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Mireille Havet, fantôme littéraire des Années folles

le par - modifié le 16/05/2022
le par - modifié le 16/05/2022

Étoile filante des lettres parisiennes des années vingt, proche de Cocteau, fêtarde flamboyante, toxicomane et chroniqueuse géniale de sa propre déchéance, Mireille Havet fut la quintessence de « l’artiste » maudite et oubliée – avant d’être redécouverte au début des années 2000.

Jusqu’en 2003, son nom n’était connu que d’une poignée d’intimes : née en 1898, morte le 21 mars 1932, à l’âge de 33 ans, Mireille Havet n’a pas eu le temps d’imprimer sa marque dans l’histoire de la littérature, malgré des dons littéraires évidents et précocement reconnus. Il a fallu la découverte presque fortuite de son journal intime, en 1994, et sa publication par l’éditrice Claire Paulhan, à partir de 2003, pour que l’écrivaine oubliée sorte de l’ombre.

Une plongée dans la presse de l’entre-deux-guerres montre qu’elle n’avait pas été ignorée de son vivant, sans toutefois connaître le glorieux destin dont son ami Jean Cocteau rêvait pour elle : « Une fille comme toi devrait occuper la première place. »

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RetroNews | la Revue n°3

Au sommaire : un autre regard sur les explorations, l'âge d'or du cinéma populaire, et un retour sur la construction du roman national.

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En décembre 1917, les journaux annoncent discrètement la publication d’un petit volume illustré aux éditions Crès, La Maison dans l’œil du chat. L’Intransigeant du 23 décembre 1917 lui consacre un bref mais élogieux entrefilet :

« Colette nous en avertit dans la préface : ce sont des histoires et des dessins pour enfants. Pourtant, le livre nous a beaucoup plu : c’est peut-être que nous sommes, comme la jeune Mlle Mireille Havet, restés des enfants très littéraires.

Il y a ici et là un jeune étonnement où le monde entier se reflète : vision charmante. »

Mireille Havet vient alors de fêter ses 19 ans, et le parrainage de la déjà illustre Colette est évidemment flatteur. Elle est la fille cadette d’un peintre de petite renommée, Henri Havet, et d’une mère issue de la bonne bourgeoisie nantaise, Léontine Cornillier. La famille est cultivée, mi-bourgeoise, mi-bohème, a des relations dans les milieux littéraires et artistiques, mais peine à joindre les deux bouts, surtout après le suicide du père, en 1913, terrassé par des crises de folie qui l’avaient mené à l’asile de Ville-Évrard.

Très jeune, Mireille Havet a subjugué ses proches par sa précocité intellectuelle et ses talents d’écriture, bien qu’elle n’ait bénéficié que d’une scolarité en pointillé. Grâce aux relations de ses parents, elle fréquente le brillant salon du diplomate Philippe Berthelot et de sa femme Hélène. Elle séduit le poète Paul Fort, puis intéresse Guillaume Apollinaire, féru d’art « naïf », qui s’entiche de sa prose poétique, reflet de sa vie quotidienne.

La Maison dans l’œil du chat rassemble ainsi des petits contes et poèmes que la jeune fille a écrits entre 1913 et 1916, certains déjà parus, en juin 1914, dans la prestigieuse revue d’Apollinaire Les Soirs de Paris. Fin 1917, Mireille Havet fait donc figure de « jeune espoir des lettres », même si ces textes de jeunesse ne donnent pas toute la mesure d’un style lyrique et fiévreux qu’elle déploie plutôt dans le secret de son journal intime, entamé en 1913. Dans l’ensemble élogieuse, la critique exprime parfois quelques réserves, ainsi Rachilde, dans le Mercure de France du 16 janvier 1918 :

« La Maison dans l’œil du chat, par Mireille Havet : on voit des choses, mais on ne les regarde pas. Elles vous sont entrées quand vous étiez sortis.

De sorte qu’on reste simple, sans tirer parti de rien, ce qui est tout de suite du sale arrivisme. »

Le charme enfantin des textes de la Maison dans l’œil du chat est à vrai dire en trompe-l’œil, car durant cette année charnière 1917-1918, leur auteure a connu une mue spectaculaire : pendant la guerre, elle a découvert et assumé son attirance pour les femmes, s’est liée avec la bande un peu mondaine de Jean Cocteau, s’est coupé les cheveux, à l’instar de Colette ou de Gabrielle Chanel, qu’elle côtoiera brièvement.

