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L'exécution de Ravachol en 1892

le par - modifié le 05/08/2020
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« Vive l’anarchie ! » : c’est par ces mots que Ravachol réagit à sa condamnation à mort en juin 1892. Il inaugure une vague d’attentats anarchistes en France dans les années 1892-1894. L’épisode Ravachol est abondamment médiatisé et suscite l’inquiétude parmi l’opinion publique. La république réprime durement les actes anarchistes dans un contexte de crise politique et de flambée de l’antiparlementarisme (crise boulangiste, scandale de Panama).

L’arrestation et le procès de Ravachol

Le 11 mars 1892, une explosion vise la demeure d’un magistrat parisien, Edmond Benoît, boulevard Saint-Germain. Le 27 mars, c’est le domicile du substitut Bulot, rue de Clichy, qui est éventré par une explosion. S’il n’y a aucun mort, les dégâts matériels sont considérables.

Les journaux se focalisent sur les premiers moments de l’enquête mais les policiers peinent à retrouver le responsable des attentats, Ravachol. La presse diffuse son signalement et tout ce que l’on a appris de lui après des interpellations dans le milieu anarchiste de Saint-Denis, dans lequel il s’est intégré depuis juillet 1891. Quinze jours après l’attentat de Clichy, Albert Millaud plaisante même sur l’existence de Ravachol (« Qui connaît Ravachol ? Est-ce un mythe ? Est-ce un homme ?... Personne ne sait où trouver Ravachol ».

L’anarchiste est enfin arrêté le 30 mars 1892 par la police au restaurant Véry; il faut plusieurs policiers pour le maîtriser. Il s’était trahi quelques jours auparavant en y discutant avec un garçon de café, Jules Lhérot, qui l’a dénoncé à la police. Ce dernier devient un héros et reçoit une récompense de plus de 1 200 francs.

Le Petit journal, supplément illustré, 16 avril 1892 - source : Gallica-BnF

Ravachol est condamné aux travaux forcés à perpétuité pour les deux attentats lors de son premier procès à la cour d’assises de Paris et à la peine de mort lors de son second procès à Montbrison (qui commença le 21 juin), pour différents délits et crimes commis dans la Loire avant juillet 1891 (meurtres des dames Marcon, du père Rivollier et de sa domestique et d’un ermite de Chambles). Il est guillotiné le 11 juillet 1892.

Ravachol : la figure de l’anarchisme français

La presse populaire illustrée impose durablement dans l’opinion publique l’image de l’anarchiste à travers la figure hirsute et effrayante d’un Ravachol ceinturé par les forces de l’ordre. La vogue des faits divers, l’intérêt pour les crimes et les enquêtes policières, le faible coût de la presse populaire, tout concourt à donner à l’épisode de Ravachol un écho considérable dans la presse, sans adéquation avec la réalité des faits...

Est-il un anarchiste ? Aux yeux de la presse « bourgeoise » et des autorités judiciaires, « non ! C’est un assassin ! ». « On veut faire croire que les accusés ont commis les crimes d’un parti et non des crimes de droit commun », déclare le procureur Quesnay de Beaurepaire dans le Rappel du 28 avril 1892. Son avocat maître Lagasse fait de lui dans sa plaidoirie un partisan de la révolution sociale et un héritier de la Commune. En revendiquant les attentats durant son procès, il se pose en justicier et entend venger les anarchistes Dardare et Decamps, arrêtés le 1er mai 1891 à Clichy et condamnés par le magistrat Benoît et le substitut Bulot. 

Soutenu par Le Père Peinard d’Émile Pouget, organe anarchiste, il devient un martyr de la cause anarchiste, et on lui dédie une chanson, La Ravachole, sur l’air de La Carmagnole. Pourtant d’autres anarchistes français font part de leur hésitation envers la dynamite, tel Charles Malato dans L’Endehors (27 mars 1892), journal anarchiste, où il la décrit « comme un engin médiocre et bavard, à réputation surfaite, bon à briser des vitres et à effrayer les imbéciles ».

Almanach du Père Peinard ; 1894 - source : Gallica-BnF

La presse face aux attentats anarchistes

Le Petit journal, supplément illustré, 7 mai 1892 - source : Gallica-BnF

Le rôle de la presse à l’égard des attentats anarchistes est ambigu : les grands quotidiens se font l’écho du sentiment de peur de l’opinion publique face aux récentes explosions en ce début d'année 1892 (hôtel Sagan, boulevard Saint-Germain, caserne Lobau, rue de Clichy) en déclarant que « tout le monde se sent menacé et (que) personne ne se sent protégé ». Mais, ce faisant, ils contribuent à renforcer et à exacerber cette peur« On ne saura bientôt plus où poser le pied dans Paris, si l’on ne veut pas marcher sur un engin à dynamite et disparaître par émiettement comme une chandelle romaine », s’inquiète L’Écho de Paris du 14 mars 1892.

Les journaux transforment les attentats en une sorte de feuilleton : ils créent des rubriques « La dynamite »  dans Le Rappel du  26 mars 1892 pour raconter les enquêtes, les procès, les modalités de fabrication d’une bombe. Ainsi, la presse alimente l’impression de virulence des anarchistes et leur capacité à frapper partout et à tout moment. Le Petit Journal a la conviction que les attentats vont continuer : « On sent qu’une main criminelle est là, méthodiquement, défiant toutes les recherches. On la sent invisible, insaisissable et c’est bien ce mystère qui va engendrer la terreur » (28 mars 1892). D’autres quotidiens toutefois montrent que la plupart des alertes à la bombe sont des canulars à l'instar du  Gaulois et ironisent sur la phobie de l’attentat, en se moquant du « dynamité imaginaire »

Face à la menace anarchiste, la république réagit durement, d'autant que la presse anarchiste alimente l’antiparlementarisme. Les députés votent trois lois criminalisant les mouvements anarchistes (1893-1894), qualifiées de  « lois scélérates » par Jaurès et la gauche. La presse et l'opinion publique vont associer anarchisme et terrorisme, occultant ainsi les divisions entre les partisans des actions individuelles illégales et ceux privilégiant la lutte collective syndicale. 

Le Petit journal, supplément du dimanche 7 mai 1892 - source : Gallica-BnF
« Encore la dynamite », Caran d’ache - source : Gallica-BnF

François-Claudius Koënigstein (1854-1892)

François-Claudius Koënigstein, dit Ravachol, incarne la figure de l’anarchiste. Soutien de famille dès 8 ans, il découvre la doctrine collectiviste dans sa Loire natale et intègre les milieux anarchistes parisiens à partir de juillet 1891. Son parcours est marqué par la précarité et une spirale criminelle (vol, contrebande, faux-monnayage, meurtres). Il est l’auteur de deux attentats très médiatisés qu’il justifie durant son procès au nom de l’anarchisme. Arrêté en avril 1892, il est guillotiné le 11 juillet 1892. 

Le Monde illustré, 25 juin 1892 - source : Gallica-BnF
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