuelle Retaillaud est historienne, spécialiste de l'histoire de l'homosexualité, de la mode et des « marges ». Elle enseigne à Sciences Po Lyon.