À la signature de l’armistice, c’est une jeune « invertie » au look légèrement androgyne, noctambule et séductrice, tâtant parfois de l’opium et de la cocaïne avec ses amis de « noce ». Si son journal est alors, et restera toute sa vie, destiné à sa seule intimité, il montre une personnalité à la fois flamboyante et fragile, animée d’une soif d’absolu entravée par un terreau familial dépressif, de récurrents problèmes d’argent, et bien vite, des signes d’addiction – insensiblement, elle est passée de l’opium à la morphine puis à l’héroïne.

De ces déchirements intimes, la presse ignore tout, et jusqu’au milieu des années vingt, donne plutôt à voir une jeune écrivaine à la page et à succès. Le 18 février 1919, Le Temps annonce ainsi :

« Mlle Mireille Havet va publier un poème simultanéiste : L’Arc en ciel ou les poèmes du voyage.

Ce sont des vers libres, destinés à être entendus plutôt que lus, et qui prétendent exprimer plusieurs impressions à la fois. Nous avons assisté à la première réalisation de cette tentative où, par endroits, deux ou trois récitants déclament leur partie en même temps, comme font les chœurs dans les ouvrages lyriques.

Mais il manque la musique et l’on n’entend pas les paroles (…). Le simultanéisme est un art difficile. »

Le poème s’appelle en réalité Le Départ, et il a été lu, quelques jours plus tôt, dans le salon de la salonnière lesbienne Natalie Barney, consacrant Mireille comme la jeune poétesse « dont on parle ». L’œuvre doit d’ailleurs s’insérer dans un nouveau recueil de textes aux Éditions de la Sirène, préfacé, cette fois, par Anna de Noailles. Toutefois, pour une raison inconnue, le manuscrit restera bloqué sur le bureau de l’éditeur, comme elle s’en plaint dans un article de L’Intransigeant du 2 juin 1921, consacré à la « crise de la librairie » :

« L’Arc-en-ciel ou les poèmes du Voyage sont à La Sirène depuis deux ans. L’éditeur m’avait tellement pressée pour la remise du manuscrit que j’avais moi-même supplié Mme de Noailles de me donner au plus vite la préface qu’elle m’avait promise pour ce livre (…).

Depuis, j’attends les épreuves. Il est vrai qu’étant absente de Paris, je tombe dans un oubli fatal (…). On est si las d’attendre que les éditeurs, qui sont sans doute les pires ennemis des poètes, auront bientôt raison de nous. »

La presse publie quelques-uns de ses textes – ainsi un conte intitulé « L’Aventure », dans L’Intransigeant du 26 mars 1921, ou encore, « Deux chansons de Bretagne », dans L’Écho de Paris du 12 octobre 1922. À propos de ces dernières, le critique Gérard Bauer n’hésite pas à écrire :

« Une sensibilité aiguë et rare, un lyrisme intime et profond, des images d’un surprenant bonheur caractérisent ces vers, pour lesquels la comtesse de Noailles a écrit une préface que tous les jeunes poètes envieront. »

C’est toutefois la publication de son premier roman, Carnaval, d’abord dans la collection des « Œuvres libres » en novembre 1922, puis en volume indépendant, en septembre 1923, chez Albin Michel, qui la place au centre des intérêts. « Ceux qui connaissent Carnaval assurent que ce roman, plein d’originalité et de poésie, marquera pour la carrière de cet écrivain de vingt-deux » annonçait, avec un peu d’avance, L’Écho de Paris du 2 février 1922 – Mireille a en réalité 23 ans à cette date.

L’intrigue transpose la liaison mouvementée qu’elle a entretenue, en 1919, avec une femme mariée, mondaine et fantasque, la comtesse Madeleine de Limur, qui lui a fait subir toutes les affres de la passion amoureuse. La jeune écrivaine en est ressortie brisée, mais a trouvé dans l’écriture tranchante de ce mince et incisif roman le parfait exutoire à son spleen. Moins échevelé que son journal, mais plus moderniste que ses poèmes, il déroule un récit aussi mélancolique qu’élégant, aux rythmes syncopés.

L’Intransigeant du 24 septembre 1923 en résume ainsi la trame :

« Germaine fait souffrir deux hommes avec une extraordinaire inconscience. Elle quitte Daniel, l’adolescent qui l’aime tant, pour aller rejoindre son mari à Venise.

