Écho de presse

Le jeune marin français capturé par les pirates du Rif

le 16/09/2022 par Priscille Lamure
le 13/06/2018 par Priscille Lamure - modifié le 16/09/2022
Une du Petit Journal, Supplément du dimanche illustrant l'enlèvement du jeune mousse Peinen par des pirates, 1897 - source : Gallica-BnF

En 1897, le sort tragique de Paul Peinen, un marin de dix-neuf ans kidnappé en mer par des pirates d’Afrique du nord, bouleverse la France.

À la fin du mois d’août 1897, une terrible nouvelle est relayée dans la presse française : un trois-mâts italien vient d’être attaqué aux abords de la mer Méditerranée par des pirates marocains tandis qu’il se dirigeait, depuis le continent américain, vers le port de Marseille.

Les Échos de Paris rapportent l’événement et insistent sur l’incompréhension de la famille d’un novice français âgé de dix-neuf ans, retenu en otage avec le reste de l’équipage :

«Le 14 août dernier, la goélette italienne Fiducia Saltado, revenant d’Amérique, fut abordée en vue de Gibraltar par des pirates rifains.

L’équipage, composé de huit hommes, dut se rendre et trois d’entre eux furent emmenés captifs dans les régions marocaines du Rif : le capitaine, sujet italien ; le contremaître, sujet grec ; le novice, sujet français, Paul Peinen, dont les parents habitent à Paris, 113, rue d’Aboukir.

Le navire mis à sac s’en alla à la dérive et ne fut remis sur la route de Marseille que le lendemain par le vapeur Oanfé.[…]

Cependant le père du jeune Peinen, sans nouvelles de son fils depuis un mois et dont la dernière lettre envoyée à ce dernier est restée sans réponse, s'inquiète à juste raison, et ne s'explique pas l'inaction du gouvernement, qui n'a fait aucune démonstration évidente, alors que l'Espagne et l'Italie ont envoyé chacune un croiseur dans les eaux de Tanger pour affirmer leurs droits. »

Au début du mois de septembre, la presse apprend que le matelot français capturé par les pirates a réussi, avec l’aide de ressortissants espagnols du camp d’Alhuecemas, à faire parvenir une lettre à ses parents depuis le village marocain où il est retenu prisonnier.

Celle-ci est reprise par plusieurs périodiques, notamment dans le journal  radical de Georges Clemenceau, La Justice, qui la publie avec ses fautes d’orthographe et de syntaxe d’origine, « pour lui garder [sa] saveur de sincérité naïve »  :

«Chers parents,

Hélas, quels aventures qu’ils m’arrivent. Je suis prisonnier des Marocains, c’est-à-dire chez des sauvages ; je va vous commencer mes tristes aventures ; ce n’est pas un racontar de Robinson, mais bien la réalité, triste réalité. […]

À onze heures et demie du matin, deux embarcations montés par des hommes armés de fusils et de poignards, somment le capitaine de mettre les deux plus grandes de nos embarcations à la mer sous peine de nous tirer.

Au premier moment, le capitaine refuse, croyant avoir à faire à des gens raisonnables. Mais sur le refus du capitaine ils commencent le feu. »

Dans ce même courrier, le jeune Peinen rapporte que les trois captifs ont été emportés sur des canots et conduits de force jusque dans le village des pirates. Là, on les fit dormir dans une hutte – une « casa », selon les termes du jeune auteur – à même le sol.

Le novice en profite pour rapporter quelques détails sur le mode de vie et les coutumes alimentaires de ses ravisseurs :

« On nous plaça dans une de ces casas, où nous passâmes la deuxième nuit.

Vous dire la coutume, l'usage et la manière de vivre de ces sauvages serait prendre trop de temps. Un petit mot pour vous dire que ce qu'ils mangent c'est du pain noir d'orge, des figues et des chambous, espèce de fruits comme l'ananas.

Vous pensez bien que cette nourriture de sauvage ne pouvait guère nous accommoder. »

À la fin de sa missive, le jeune mousse se dit toutefois plein d’espérance, assurant ses parents de sa libération prochaine. À Paris, les parents du matelot, fous d’inquiétude, tentent sans délai d’obtenir du gouvernement français la libération de leur jeune fils.

L’Écho de Paris rapporte ainsi :

«La famille Peinen fit des démarches au ministère de la Marine en vue d’obtenir la liberté de son enfant dès que la nouvelle de cet acte de piraterie incroyable lui parvint [...].

Le 6 septembre, le ministre de la Marine prévenait la famille qu’il avait chargé son collègue aux Affaires étrangères de traiter avec le Maroc de la reddition du malheureux novice. [...]

Il faut savoir que, par le traité de Madrid, le sultan reconnaît aux puissances une indemnité de 25 000 francs par homme capturé en ces parages. Quel parti compte prendre le gouvernement français à ce sujet?»

Toutefois, le temps passe et les négociations semblent ne pas aboutir. Deux mois plus tard, La Justice rapporte une triste nouvelle à ses lecteurs :

« Les parents du jeune Peinen ont appris ce soir dans nos bureaux la mort de leur enfant. Ils s’étaient présentés au ministère de la Marine et aux Affaires étrangères qu’ils avaient trouvés fermés. »

Le « petit mousse », ainsi que l’ont rebaptisé les journalistes, est mort au Maroc le 29 octobre 1897 des suites d’une maladie contractée pendant sa captivité – quoiqu’il semble avoir été relativement bien traité par ses geôliers.

Les obsèques ont lieu à Paris où « une foule émue a salué la dépouille mortelle du petit mousse. »

« Le char funéraire aux draperies frangées d’argent, était couvert de couronnes de roses et de chrysanthèmes. 

M. Peinen père conduisait le deuil ; […] à l'église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, l’absoute a été donnée, après la messe, par M. de Montferrier, curé de la paroisse, ancien capitaine de dragons.

L'inhumation a eu lieu au Père-Lachaise où le Conseil municipal a, on le sait, donné une concession à perpétuité. »

Le monument élevé par le sculpteur Eugène Faivre sur la tombe du jeune homme est, lui aussi, toujours visible aujourd’hui. Il se trouve dans la 92e division, deuxième ligne, de la célèbre nécropole du 20e arrondissement.

Notre collaboratrice Priscille Lamure vient de publier aux éditions du Trésor le récit historique « Drôle(s) d’Histoire(s) : Cabinet de curiosités historiques et déjantées ». Nous vous le recommandons vivement.