Ensuite, elle lui reviendra, mais il aura changé : il sera devenu presque pareil à elle. Elle mourra. »

Dans le roman, Mireille est devenue, on l’a compris, « Daniel », au masculin : manière d’éviter la peinture encore choquante d’un couple ouvertement lesbien – deux de ses auteurs fétiches, Oscar Wilde et Marcel Proust, avaient déjà eu recours au même stratagème, le premier dans Le Portrait de Dorian Gray, le second avec l’Albertine d’À la recherche du temps perdu, alors en cours de publication ; mais manière, aussi, de revendiquer implicitement cette androgynie qu’à la manière de beaucoup de lesbiennes artistes de la période, elle considérait comme sa véritable identité de genre.

Si la presse commenta peu cette transposition, soit par ignorance, soit par pudeur, elle fut presque unanime à voir dans la romance de Germaine et de Daniel un premier roman fort prometteur. Ainsi, pour Henri de Régnier, dans Le Figaro du 20 novembre 1923 :

« Cet amour variable, subtil, naïf, de deux êtres très jeunes, Mlle Mireille Havet en a analysé les mouvements, les détours, les caprices, avec une vive et charmante jeunesse de talent et une verve incisive et plaisante.

Il y a dans son livre de la finesse et de la finesse qui ne va pas sans profondeur à cause de la parfaite sincérité de l’observation et de la jolie franchise de notation. »

André Chaumeix, dans Le Gaulois du 3 novembre, partage cet avis :

« Carnaval est un récit bref, tout en raccourcis, qu’anime un souffle véhément, une sorte de mystérieuse révolte. C’est avant tout le roman d’un poète. »

Léopold Lacour, dans Comoedia du 3 novembre 1923, n’hésitait pas de son côté à faire de la jeune écrivaine une digne héritière de Colette, comparaison qui revient sous de nombreuses plumes :

« Mlle Mireille Havet, dont c’est je crois le premier roman, me paraît appartenir à la même lignée que celle qui nous a donné Colette.

C’est un beau compliment que je lui fais là. L’avenir montera qu’il était véridique autant que sincère. »

Quant à L’Intransigeant du 24 septembre 1923, il estimait que Mireille Havet avait réinventé La Parisienne d’Henri Becques, « version 1923 ». Plusieurs journaux, dont Comoedia du 27 octobre 1923, en reproduisent les « bonnes feuilles ». Le livre est un temps sur la liste du Goncourt et du Femina. Mireille Havet se voyait ainsi associée à une brillante cohorte générationnelle, comme le soulignait encore André Chaumeix dans Le Gaulois du 15 décembre :

« Les livres nouveaux ne manquent pas. Que l’on songe d’abord que des écrivains comme Pierre Mac Orlan (…), Alexandre Arnoux, François Mauriac (…), Valéry Larbaud, René Bizet, Georges Imann, Jean Cocteau ou Mireille Havet – si l’on veut des œuvres d’écrivains jeunes, et combien d’autres, n’ont jamais été couronnées. »

Malgré ce vrai succès, la tristesse sous-jacente à Carnaval n’était pas une posture : en cette fin d’année 1923, alors âgée de 25 ans, Mireille Havet avait bel et bien le sentiment que sa vie partait à vau-l’eau. Après les tumultes de la liaison avec Madeleine, elle avait pourtant connu un bonheur plus paisible avec une douce et belle jeune femme, Marcelle, veuve de l’aviateur Roland Garros. Mais dans le secret de son journal, elle se disait victime de ses inlassables démons, drogues, « coucheries », infidélités, paresse littéraire...

En février 1923, sa mère était morte, la laissant orpheline, sans ressources régulières, avec pour seule famille proche sa sœur aînée Christiane, elle-même mère célibataire en difficulté, avec qui elle entretenait des rapports aigres-doux.

Ce premier roman devait rester son second et dernier ouvrage publié. Dans les années qui suivent, le nom de Mireille Havet affleure encore, de temps à autre, à la surface des périodiques : ainsi lorsqu’elle retrace avec brio, dans Le Gaulois du 16 août 1924, un voyage en Sicile, en réponse à Maurice Maeterlinck. Mais en juin 1926, lorsque le projecteur médiatique se braque de nouveau sur elle, c’est pour une prestation plus sombre. Dans la pièce qu’il vient d’écrire et de mettre en scène au théâtre des Arts, transposition moderne du mythe d’Orphée, Jean Cocteau a en effet embauché sa jeune amie pour un rôle difficile, celui de la Mort, que Louis Laloy évoque dans L’Ère nouvelle du 18  juin 1926 :

« Quand Eurydice doit mourir, on voit descendre du miroir, le plus naturellement du monde, une jeune femme en robe de bal, enveloppée d’un manteau de fourrure qui ferait envie aux perceurs de muraille : c’est la Mort (…).

Aidée de ses deux assistants en blouses d’internes, Agrael et Raphael, qu’elle dirige avec des mots brefs, elle dispose ses appareils de chirurgie qui reluisent, les met en marche, vérifie les tensions, et l’opération est bientôt faite. »

Dans une interview à L’Intransigeant, Jean Cocteau a souligné :

« Mireille Havet débute sur les planches, je lui ai confié une scène difficile entre toutes. »

Cette inexpérience n’empêcha pas les louanges. Pour Comoedia du 17 juin, « Mlle Mireille Havet a tenu le rôle de la Mort d’une façon remarquable et dans le style même de l’œuvre ». Pour La Presse du 18 juin, « Mlle Mireille Havet représente une mort électrique, d’une allure si dégagée, si bien reflétée, que sa présence et ses agissements s’emboîtent dans l’action de la manière la plus aisée, sans rien de factice ». Pour L’Ère nouvelle du même jour :

« Mlle Mireille Havet, dont je ne connaissais jusqu’ici que le talent littéraire, a prêté à ce personnage une sécheresse de grâce à peine féminine, à peine humaine, une adresse expérimentée et une autorité tranchante qui glacent le sang dans les veines.

C’est donc ainsi qu’on meurt ? »

Si les critiques avaient pu consulter le journal de l’apprentie actrice, ils auraient mieux discerné la tragique source de ce singulier talent. Mireille vit en effet au même moment une liaison tout aussi tourmentée que les précédentes avec la femme d’un banquier, Rose Bénard, qui l’adule mais supporte de moins en moins bien ses sautes d’humeur et sa dépendance aux opiacés – au point qu’il faut, certains soirs, la remplacer sur scène par une doublure.

Malgré la qualité de sa prestation, elle affirme avoir détesté l’expérience des planches. C’est surtout qu’elle n’a plus la force d’entreprendre quoi que ce soit : deux de ses œuvres en cours, Rencontres d’après minuit et Jeunesse perdue, ne seront jamais achevées ni publiées, avant d’être perdues.

De 1926 à 1932, sa vie n’est plus qu’une interminable dégringolade, à peine ralentie par quelques phases de rémission – deux ou trois amourettes, un voyage à New York, début 1929, qui, pense-t-elle, la remettra en selle… Malgré plusieurs cures de désintoxication, financées par ses riches amis, elle échoue à s’affranchir de la drogue et voit sa santé se délabrer toujours plus. La partie retrouvée de son journal s’interrompt en octobre 1929, sans qu’on sache s’il a connu une suite.

On sait en revanche, par quelques lettres et témoignages, qu’elle a vécu ses dernières années de la charité de ses proches, peut-être aussi de la prostitution intermittente. Ces déplorables conditions de vie ont très certainement contribué à faciliter le travail de la tuberculose, dont elle devait devenir la victime.

Le 27 mars 1932, les journaux annoncent son décès, survenu une semaine plus tôt :

« Nous apprenons avec regret que Mlle Mireille Havet vient de mourir à Montana (Suisse) à l’âge de 31 ans [en réalité 33], des suites d’une douloureuse maladie.

Mireille Havet débuta très jeune dans les lettres avec La Maison dans l’œil du chat, suite de poèmes en prose pleins de fraîcheur et d’une fantaisie déjà bien personnelle.

Elle avait publié ensuite un roman : Carnaval, où des dons certains apparaissaient parmi diverses influences.

Et nous souhaitons pouvoir lire un jour cette Jeunesse perdue, ouvrage presque achevé auquel la mort, hélas ! a mis un point final prématuré. »

Aucun de ces manuscrits n’a été retrouvé à ce jour. Elle avait en revanche eu suffisamment conscience de la valeur de son journal pour en conserver, jusqu’à sa mort, tous les cahiers, et les léguer expressément à une amie de sa famille, Ludmila Savitsky, qui avait été pour elle une sorte d’ange gardien.

C’est par les descendants de Ludmila que ce texte inouï a été miraculeusement préservé. Il constitue aujourd’hui le principal leg littéraire de l’étoile filante qu’a été Mireille Havet, fidèle sismographe de ses envolées et de ses gouffres.

Pour en savoir plus :

Mireille Havet, Journal, 5 tomes, 1918-1929, Paris, Éditions Claire Paulhan, 2003-2012

Mireille Havet, Carnaval (1923), réédition Paris, Éditions Claire Paulhan, 2005

Mireille Havet, Correspondance 1913-1917, avec Guillaume Apollinaire, Montpellier, Université Paul Valéry, 2000

Emmanuelle Retaillaud-Bajac, Mireille Havet, l’enfant terrible, Paris, Grasset, 2008

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